LONDRES – Elle devait devenir le théâtre, à la fois, d’horreurs impensables et d’héroïsme sans précédent.
Le 18 mars 1944, la Hongrie, au beau milieu de la guerre, abritait la plus grande communauté juive d’Europe, une communauté forte de centaines de milliers de personnes.
Vingt-quatre heures plus tard, Adolf Hitler, qui craignait que son allié peu fiable, l’amiral Miklós Horthy, n’envisage d’abandonner l’Axe, avait ordonné à ses troupes d’entrer dans le royaume. La dernière initiative prise par les nazis dans le cadre de l’anéantissement des Juifs d’Europe était sur le point d’être lancée.
Le nouveau livre écrit par l’historien et écrivain britannique Adam LeBor, « The Last Days of Budapest », est un ouvrage glaçant et magistral qui raconte l’histoire à la fois des victimes et de leurs bourreaux et l’histoire de ceux – nombreux – qui, comme Horthy, avaient vécu, semble-t-il, dans un monde moralement crépusculaire.
Dans le livre, il y a des faussaires sionistes, des aristocrates et des stars de cinéma qui s’insurgent contre le nazisme. Il y a aussi des diplomates courageux, des antisémites sadiques et des prêtres meurtriers.
L’histoire de LeBor commence au milieu de la Première Guerre mondiale. « Judapest », comme l’avait surnommée Karl Lueger, le maire de Vienne qui haïssait les Juifs, était alors une ville florissante et cosmopolite. La communauté juive de la ville y jouissait de tous les droits civiques et elle y menait une existence confortable et prospère.
Mais la chute de l’empire austro-hongrois, qui avait été vaincu en 1918, et ses conséquences devaient laisser un héritage empoisonné. Une révolution communiste de courte durée avait été découragée par Horthy, dont les forces avaient déclenché la « Terreur blanche ». Les escadrons de la mort d’extrême droite avaient parcouru le pays ; les Juifs avaient souvent été pris pour cible et le nouveau régime avait introduit les premières lois antisémites de l’Europe moderne, plafonnant le nombre d’étudiants juifs acceptés dans les universités.
LeBor décrit la complexité de Horthy, dont le règne de 24 ans en tant que régent avait fait de la Hongrie un « îlot de stabilité » sur un continent en proie à des troubles politiques – et il parle de la « quasi-démocratie gérée » qu’il avait présidée.
L’amiral lui-même était un conservateur traditionaliste à tendance autoritaire. Il appréciait et fréquentait de nombreux Juifs fortunés de la capitale, qu’il considérait comme une « noblesse honoraire magyare » – mais il estimait également que l’influence et le pouvoir supposés des Juifs devaient être limités. Si les premières mesures anti-juives introduites en 1920 avaient été assouplies, à la fin des années 1930, une nouvelle législation, soutenue par les églises, avait été inscrite dans la loi. L’attitude de Horthy à l’égard des Juifs, écrit LeBor, ne traduisait pas de la haine à proprement parler – mais elle se caractérisait par « des degrés fluctuants de dégoût ».
Toutefois, l’ambition principale de Horthy – à l’origine d’une série de décisions « aveugles et bornées » qui avaient conduit la Hongrie à conclure une alliance avec l’Allemagne nazie – avait été de revenir sur le traité du Trianon, l’accord d’après-guerre qui avait contraint le royaume à renoncer aux deux tiers de son territoire.
Le bilan mitigé de Horthy après le début de la guerre, en 1939, avait reflété ses tentatives visant à satisfaire les exigences de Berlin tout en gardant des lignes de communication ouvertes avec Londres. En conséquence, le sort des Juifs hongrois avait dangereusement oscillé.
Les Juifs avaient été dans l’incapacité de servir dans l’armée, mais les hommes avaient été mobilisés dans le cadre du « service du travail » – des dizaines de milliers d’entre eux allaient mourir sur le front ukrainien après la déclaration de guerre de la Hongrie à l’Union soviétique, en 1941.
En 1941, une nouvelle législation, qui avait été inspirée par les lois de Nuremberg, avait été adoptée, interdisant le mariage et les relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs.
« Ce qui revenait à dire que les Juifs hongrois ne faisaient pas partie du corps politique et qu’ils ne faisaient pas partie de la nation », explique LeBor dans une interview accordée au Times of Israel. Un facteur qui, selon lui, « a contribué » aux événements catastrophiques qui devaient se dérouler par la suite.
Au mois d’août 1941, Horthy avait autorisé l’expulsion d’environ 18 000 Juifs étrangers vers l’Ouest de l’Ukraine. Remis entre les mains des forces SS, ils avaient presque tous été assassinés lors du massacre de Kamenets-Podolsk. Cinq mois plus tard, les troupes hongroises avaient elles-mêmes assumé la responsabilité des atrocités de Novi Sad, dans le nord de la Yougoslavie. 3 300 Juifs et Serbes devaient y perdre la vie.
Mais, comme LeBor le précise, alors que les Juifs des pays voisins étaient massacrés en masse au printemps 1942, ceux qui, en Hongrie, avaient échappé au service du travail étaient encore largement en sécurité. Un groupe d’enfants réfugiés juifs polonais entrés clandestinement en Hongrie avait été stupéfait de découvrir les scènes dont il avait été témoin, à Budapest, lors d’une fête juive. « Nous avons été stupéfaits de voir des Juifs, habillés en vêtements de fête, des foules qui priaient sans être dérangées », avait écrit l’un d’entre eux. « C’était un spectacle que nous avions oublié depuis longtemps. »
Des trahisons inégalées
L’antipathie et la méfiance qui régnaient entre Hitler et Horthy étaient réciproques. Le chef nazi – comme s’en souviendra plus tard un agent des services de renseignement allemands, basé à Budapest – considérait Horthy comme « un vieil amiral autrichien fossilisé, complètement entre les mains de son entourage anglophile et juif ». Horthy, de son côté, avait rejeté à plusieurs reprises les demandes d’Hitler qui voulait qu’il lui livre les Juifs de Hongrie.
Hitler était pleinement conscient des discussions qui avaient lieu entre Hongrois et Britanniques au sujet de la défection de l’Axe. En mars 1944, il s’était lassé de ces pourparlers. Son pays étant occupé par les forces allemandes, Horthy avait nommé un nouveau Premier ministre pro-nazi, Döme Sztójay, et, comme l’écrit LeBor, il avait accordé « les coudées franches au […] gouvernement ».
Les déportations, qui avaient commencé dans les provinces rurales, s’étaient rapidement succédées. En moins d’un mois, près de 290 000 Juifs avaient été envoyés à Auschwitz, où la majorité avaient été assassinés dès leur arrivée. LeBor cite la description sinistre qui avait été faite par l’historien hongrois István Deák, qui avait évoqué « l’opération administrative la plus douce de l’Histoire hongroise «. La réaction de Horthy, qui « s’est simplement écarté et qui a détourné les yeux, préférant regarder le mur et renonçant complètement à sa responsabilité de chef d’État », écrit LeBor, avait été pitoyable.
Mais les responsabilités avaient largement été partagées. La population hongroise ne s’était guère opposée aux rafles. Au contraire, 30 000 à 35 000 personnes, selon les estimations, avaient dénoncé leurs voisins et connaissances juifs aux autorités, une trahison sans équivalent dans les autres pays occupés. Le nouveau ministre de l’Intérieur d’extrême droite, Andor Jaross, et ses deux principaux collaborateurs, László Endre et László Baky, avaient permis à Adolf Eichmann de trouver des bourreaux consentants.
Mais la tragédie qui avait frappé les Juifs de Hongrie aurait-elle pu être évitée ?… Cela aurait pu être le cas, laisse entendre LeBor. Deux ans plus tôt, Horthy avait nommé son fils aîné, István, au poste de vice-roi. Cette décision avait immédiatement suscité l’ire des Allemands, qui l’avaient jugé – à juste titre – pro-britannique, anti-nazi et, selon Josef Goebbels, « encore plus pro-juif que son père ».
Avec son épouse, la comtesse Ilona Edelsheim-Gyulai, István avait été consterné par le massacre de Novi Sad. Alors qu’il se trouvait sur le front de l’Est, il avait été le témoin direct des souffrances des Juifs mobilisés dans le cadre du service du travail, et il avait écrit à son père : « C’est affreux que cela puisse arriver, même au 20e siècle… Je crains que nous devions un jour payer un lourd tribut pour cela ».
Convaincu que la guerre était perdue, István avait confié à son épouse son projet de se rendre en Grande-Bretagne ou aux États-Unis pour tenter de négocier le changement de camp de la Hongrie. Mais avant qu’il ne puisse seulement passer à l’acte, le vice-roi avait perdu la vie dans un accident d’avion suspect – un accident dont les nazis seraient à l’origine, selon LeBor.
« István Horthy était aimé dans tout le pays », explique LeBor. « S’il avait été nommé successeur de Horthy et qu’il avait annoncé un changement de camp dans le cours de la guerre, il est certain qu’une grande partie du pays l’aurait suivi. »
De l’évasion quasi-miraculeuse au massacre
Au mois de juillet 1944, les déportations s’étaient dangereusement rapprochées de Budapest. Sous les pressions du pape, de la Suède – neutre – et du président américain Franklin Delano Roosevelt, qui l’avait averti qu’il risquait d’être jugé pour crimes de guerre, Horthy avait finalement ordonné l’arrêt des rafles. Ilona, qui était restée en contact étroit avec la communauté juive, avait ultérieurement affirmé que Horthy était immédiatement passé à l’acte après avoir transmis à son beau-père une copie d’un compte-rendu clandestin d’Auschwitz. Il est difficile de dire, encore aujourd’hui, ce que Horthy savait d’Auschwitz et quand il l’avait su.
Toutefois, selon LeBor, « les détails de l’extermination industrielle ont pu le choquer – mais le fait que les Juifs étaient ghettoïsés, torturés, mis dans des trains et emmenés en Pologne, ce n’était pas une nouveauté ».
Pendant un bref moment, les Juifs de Budapest, qui avaient en grande partie échappé aux déportations, avaient semblé avoir bénéficié d’une évasion miraculeuse. Horthy avait renvoyé Sztójay et ses complices tandis que son fils, Miklós Jr, avait rencontré les dirigeants de la communauté juive pour discuter de la suppression des mesures anti-juives, tout en admettant que « cela n’aurait pas dû se passer comme ça ».
Au mois de septembre, chose unique dans un pays occupé par les nazis, les 200 000 Juifs de la capitale avaient pu célébrer ouvertement Rosh HaShana.
Toutefois, quelques jours plus tard, le 15 octobre, le désastre avait frappé. Alors que Horthy s’apprêtait à annoncer que la Hongrie changeait enfin de camp, les Allemands avaient à nouveau frappé. Ils avaient enlevé Miklós Jr, ils avaient renversé le régent et ils avaient installé un régime fantoche placé sous la direction du chef des Croix fléchées, Ferenc Szálasi.
De nombreux membres des Croix fléchées, comme l’écrit l’auteur, étaient « encore des adolescents, des psychopathes féroces ». Animés par « la fureur et la haine », ils ne voulaient « rien d’autre que torturer et tuer les Juifs de Budapest, ou les faire travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive, de manière aussi rapide et efficace que possible ». C’était, écrit-il, comme si « des démons avaient été libérés de leurs cages ».
Des milliers de personnes avaient été assassinées sur les rives du Danube, torturées et rassemblées dans le stade d’Újpest. Il y avait eu des « marches de la mort » vers l’Autriche, dans le froid glacial de l’hiver. Les déportations vers les camps de concentration avaient repris.
« Tout semblant de normalité ou de moralité s’était effondré à ce moment-là », dit LeBor. « C’était l’enfer pour les Juifs de Budapest et pour toute la ville. »
L’une des personnalités les plus brutales, au sein des Croix fléchées, avait été le prêtre catholique András Kun – qui dirigeait un Einsatzgruppen hongrois qui avait pris pour cible et assassiné des centaines de personnes parmi les plus vulnérables lors de massacres qui avaient été organisés avec soin dans des hôpitaux et des maisons de retraite juifs. « Kun se délectait de son rôle quasi-religieux lorsqu’il était à la tête de ses tueurs », écrit LeBor. « Ancien moine, il portait une soutane, un collier de prêtre et un crucifix, et il avait toujours un pistolet sur lui. »
Les braves
Alors même que l’Armée rouge se rapprochait de la ville, les Croix fléchées avaient lancé des raids meurtriers sur le « ghetto international » où les drapeaux des États neutres flottaient sur les immeubles dans lesquels les diplomates espagnols, suédois et suisses tentaient d’abriter des milliers de Juifs dans des conditions extrêmes de promiscuité.
Les noms de certains de ces diplomates – comme Raoul Wallenberg et Carl Lutz – restent connus. LeBor en cite d’autres, comme l’homme d’affaires italien Giorgio Perlasca. Ancien fasciste convaincu, il avait travaillé avec un chargé d’affaires espagnol, Ángel Sans Briz, délivrant des documents diplomatiques aux Juifs hongrois d’origine sépharade. En réalité, peu de Juifs remplissaient les conditions requises – mais Perlasca s’était révélé être excellent au bluff, parvenant à persuader les Croix fléchées qu’il n’y avait aucune limite au nombre de documents espagnols délivrés.
Il y avait eu, bien sûr, certains Hongrois qui avaient fait preuve d’une bravoure remarquable dans leur résistance aux Croix fléchées, et qui avaient protégé des Juifs. Katalin Karády, l’une des stars de cinéma les plus populaires et les plus séduisantes de Hongrie, était une opposante déclarée au régime nazi et elle était une amie fidèle des Juifs du royaume. Arrêtée, torturée et emprisonnée pendant un certain temps par les SS pendant l’occupation, elle s’était cachée lorsque les Croix fléchées avaient pris le pouvoir. Ce qui ne l’avait pas empêché de venir en aide aux Juifs. Ainsi, à une occasion, elle avait utilisé son or et ses bijoux pour soudoyer des hommes des Croix fléchées qui étaient sur le point de mettre à mort un groupe d’enfants juifs. Karády les avaient alors emmenés dans sa villa, où ils avaient vécu jusqu’à la fin de la guerre.
Mais l’opposition la plus déterminante aux ambitions génocidaires des Croix fléchées était peut-être venue d’un mouvement très organisé de sionistes hongrois, qui avaient transformé la « Maison de verre », un bâtiment sous protection suisse, en quartier-général de la résistance juive. Depuis ce « mini-kibboutz planté au cœur du centre-ville de Budapest », les sionistes avaient supervisé une ligne d’évasion qui avait permis à 15 000 Juifs environ de passer clandestinement en Roumanie. Ils avaient mis en place des programmes éducatifs et ils avaient enseigné l’hébreu.
Les sionistes – avec parmi eux David Gur, 18 ans – avaient également pris la tête d’une opération remarquable – quoique peu connue – de fabrication de faux papiers. Une forme de « guerre bureaucratique asymétrique », selon LeBor, les sionistes exploitant l’obsession des autorités hongroises et allemandes pour la paperasserie. L’atelier de Gur produisait de faux documents des gouvernements hongrois et allemand, des certificats de naissance et de mariage, des cartes de rationnement, des documents des Croix fléchées ou de la Gestapo. Il avait aussi fabriqué 120 000 laissez-passer qui avaient permis à leurs détenteurs de partir vers les pays neutres. L’opération – qui, selon LeBor, avait été sans équivalent dans l’Europe occupée par les nazis – avait sauvé des milliers de vies.
« Très peu de gens en ont entendu parler. J’ai été stupéfait lorsque j’ai découvert la bravoure de tous ces gens dans des écrits », s’exclame LeBor. « Quand vous voyez des copies de ces documents dans les musées, vous pensez qu’il ne s’agit que d’un petit bout de papier avec de l’encre – et pourtant, ce petit papier est tout ce qui sépare la vie de la mort. Ce n’est pas une arme. Ce n’est pas un uniforme. C’est juste une feuille de papier. »
Vers la fin de la guerre, près de la moitié de la population juive de Budapest d’avant-guerre, soit environ 120 000 personnes, avait survécu. La communauté juive de la ville avait été le plus grand groupe de survivants de l’Europe occupée.
Horthy avait eu le mérite d’avoir mis fin aux déportations de Budapest au mois de juillet 1944, estime LeBor. Ce qui soulève toutefois une question lancinante.
« S’il a pu le faire, pourquoi n’a-t-il pas pu arrêter la déportation des Juifs qui vivaient dans la campagne et dans d’autres villes ?… C’est la question à laquelle il n’y a pas de réponse. »
la Communauté du Times of Israël !
