Un Juif hollandais qui a sauvé des vies sous Vichy reconnu 80 ans plus tard
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  • Le diplomate néerlandais Sally Noach devenu le sauveur juif. (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
    Le diplomate néerlandais Sally Noach devenu le sauveur juif. (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
  • Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach dans une scène de "Forgotten Soldier" (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
    Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach dans une scène de "Forgotten Soldier" (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
  • Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach examinent les faux papiers d'identité qui ont sauvé la famille de Herman Veder dans une scène de "Forgotten Soldier" (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
    Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach examinent les faux papiers d'identité qui ont sauvé la famille de Herman Veder dans une scène de "Forgotten Soldier" (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
  • Les mémoires de Sally Noach en néerlandais des années 1970. (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)
    Les mémoires de Sally Noach en néerlandais des années 1970. (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)

Un Juif hollandais qui a sauvé des vies sous Vichy reconnu 80 ans plus tard

Le « Schindler néerlandais » est mort le 30 mars 1980, mais l’histoire de Sally Noach est restée secrète jusqu’à ce que sa fille découvre un héros rempli d’espoir et de chutzpah

LONDRES — En août 1942, alors que l’étau nazi se resserrait sur les Juifs qui se trouvaient dans la France collaborationniste de Vichy, un diplomate hollandais s’est rendu au palais de justice de Lyon. Il a réussi à obtenir la libération de 118 prisonniers qui y étaient détenus.

Le lendemain, le même Hollandais, Sally Noach, est allé au Stade des Iris, situé en banlieue de la ville. Une source policière l’avait informé qu’il s’agissait de l’endroit où tous les Juifs restants des centres de détention de Vichy étaient détenus.

La plupart parlaient polonais et yiddish, mais pas Sally Noach. Pourtant, à l’aide de signes et de gestes, il a réussi à se faire comprendre.

« J’ai donné aux gens des noms fictifs et des faux détails personnels. J’ai continué à écrire jusqu’à ce que je n’aie plus eu de papier », s’est ensuite souvenu Noach.

Au total, 432 personnes ont reçu des faux-papiers qui les présentaient comme Hollandais. Ces faux documents leur ont assuré la liberté et leur ont évité une mort quasi-certaine.

Mais Noach n’était pas un diplomate hollandais ordinaire. Si cet épisode représentait peut-être son opération de sauvetage la plus osée et la plus audacieuse, ce n’était pas pourtant la première fois qu’il avait eu recours à un mélange de bluff et de courage hors du commun afin de sauver des Juifs en danger.

Sally Noach, un Hollandais qui a sauvé des Juifs. (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)

En fait, Noach était lui-même un réfugié juif et un ancien vendeur ambulant de textile. À l’été 1940, Noach a proposé ses services en tant que traducteur auprès du consulat hollandais à Lyon. Là-bas, pendant deux ans, il a profité de sa fonction pour réaliser ce qu’il a qualifié des « missions de liberté ».

Noach – qui est décédé il y a 40 ans – s’est rarement exprimé sur ses exploits pendant la guerre. C’est seulement grâce au travail acharné de recherche et d’enquête de ses enfants, Lady Irene Hatter, une philanthrope britannique mariée à l’ancien industriel Sir Maurice Hatter, et Jacques Noach, que la vérité a pu être établie sur ses activités à Lyon.

Le résultat est un long documentaire intitulé « Le Soldat oublié », produit par Paul Goldin et sorti l’année dernière.

Ce documentaire lève le voile sur un homme dont la propension à enfreindre les règles l’a conduit à ne pas recevoir de son vivant la reconnaissance qu’il méritait incontestablement.

La création d’un rebelle

Son caractère de rebelle, qui a ensuite permis de sauver les vies d’innombrables Juifs et d’opposants aux nazis, était déjà bien développé des années avant que Noach n’arrive à Lyon en 1940.

Né en décembre 1909 dans la ville hollandaise de Zupten, Salomon (Sally) Noach a grandi dans une famille de six enfants. Il a quitté l’école à l’âge de 12 ans après une dispute avec un enseignant. Il a travaillé comme boucher, groom et serveur. Quand sa famille a déménagé à Bruxelles, il est devenu vendeur ambulant de textiles avec ses frères et son père.

En mars 1940, alors que la blitzkrieg allemande déferlait sur la Belgique et les Pays-Bas, Noach a pris un train pour Toulouse et a rejoint ce que l’on a appelé le « Grand Exode » – les six millions de personnes qui ont désespérément fui l’avancée des forces d’Hitler. Il n’a cependant pas réussi à persuader ses parents de partir avec lui.

Après un court séjour dans un village des Pyrénées, Noach a pris la direction de Lyon. Grâce à sa position en zone non-occupée de la France – qui était dirigée par le régime collaborationniste de Vichy du maréchal Philippe Pétain – la ville est devenue un véritable aimant pour les réfugiés.

En quelques semaines, sa population juive est passée de 4 000 à 40 000 personnes. Réputée pour son manque de respect de la loi, la ville s’est transformée en « capitale de la Résistance ». Il s’agissait d’un lieu stratégique où l’on pouvait facilement s’échapper à l’est, vers la frontière suisse, ou au sud, vers la frontière espagnole.

À Lyon, Noach est entré en contact avec le consulat hollandais et s’est porté bénévole pour devenir traducteur. L’offre a été acceptée avec gratitude par le consul Maurice Jacquet, qui parlait seulement français. Noach est ainsi devenu le premier point de contact pour les réfugiés hollandais – dont beaucoup étaient Juifs – qui arrivaient alors en nombre à la mission diplomatique. Noach a également occupé la fonction d’interprète auprès d’un tribunal militaire et a commencé à nouer des contacts avec les officiels bienveillants parmi les gendarmes de Pétain. Il a également mis à profit ses contacts dans le monde des affaires pour persuader d’importants marchands de textiles de fournir l’argent nécessaire au « fonds de combat » du consulat pour aider les réfugiés.

Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach dans une scène du « Soldat oublié ». (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)

Ces différentes fonctions ont permis à Noach – avec l’aide, l’autorité et le soutien de Jacquet – de commencer ses « missions de liberté ». En utilisant des faux documents fournis par la résistance (qui étaient supposés prouver que les prisonniers n’étaient pas Juifs), il entrait dans des prisons et des centres de détention avec l’objectif d’assurer la libération d’autant de réfugiés que possible. Il graissait les rouages du système à l’aide de pots-de-vin et de cadeaux pour les gardes et la police. Non seulement les documents étaient faux, mais Noach exigeait aussi souvent la libération de beaucoup plus de détenus que ceux qui étaient inscrits dans ses papiers.

Noach n’hésitait pas à se faire monter en grade. Dans le documentaire « Le Soldat oublié », un survivant se souvient comment il avait tancé la police française en disant : « Comment osez-vous prendre mes citoyens ? Quelle est votre but en prenant mes Hollandais, je suis le consul. » Un autre survivant s’est souvenu qu’il a réussi à libérer des prisonniers en affirmant : « Je suis le consul hollandais. N’y-a-t-il donc plus de respect pour la diplomatie ? J’ai besoin de mes citoyens. »

« Il faisait sortir tout le monde… et tout le monde devenait Hollandais », explique Jenny Grishaver Weinshel à Hatter dans le film. Comme le suggère Sierk Plantinga, des Archives nationales hollandaises : « Je pense que c’était un maître dans l’art du bluff. »

« Mon père n’a jamais respecté les procédures. Il faisait ce qu’il voulait faire. Il était plein de culot… C’était sa personnalité, son caractère », a déclaré Hatter au Times of Israël.

Le consulat de Jacquet faisait pourtant figure d’exception. C’est uniquement à Lyon et à Perpignan que les consulats se sont activement impliqués dans l’aide aux réfugiés. (Jacquet a ensuite été envoyé au camp de concentration de Mauthausen.) Ce manque de respect pour les règles a également commencé à attirer l’attention négative d’officiels hollandais hauts-placés dans le régime de Vichy.

La fausse identité et la fuite

Alors que les rafles et les déportations des Juifs s’intensifiaient en 1942, Noach a endossé une fausse identité : celle qui lui a permis de réaliser ses plus grands exploits au Palais de Justice et dans le Stade des Iris. Comme le remarque Hatter dans le documentaire : « C’était un acte dangereux et courageux pour un homme juif, pendant la guerre, de se trouver devant la police de Pétain. »

Le professeur de l’université d’Oxford Robert Gildea est l’un des nombreux experts interrogés dans « Le Soldat oublié ». Gildea explique notamment que « l’histoire de Sally Noach est vraiment une histoire de sauvetage. Pendant longtemps, le sauvetage n’a pas beaucoup eu droit au chapitre de la Résistance. Dans l’ensemble, les gens pensaient que la Résistance consistait à saboter des trains ou à tirer à vue sur les Allemands ».

« Mais la Résistance juive et le sauvetage des Juifs étaient une guerre dans la guerre. Ils menaient non seulement une guerre contre l’occupation nazie, mais aussi une guerre contre la Shoah », a déclaré Gildea.

Lady Irene Hatter dans une scène du « Soldat oublié ». (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)

Peu après son coup de maître au Palais de Justice, Noach a compris que le moment était venu pour lui de s’enfuir. « Pars maintenant, Sally, avant qu’il ne soit trop tard », lui a demandé Jacquet. Il a suivi la route que les autres avaient empruntée : à travers les Pyrénées jusqu’en Espagne et de là, vers le Portugal et la sécurité. Un hydravion militaire a ensuite emmené Noach de Lisbonne jusqu’à Poole, situé sur la côte sud de l’Angleterre. Noach a ensuite été pris en charge par la police et été transféré à Londres pour être interrogé par le renseignement britannique. Ils ont été impressionnés par ce qu’ils ont entendu. « Un patriote juif hollandais rusé, qui a fait un excellent travail dans le sud de la France et a aidé des centaines de personnes à s’enfuir », a noté un officier dans son rapport. « Il est totalement fiable politiquement. »

Dans le film, on estime que Noach a sauvé 600 personnes. Le chiffre réel est probablement beaucoup plus élevé, a expliqué Hatter, dans la mesure où l’on ne compte que les personnes dont on connaît le nom. Un archiviste, qui a travaillé sur le film, pense que Noach a probablement sauvé au moins 1 500 personnes.

Hatter ne semble pourtant pas très intéressée à quantifier de cette manière le courage de son père. « Si vous sauvez une personne, vous connaissez le proverbe », a-t-elle répondu.

Pourtant, certains des compatriotes hollandais de Noach, qui avaient également réussi à rejoindre Londres, étaient plus dubitatifs que les services de renseignement britanniques sur son héroïsme. « C’est un Juif et les Juifs sont des lâches », a une fois entendu Noach.

Noach s’est rapidement fait de puissants ennemis. La Reine Wilhelmina, qui vivait en exil avec son gouvernement dans la capitale britannique, a demandé à rencontrer Noach et lui a ensuite demandé de préparer un rapport à son intention. Sa critique dure de certains officiels hollandais en France a provoqué de la colère quand le rapport a circulé. Noach a rapidement été qualifié de fauteur de trouble, peu fiable et trafiquant sur le marché noir. On l’a écarté de toute activité en lien avec le renseignement, il a été mis de côté dans un bureau. « Les pouvoirs en place… l’ont écrasé », a laissé entendre Hatter dans le film.

Une terrible nouvelle est arrivée à la fin de la guerre : la mère et le père de Noach avaient été assassinés à Auschwitz. Selon Hatter, cela explique pourquoi Noach a si peu parlé dans les années qui ont suivi la guerre de ce qu’il avait fait. « Il ne voulait jamais vraiment en parler », a-t-elle confié. « Imaginez si vous avez sauvé tous ces étrangers… et votre propre père et mère ont été déportés, avec 108 familles très proches, toutes déportées, et ils ne sont jamais revenus. Il a dû vivre toute sa vie avec le sentiment de culpabilité. »

De fait, elle se rappelle, alors qu’elle était adolescente, avoir été avec son père dans une rue d’Amsterdam quand un inconnu s’est approché de lui pour lui dire qu’il avait sauvé sa famille. « Oubliez tout cela, je vous en prie », avait répondu Noach. « Papa ne veut pas en parler mais il a aidé certaines personnes pendant la guerre », avait alors expliqué sa mère à Hatter.

Parmi les personnes qu’il a sauvées, il y avait deux de ses frères, leurs femmes et enfants. Mais Hatter ne le savait pas jusqu’à ce qu’un de ses cousins lui en parle à l’avant-première du « Soldat oublié » : « Tu sais, nous avons été sauvés par ton papa. »

Un bref moment de reconnaissance

Noach a bien rompu le silence, mais pas pour longtemps. En 1971 – deux ans après avoir été honoré par la Famille royale hollandaise avec la plus haute distinction que la Maison d’Orange puisse remettre –, il a publié un court mémoire et accordé un entretien à la télévision hollandaise.

« Je l’ai lu, mais je ne comprenais pas vraiment son importance », s’est souvenue Hatter. Mais quand il a été pressenti pour une médaille qui était accordée aux personnes ayant porté secours aux citoyens hollandais pendant la guerre, le gouvernement a refusé. La médaille ne lui a été accordée qu’à sa mort en 1980.

Les mémoires de Sally Noach en néerlandais, publiées dans les années 1970. (Autorisation : Road on the Show Productions Ltd)

Les petites jalousies et mesquineries, qui ont conduit Noach à être parfois ostracisé par les autorités, ne sont rien par rapport à l’histoire que le film d’Hatter relate. Elle y démontre le courage et la ténacité dont son père a fait preuve. Elle commence le film en retraçant son parcours à travers la France jusqu’à Lyon puis jusqu’à Londres. « Nous nous sommes lancés sur ses traces, et au fur et à mesure, j’en ai découvert de plus en plus », a expliqué Hatter. « Toutes les pièces que je connaissais, c’est comme un puzzle, vous les assemblez et cela forme une image de plus en plus complète pour moi. »

Les scènes à la fin du film se déroulent aux Etats-Unis où, grâce aux publicités qu’elle avait publiées dans des journaux, Hatter a rencontré des survivants. Ils ont reconnu bien volontiers la dette qu’ils devaient à Noach avec leurs familles.

Herman Veder avait six ans quand il a été arrêté, avec son frère et ses parents, en août 1942. Il a ensuite été placé en détention au Palais de Justice. Noach a pu les faire libérer grâce à de faux-papiers – découverts par le frère d’Hatter dans des archives à Amsterdam – où l’on avait changé la religion de la famille de juive à calviniste. Les documents ont permis à la famille de voyager à travers la France, l’Espagne et le Portugal avant d’arriver en sécurité dans la colonie hollandaise du Suriname sur la côte atlantique nord-est de l’Amérique du sud.

Lady Irene Hatter et son frère Jacques Noach examinent les faux documents d’identité qui ont sauvé la famille d’Herman Veder dans une scène du « Soldat oublié ». (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)

À la fin de la guerre, il ne restait plus que 10 des 60 membres la famille de Veder – dont 4 doivent la vie à Noach.

« Il nous a sauvé la vie », a déclaré Veder, très ému, aux enfants de Noach. Après la Libération, la famille est retournée à Amsterdam, où elle se souvient avoir rencontré et parlé avec Noach à de nombreuses occasions. Pour lui, il sera toujours « l’oncle Sally ».

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