Un historien canadien collectionne et partage la musique juive nord-africaine
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Chris Silver, professeur d'histoire juive à l'Université McGill, collectionne des disques du monde entier de musique juive nord-africaine, première archive du genre actuellement conservée dans son appartement à Montréal. (Crédit : autorisation Chris Silver / via JTA)
Chris Silver, professeur d'histoire juive à l'Université McGill, collectionne des disques du monde entier de musique juive nord-africaine, première archive du genre actuellement conservée dans son appartement à Montréal. (Crédit : autorisation Chris Silver / via JTA)

Un historien canadien collectionne et partage la musique juive nord-africaine

Le professeur Chris Silver a créé des archives uniques en leur genre regroupant 500 albums de chanteurs et musiciens juifs marocains, algériens et tunisiens

Légende Chris Silver, professeur d'histoire juive à l'Université McGill, collectionne des disques du monde entier de musique juive nord-africaine, première archive du genre actuellement conservée dans son appartement à Montréal. (Crédit : autorisation Chris Silver / via JTA)

JTA — Le colis en provenance d’Estonie est arrivé. D’autres enregistrements plus rares de Malte et Tel-Aviv sont toujours en transit. Depuis son appartement de Montréal, Chris Silver traque les vendeurs sur eBay, et se prépare à revenir dans les marchés aux puces parisiens et les boutiques de Casablanca.
C’est de cette manière que Silver a amassé une collection de disques rares de l’époque prestigieuse musicale juive en Afrique du Nord de la première moitié du XXe siècle.

Le professeur Silver de l’Université McGill possède près de 500 albums de chanteurs et musiciens marocains, algériens et tunisiens. Il s’agit des premières archives de ce type.

Des milliers de titres de ce genre musical sont aujourd’hui en péril, estime Silver. A l’époque, les enregistrements se faisaient sur un support en laque, un matériel fragile, et non en vinyle. Un disque en laque se brise en morceaux s’il tombe au sol.

« C’est toujours un miracle de trouver un disque, quel que soit son état, car la nature même de la matière n’est pas censée durer », a déclaré Silver.

Ces disques, vestiges d’un monde musical révolu, témoignent de la vitalité des grandes communautés juives présentes autrefois au Maghreb. Alors que les colonies françaises se disloquaient, des centaines de milliers de Juifs d’Afrique du Nord ont émigré en Israël au lendemain de sa création.

Cet exode s’est déroulé en vagues successives durant une vingtaine d’années selon le statut social des émigrants et les conditions locales. La montée du sionisme en lien avec celle du nationalisme arabe a contribué à rendre ces pays plus hostiles aux juifs.

Le statut de certaines élites qui avaient prospéré durant la colonisation française a été remise en question, même si de nombreux Juifs se sont impliqués dans les mouvements anti-coloniaux. Nombre de Juifs sont partis en France, au Canada ou ailleurs, signant ainsi la fin d’une diaspora juive présente depuis 2 000 ans.

Silver a grandi à Los Angeles sans être lié à son identité juive. C’est seulement lorsqu’il a étudié à l’Université de Californie à Berkeley qu’il s’est penché sur l’histoire de l’Afrique du Nord juive. Après avoir obtenu son diplôme, il est parti au Maroc où il envisageait de faire une carrière universitaire.

Il s’intéressa d’abord à ce qu’il était advenu des grands noms de la musique d’Afrique du Nord après leur départ des pays où la langue dominante était l’arabe. Par exemple, comme le rappelle Erez Bitton dans un poème écrit en 1976, l’icône de la chanson arabe Zohra El Fassia, s’est retrouvée reléguée dans un coin reculé et poussiéreux d’Israël où elle avait peu l’occasion de se produire.

Progressivement, Silver a voulu en savoir plus sur cette période d’apogée pour les artistes de cette région. Il a commencé à chercher au-delà des documents d’archives de l’historiographie conventionnelle.

Le disque lui a fourni plus d’éléments de compréhension. Chaque album indique en général le nom de l’interprète, du compositeur et du parolier. Le label ainsi que le lieu du pressage du disque sont autant d’informations importantes. Et les parole gravées sur la gomme laque racontent tant d’histoires !
« C’est toute l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord qui s’offre à nous avec leur vocabulaire, la musique à la fois traditionnelle et populaire », explique Silver.

C’est tout un monde qui se présente grâce aux enregistrements, lorsque les membres de l’orchestre sont nommés en direct, ou lorsqu’un musicien raconte son histoire personnelle. Il a pu déceler également certaines influences culturelles américains, comme par exemple l’exclamation « Yes, Sir! That’s my Baby ».

Prenons par exemple l’enregistrement fait à Berlin dans les année 1920 de la star Juive tunisienne Habiba Msika. Loin du protectorat français, elle s’autorise à lancer des message subversifs.

Silver raconte : « Il arrive qu’elle crie par exemple à la fin du disque ‘Vive l’Egypte’ ou ‘Vive le Levant indépendant’ suivi d’une salve d’applaudissements de l’orchestre.

Son style, sa production artistique, sa vie libre l’ont fait connaître de personnalités telles que Pablo Picasso ou Coco Chanel. Elle est morte à 27 ans, victime de l’incendie criminel déclenché par un ancien amant.

Célèbre et universellement adoré, ces musiciens ne cachaient pas leur judaïté. La plupart se vivaient comme juifs. Et ceux qui ne l’assumaient pas étaient trahis par leurs dialectes et accents. Ces artistes juifs avaient commencé à chanter au cours des tablées de Shabbat ou à la synagogue. Selon Silver, leur style inimitable a attiré nombre d’artistes non-juifs.

« On raconte que des musiciens musulmans se postaient le samedi matin devant les synagogues pour apprendre de nouvelle mélodies. »

Silver a véritablement créé une communauté mondiale autour de ce répertoire musical. Un site web dédié appelé Gharamophone – contraction des mots gahram « amour » ou « passion » en arabe et grammophone – a été créé. Les discussions et partages de mélodies s’organisent sur les réseaux sociaux. Il a comptabilisé déjà près de 200 000 écoutes uniquement sur SoundCloud.

Une jeune génération de musiciens israéliens et d’Afrique du Nord passionnés ont désormais accès à des dizaines d’artistes et à des centaines de chansons, alors que jusqu’alors ils ne parvenaient à trouver que quelques titres de mauvaise qualité sur You Tube.

« C’est incroyable de voir combien la musique permet d’interagir. Certains reprennent d’anciens titres aussi, » ajoute Silver.

Il faut citer notamment le couple de musiciens de Jérusalem Neta Elkayam et Amit Hai Cohen qui se produit désormais en Israël, mais aussi au Maroc et en Europe.

« Mon but n’est pas uniquement de collectionner et posséder, » explique-t-il. « La musique permet de rassembler des gens. Ce sont là mes uniques efforts. Et je dois dire que c’est un réel succès. »

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