Un petit-fils raconte son grand-père israélien, diplomate, lutteur et sauveteur
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  • Zalman Unreich (On) enseigne la lutte en Palestine dans les années 1930. La photo était parue dans un livre intitulé 'Mishmar VeSport' (Crédit : https://www.nli.org.il/he/books/NNL_ALEPH002015431/NLI)
    Zalman Unreich (On) enseigne la lutte en Palestine dans les années 1930. La photo était parue dans un livre intitulé 'Mishmar VeSport' (Crédit : https://www.nli.org.il/he/books/NNL_ALEPH002015431/NLI)
  • Les enfants Unreich de Bratislava, en Tchécoslovaquie, en 1913. Zalman est le plus jeune, à gauche. (Autorisation :  David Baron)
    Les enfants Unreich de Bratislava, en Tchécoslovaquie, en 1913. Zalman est le plus jeune, à gauche. (Autorisation : David Baron)
  • Zalman Unreich (On) salue ses amis, Frank Sinatra et son épouse Barbara, lors de leur arrivée en Israël au début des années 1970. (Autorisation : David Baron)
    Zalman Unreich (On) salue ses amis, Frank Sinatra et son épouse Barbara, lors de leur arrivée en Israël au début des années 1970. (Autorisation : David Baron)
  • Le ŠK Makkabea Bratislava Sports Club de Bratislava, à la fin des années 1920 ou au début des années 1930. A gauche, David Unreich, Zalman Unreich et le créateur du Krav Maga, Emrich (Imi) Liechtenfeld. (Autorisation : David Baron)
    Le ŠK Makkabea Bratislava Sports Club de Bratislava, à la fin des années 1920 ou au début des années 1930. A gauche, David Unreich, Zalman Unreich et le créateur du Krav Maga, Emrich (Imi) Liechtenfeld. (Autorisation : David Baron)
  • Zalman (devant, à droite) avec les parachutistes du "Quartet slovaque" qu'il avait aidés à former en 1940. La femme au milieu pourrait être Haviva Reik , avec Surica Braverman et Zvi Ben Yaakov à l'arrière, et peut-être Reuven Dafni à droite. (Autorisation : David Baron)
    Zalman (devant, à droite) avec les parachutistes du "Quartet slovaque" qu'il avait aidés à former en 1940. La femme au milieu pourrait être Haviva Reik , avec Surica Braverman et Zvi Ben Yaakov à l'arrière, et peut-être Reuven Dafni à droite. (Autorisation : David Baron)
  • David Baron, son épouse et ses filles. (Autorisation : David Baron)
    David Baron, son épouse et ses filles. (Autorisation : David Baron)

Un petit-fils raconte son grand-père israélien, diplomate, lutteur et sauveteur

« The Undercover Wrestler » révèle l’histoire du diplomate Zalman On, qui avait utilisé ses muscles et son cerveau pour sauver des Juifs européens – et était l’ami de Frank Sinatra

Il fallait y réfléchir à deux fois avant de se jouer des frères Unreich de Bratislava, en Tchécoslovaquie. La famille comptait sept fils – et six faisaient de la lutte. Certains avaient remporté des titres nationaux et internationaux.

Zalman, le sixième enfant et cinquième fils de la famille, avait été champion de lutte slovaque (dans la catégorie des poids moyens) en 1927 et il avait occupé la première place du podium en lutte gréco-romaine (dans la catégorie, cette fois, des poids lourds) lors des Maccabiades qui avaient été organisées en 1935. Après avoir immigré en Palestine, au tout début des années 1930, il avait joué un rôle déterminant dans le développement de ce sport dans le pays.

Jusqu’à récemment, David M. Baron, son petit-fils, ne connaissait de son grand-père que ses exploits sportifs. Malheureusement, Zalman (qui avait adopté le nom de famille hébreu de « On » – qui se prononce « Ohn » – et qui signifie « la force ») s’était éteint en 1978 à l’âge de 66 ans, alors que Baron était encore un tout petit garçon (le nom de famille de Baron est un anglicisme formé sur la base de Bar-On, qui veut dire littéralement le « fils de la force » ou le « puissant ». « Baron » avait été le nom qui avait été choisi par son père lorsque ce dernier s’était installé aux Etats-Unis).

Au grand étonnement de Baron, de nombreux documents laissés derrière lui par On devaient révéler que ses prouesses de lutteur n’étaient finalement qu’une seule facette de son héritage. Pendant une grande partie de sa vie, l’homme avait utilisé ses compétences et sa puissance – physique et autre – pour venir en aide aux Juifs en péril. Un grand nombre de ces activités étaient restées secrètes et elles avaient été menées en coulisses, et ces contributions, pour cette raison, avaient rarement été reconnues.

Zalman Unreich arborant certaines de ses médailles remportées à la lutte au début des années 1930. Il avait remporté le championnat slovaque dans cette discipline (poids léger) en 1927 et les maccabiades de 1935 en lutte gréco-romaine, chez les poids lourds. (Autorisation : David Baron)

« Zalman a toujours été un mystère – personne ne savait d’où il venait ni ce que serait l’initiative qu’il prendrait ensuite ; il apparaissait dans une pièce à un moment et à l’instant suivant, personne ne semblait savoir où il était parti », explique Baron.

Baron, 44 ans, a transformé ses découvertes sur son grand-père en un thriller d’espionnage entremêlant réalité et fiction dans le livre : The Undercover Wrestler: The Untold Story of an Undercover Hero of Israel. Les chapitres dépeignant un conte d’espionnage dont On est le héros alternent avec des informations historiques et biographiques qui viennent soutenir le récit sur la base des recherches qui ont été effectuées par Baron.

L’ouvrage est accompagné d’un site internet qui a été créé par Baron, qui vit dans la région de Baltimore et qui travaille comme responsable des technologies de l’Information au sein de l’université John Hopkins. Le site présente une multitude de photos d’archives et de contenus utiles pour le contexte que Baron a trouvés dans ses documents familiaux et dans les archives de pays différents.

Si l’intrigue de The Undercover Wrestler est fantaisiste, elle est toutefois ancrée dans la découverte par Baron de ce qu’On a occupé un poste de diplomate à l’ambassade israélienne de Prague, à la fin des années 1940 et au début des années 1950 – une période où il avait été impliqué dans des accords d’armement et dans des formations qui avaient été déterminantes pour l’Etat naissant d’Israël.

La couverture de « The Undercover Wrestler, », par David M. Baron. (Autorisation)

« Il a fait partie d’une équipe qui devait tenir un rôle si décisif… Israël n’existerait pas aujourd’hui s’il n’y avait pas eu ces armes », dit Baron.

On avait aussi pris la tête d’une opération clandestine de secours, en faisant illégalement transférer des fonds aux réfugiés de guerre juifs qui se trouvaient en Tchécoslovaquie et en faisant également secrètement sortir des Juifs ou des objets sacrés du bloc communiste, pour les amener en Israël ou en Occident. Il y a aussi des preuves attestant de l’aide qu’il avait apportée à des moines catholiques qui voulaient fuir vers les Etats-Unis. On était officiellement chargé de la sécurité au consulat israélien de Prague, mais cette activité n’était qu’une couverture utilisée pour dissimuler tout son travail clandestin, affirme son petit-fils.

« C’était un héros. Ce qu’il laisse derrière lui, c’est l’image d’un homme qui est venu en aide à ceux qui ne pouvaient pas s’extraire seuls de situations difficiles », remarque Baron.

Aider les autres, avec son esprit comme avec ses muscles

Le ŠK Makkabea Bratislava Sports Club de Bratislava, à la fin des années 1920 ou au début des années 1930. A gauche, David Unreich, Zalman Unreich et le créateur du Krav Maga, Emrich (Imi) Liechtenfeld. (Autorisation : David Baron)

Le désir d’On de s’impliquer pour aider les autres Juifs était apparu tôt dans son existence. Adolescent, il avait été membre d’un groupe qui patrouillait dans les rues de Bratislava et qui défendait les Juifs contre les gangs non-Juifs (son ami, le créateur du Krav Maga, Imi Lichtenfeld, faisait lui aussi partie du groupe). Il avait également intégré un réseau développé au sein de la communauté juive de Bratislava qui avait permis, après la Première Guerre mondiale, à des réfugiés de la Zone de Résidence d’entrer en Autriche en toute sécurité.

Les parents Unreich – Sulim et Regina – avaient accueilli des réfugiés que leurs fils emmenaient ensuite dans des zones non surveillées d’où ils pouvaient franchir la frontière avoisinante avec l’Autriche sans se faire remarquer.

Regina et Sulim Unreich avec deux de leurs enfants. (Autorisation : David Baron)

Même si Sulim et Regina étaient des Juifs orthodoxes farouchement anti-sionistes, ils devaient, avec leurs enfants, aider de nombreux jeunes à se rendre en Palestine. Et certains de leurs enfants devaient finalement faire le voyage pour s’installer en terre sainte. Le frère aîné d’On, Shlomo, se trouvait déjà là-bas quand lui était arrivé.

Une photo de David ‘Duffi’ Ben Shalom (Unreich) (1907-1957) envoyée à son frère Zalman. Davis était champion européen de lutte et il avait concouru à haut-niveau aux Etats-Unis, s’illustrant dans des salles prestigieuses telles que le Madison Square Garden. (Autorisation : David Baron)

Heureusement, les sept frères devaient réussir à quitter l’Europe avant la Shoah, se rendant en Israël, en Australie ou en Amérique. Les parents avaient bien fait le voyage en Palestine en 1936 à l’occasion du mariage de Shlomo mais ils avaient ignoré les supplications de leurs fils, qui leur avaient demandé de rester. Ils étaient retournés à Bratislava, reprenant leurs responsabilités au sein de la communauté juive, et ils devaient mourir à Auschwitz aux côtés de leur seule fille, Reitzi (Theresa), son époux et leurs deux fillettes.

Deux des frères Unreich qui avaient immigré aux Etats-Unis avant la guerre présentent un intérêt tout particulier pour le lecteur. L’aîné, David Unreich (qui avait adopté le nom professionnel de Ben Shalom) avait été un lutteur professionnel en catégorie poids-lourd qui avait connu une carrière réussie avant de mourir à l’âge de 50 ans.

Moshe Unreich, pour sa part, avait changé de nom, optant pour celui de Maurice Enright, et il avait assumé des postes à responsabilité au sein de la communauté juive. Il s’était rendu à plusieurs occasions en Europe après la guerre en tant que représentant des organisations Vaad Hatzala et Rescue Children, jouant un rôle déterminant dans l’acquisition d’un site à Hennonvile, en France, qui devait finalement accueillir un orphelinat juif. Enright et son épouse avaient également adopté une petite fille dont les parents avaient été assassinés pendant la Shoah.

Maurice Enright (Moshe Unreich) (au centre avec le chapeau blanc) avec ses enfants, dont de nombreux orphelins adoptés, à proximité de la statue de commémoration Jan Hus dans la vieille ville de Prague, aux environs de 1949. (Autorisation : David Baron)

En terre promise

Après être arrivé à Tel Aviv au début des années 1930, On avait d’abord travaillé comme ouvrier. Toutefois, après avoir obtenu un espace au siège de la Histadrout à Tel Aviv pour y mettre en œuvre un programme de gym et de lutte, il avait rapidement été désigné chef de sécurité de la commission d’administration de la Histadrout, un poste qu’il avait occupé de 1938 à 1947.

On, qui s’était marié avec Gertie en 1940, avait aussi été membre de l’organisation paramilitaire pré-Etat de la Haganah. Il avait été assigné à des projets particuliers de coopération avec les Britanniques et il avait aidé à former des parachutistes juifs (notamment son cousin germain, Zvi Ben Yaakov) pour qu’ils puissent être lâchés au-delà des lignes ennemies en Europe. En raison de ses origines, il avait été intégré dans un groupe de quatre personnes qui était devenu connu sous le nom de « Quartet slovaque ».

Zalman (devant, à droite) avec les parachutistes du « Quartet slovaque » qu’il avait aidés à former en 1940. La femme au milieu pourrait être Haviva Reik , avec Surica Braverman et Zvi Ben Yaakov à l’arrière, et peut-être Reuven Dafni à droite. (Autorisation : David Baron)

Le ministère israélien des Affaires étrangères avait fait revenir On et sa famille de Prague, où il avait été membre d’une mission diplomatique à la fin des années 1940 et au début des années 1950, après le procès de Slánský, une parodie de justice antisémite qui avait eu lieu en 1952. Quatorze membres du parti communiste de Tchécoslovaquie, notamment le premier secrétaire Rudolf Slánský, avaient été accusés de conspiration et de haute trahison. Les 14 personnes avaient été reconnues coupables et la majorité d’entre elles condamnées à mort et exécutées.

Avec lui, On avait ramené la clé de la maison de campagne de l’ancien ministre des Affaires étrangères tchécoslovaque Jan Masaryk. Ce dernier était un soutien fervent du sionisme et du nouvel Etat d’Israël. Avant sa mort dans des circonstances suspectes, en 1948, il avait invité On et d’autres membres de l’ambassade israélienne et de leurs familles à utiliser la maison de campagne et ils avaient continué à le faire après sa mort. On avait été dépositaire de la clé.

La clé de la maison de campagne de Jan Masaryk, en république tchèque, donnée à Zalman Unreich (On). (Autorisation : David Baron)

Avant son retour en Israël, On s’était donné pour mission de localiser les tombes des parachutistes juifs, Haviva Reik et Zvi Ben Yaakov, son cousin, qui avaient été tués en Europe en 1945.

On avait été en capacité de déduire que leurs dépouilles n’avaient pas été enterrées dans un charnier, comme cela avait été affirmé dans un premier temps. Il avait retrouvé les sépultures dans un cimetière militaire où les défunts avaient été inhumés sous un nom de code qui leur avait été donné par les Britanniques. On avait d’abord fait enlever les croix sur les tombes, pour qu’elles soient remplacées par des étoiles de David. Il avait ensuite arrangé le rapatriement des dépouilles de Reik et de Ben Yaakov au sein de l’Etat juif. Il y a des photos d’On, aux côtés d’importants dignitaires, qui ont été prises lors de la cérémonie de ré-inhumation au sein du cimetière militaire national israélien, situé sur le mont Herzl de Jérusalem.

Zalman Unreich (On), à l’extrême-gauche, aide au transfert des dépouilles des parachutistes Haviva Reik et Zvi Ben Yaakov, le cousin de Zalman Unreich, morts en 1945 derrière les lignes ennemies, pour qu’elles soient enterrées en Israël. (Autorisation : David Baron)

Découverte accidentelle

« Je suis tellement heureux que mon père ait conservé tous ces documents sur mon grand-père et d’avoir pu ainsi mettre en lumière tout ce qu’il a pu faire. J’ai appris des choses qu’ignoraient mon père et d’autres membres de la famille », s’exclame Baron.

Parmi les ressources utiles retrouvées par Baron, le dossier de la police secrète tchécoslovaque consacré à On. L’auteur n’a pas pu néanmoins avoir accès à certains documents, qui se trouvent en Israël et qui lui auraient permis de répondre aux questions encore en suspens – les documents concernés, qui relèvent des services secrets israéliens, ne devraient être en effet déclassifiés que d’ici plusieurs décennies.

Il y a toutefois un mystère que Baron espère bien pouvoir résoudre sans devoir attendre trop longtemps.

Zalman Unreich (On) salue ses amis, Frank Sinatra et son épouse Barbara, lors de leur arrivée en Israël au début des années 1970. (Autorisation : David Baron)

« Nous avons retrouvé ces vieilles images des actualités qui montrent mon grand-père en train de saluer Frank Sinatra alors qu’il débarque de l’avion lors de ses visites en Israël, dans les années 1960 et 1970 », explique Baron.

On avait travaillé au cours de cette période pour la Histadrut Tourist & Travel Company, affiliée au gouvernement, et assuré la sécurité des visiteurs VIP. Mais Baron pense que l’accueil chaleureux réservé à On par Sinatra révèle autre chose.

« La manière dont ils s’étreignent me donne la certitude qu’une véritable amitié les liait tous les deux. Je ne connais pas encore l’histoire qui se dissimule derrière ces images », a-t-il continué.

Nul doute qu’il tentera de percer le mystère.

David Baron, son épouse et ses filles. (Autorisation : David Baron)
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