Un prince camerounais devenu Juif : l’intrigant romancier Ludovic-Hermann Wanda
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Ludovic-Hermann Wanda. (Crédit : Ludovic-Hermann Wanda/L’Antilope - DR)
Ludovic-Hermann Wanda. (Crédit : Ludovic-Hermann Wanda/L’Antilope - DR)
Interview

Un prince camerounais devenu Juif : l’intrigant romancier Ludovic-Hermann Wanda

Figure d’ovni dans le monde des lettres, Ludovic-Hermann Wanda publie deux romans qui marqueront les consciences : « Prisons » et « Balance ta haine »

Les mots, Ludovic-Hermann Wanda les aime chacun à sa place pour signifier les idées qui se bousculent en ordre dans son esprit fécond. Et pourtant, les mots ne suffisent pas à cerner ce personnage de roman dont la complexité scelle l’identité. Un foisonnement qui se joue des paradoxes qui l’animent. Car prince camerounais de l’ethnie Bamiléké — la plus importante du pays —, il a choisi de devenir Juif. D’ascendance royale, le jeune homme de lettres est né au sein d’une ethnie qui entretient une vision aristocratique de l’existence par les valeurs qu’elle promeut. « Là où d’autres seraient tentés de renoncer, l’aristocrate bamiléké se doit de trouver en lui les ressources pour transformer les embûches en tremplin. L’aristocratie qui coule dans mes veines me permet de toujours voir le bon côté des choses », confie Ludovic-Hermann Wanda au Times of Israël.

Sur les bancs de la Sorbonne où il fait ses études, l’aristocrate d’origine camerounaise rencontre le judaïsme qu’il revêt dès lors comme une seconde peau. Le judaïsme, il le croise aussi dans les cellules de Fleury-Merogis où il a été incarcéré. Les contradictions se bousculent. Et une de plus : bien que Craignant Dieu, Satan n’est jamais très loin. Et c’est de la richesse de ses expériences que naît l’originalité de sa plume qu’il trempe dans l’encre de ses itinéraires transversaux.

Qui est-il vraiment ? Il répond par cette citation de Marguerite Yourcenar qui lui va comme un gant : « Je suis un, mais des multiples sont en moi. » En latin, Unus sum et multi in me est une phrase attribuée à Zénon d’Élée, un disciple de Parménide, qui aime créer le paradoxe. À l’instar du romancier.

« On n’habite pas un pays, on habite une langue. »

Son premier roman Prisons, qui vient de paraître en collection de poche, raconte le passage en prison du narrateur, Frédéric, double littéraire de l’auteur. Il superpose un même récit raconté en deux langues : le français littéraire et le langage des cités. Babtou (le Blanc), diezz (le business), ter-ter (le quartier), naress (dormir) et tant d’autres mots qui nécessitent un glossaire (heureusement présent en fin de roman) pour comprendre un langage imagé créé dans les cités. Et l’on mesure le fossé qui sépare la ville de la banlieue chaude. Interrogé sur ce choix original qui fait mouche, Ludovic-Hermann Wanda insiste sur l’exigence qu’il y voit, de « faire en sorte que les deux France qui sont aujourd’hui dos à dos, puissent être face à face, non pas pour en découdre, mais pour s’écouter ». Il ajoute : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. » Ces deux facettes qu’il connaît bien pour les avoir habitées toutes deux, il a tenu à les mettre en scène dans deux registres différents.

Dans sa cellule où Frédéric est incarcéré pour trafic de drogue, il a pour codétenu un certain Richard, toxicomane. Richard est Juif —
« J’avoue que quand on pense à la prison, on pense pas y voir un Juif », écrit l’auteur dans la bouche du narrateur. Et l’occasion lui est donnée d’écrire son amour pour le judaïsme, pour ses Textes et ses raisonnements toujours en devenir.

L’acolyte du héros raconte : « Mon rabbin me disait toujours : ‘Richard, retiens bien une chose : dans la vie, il y a ce que tu veux vivre et il y a ce que tu vis. Il faut se battre pour avoir ce que tu veux, mais il faut encore plus se battre pour vouloir ce que tu vis.' »

Dans la réalité, la foi inébranlable du romancier est sa colonne vertébrale, « à l’image de celle de Job ». Il nous avoue : « À côté de cela, je suis prince bamiléké si bien que je suis un combattant face à la vie. Plus largement, je suis un humaniste invétéré. »

L’interroger sur sa rencontre avec le judaïsme, c’est le questionner sur sa rencontre avec lui-même, car nous dit-il, « le judaïsme n’est pas extérieur à moi, il est intérieur. Il a juste fallu un moment particulier pour que je découvre que mon âme, ma personnalité pouvait éclore à travers le judaïsme. J’ai eu la chance de connaître des Juifs qui étaient avec moi sur les bancs de la Sorbonne et qui m’ont permis de m’arracher au ruisseau de l’errance en donnant un sens à ma vie grâce à l’étude. Donc, fondamentalement, je me suis découvert Juif en plus d’avoir découvert des Juifs. »

Dans son second roman publié en avril dernier, Balance ta haine (L’Antilope), Ludovic-Hermann Wanda étend son regard sur la société. Il écrit cette phrase qui pourrait résumer son propos : « Voici le sujet que je voulais vous soumettre : ne pensez-vous pas que l’amour et aux femmes ce que la religion est aux hommes, un instrument de domination ? » La religion, la question de la femme, « c’est la ligne de crête qui sépare les deux mondes, celui de la ville et celui de la cité. C’est le sujet qui est central et que pourtant on aborde peu », nous commente-t-il. L’occasion d’investir à sa manière cette double actualité brûlante qui divise, plus qu’elle ne rassemble.

Ce sont les éditeurs Anne-Sophie Dreyfus et Gilles Rozier qui ont découvert ce jeune talent. À la tête des éditions de l’Antilope, ils nous confient d’une seule voix : « Si nous avons choisi de publier Ludovic-Hermann Wanda, c’est sans doute parce que, dans un style riche et imaginatif, il réussit à abattre des clichés qui gangrènent notre société. Une autre façon de dire qu’il fait tomber les murs des prisons. »

S’il remarque qu’on ne lit pas le monde avec les mêmes lunettes de part et d’autre du mur de la langue de Molière, son regard reste double. « Aujourd’hui encore, j’ai un orteil en banlieue, car je ne renie pas cette appartenance, et de l’autre je suis pleinement Français et Républicain en miroir de ce qu’en disait Jean Macé pour qui l’instruction devait être non seulement obligatoire, mais aussi laïque. »

Ludovic-Hermann Wanda. (Crédit : Ludovic-Hermann Wanda/L’Antilope – DR)

Cette conscience de la réalité des cités en opposition au reste de la France, est d’abord selon lui une réalité linguistique « car les jeunes des quartiers se construisent avec seulement 300 mots de vocabulaire ». Et elle est en même temps le fruit d’un contexte : « Un arbre ne peut pas donner de fruits quand il grandit dans une cave. »

Défendre son judaïsme avec des jeunes des cités, est-ce vraiment possible quand on sait que les préjugés antisémites y sont vivaces ? Là encore, son analyse est pertinente : « On ne peut pas dire qu’on peut se balader en banlieue avec une kippa aujourd’hui en pleine sérénité, à moins d’être de mauvaise foi. L’antisémitisme qui gangrène les banlieues à deux visages : le premier est rattaché à une forme d’anti-sionisme qui est extrêmement virulent, et il y en a un autre lié à une sorte de marxisme qui dit que le Juif, c’est Rothschild, le riche, le dominant qui m’écrase moi le pauvre. Si ce second antisémitisme peut faire l’objet d’un débat contradictoire quand on offre des éléments de contradiction, le premier donne lieu à un antisémitisme viscéral difficilement combattable. »

Parler des banlieues, des Juifs, des Noirs, des femmes aussi, c’est marcher sur un terrain miné où le politiquement correct n’est pas la règle. « Je mets ma plume dans les plaies », commente l’auteur. « J’essaie d’activer le pilpoul pour comprendre que le débat invite à la sagesse. À ce titre, je me devais de mettre les propos les plus caricaturaux, mais reflétant un regard réel. L’émancipation passe par l’étude qui ouvre la voie à une compréhension du monde pour échapper à un déterminisme social. Il n’est pas anodin que le mot ‘Talmud’, la source du judaïsme, signifie aussi l’étude. J’ai mis le doigt sur des sujets sensibles sans froisser », ajoute-t-il.

Alors quelle est la démarche que le romancier s’est assignée ? Ludovic-Hermann Wanda la résume ainsi pour conclure : « En toute sincérité, je me suis donné pour mission de répondre à l’exigence de mettre en scène ma pauvre vie et la nécessité qui bouillonne en moi de participer au débat public sous l’impulsion du Tikoun Olam, la Réparation ». Une bien belle mission qu’on lui souhaite facile !

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