Michael Marmur sait que certaines des questions théologiques qu’il aborde dans son nouveau livre peuvent ne pas être acceptables pour tous les lecteurs.
Ce rabbin du mouvement réformé basé à Jérusalem les compare à du beurre de cacahuète croquant.
« Une théologie lisse répond à toutes vos questions », a déclaré Marmur lors d’une interview accordée au Times of Israel au début du mois de juillet.
« Elle s’étale partout, englobant tout ce que vous avez besoin de savoir. »
« Je ne suis pas capable de produire ce genre de théologie. Ce travail est plus croustillant, ce qui signifie qu’il est plus inégal, et qu’il contient des éléments qui peuvent être difficiles à digérer, mais c’est là où nous en sommes actuellement dans notre réalité. »
Parmi les questions difficiles et épineuses que Marmur aborde dans Living The Letters – An Alphabet of Emerging Jewish Thought (« Vivre les lettres – Un alphabet de la pensée juive émergente »), publié aux éditions Palgrave Macmillan, on trouve celle de savoir si le judaïsme est un projet viable à l’époque moderne, quel est le prix moral de la souveraineté juive et comment remédier à ce qu’il appelle « le manque flagrant de culture juive dans les milieux libéraux ».
Le livre s’articule autour de la signification concurrente et parfois contradictoire d’une série de termes en hébreu et, suivant une tradition juive millénaire, est conçu comme un acrostiche : chacun des vingt-deux chapitres du livre porte le titre d’une lettre de l’alphabet hébraïque, de « Alef » à « Tav ».
Le judaïsme peut-il être moderne ?
Marmur a reçu avec le Times of Israel dans son bureau du Hebrew Union College (HUC), l’école rabbinique phare du mouvement réformé, où il a précédemment occupé les fonctions de doyen et de recteur du campus de Jérusalem.
Derrière lui se trouvait une riche bibliothèque, présentant de nombreux penseurs juifs du XXᵉ siècle dont les œuvres sont citées tout au long de son livre, qui explore ce que signifie être à la fois juif et moderne – d’Emmanuel Levinas à Franz Rosenzweig en passant par le rabbin Abraham Joshua Heschel.
Je tente d’expliquer ce que je pense faire en menant ce genre de vie juive
« Ce livre s’adresse principalement aux Juifs qui cherchent une approche créative du judaïsme », explique Marmur.
« Si quelqu’un connaît déjà toutes les vérités fondamentales auxquelles il croit, ce livre n’est probablement pas pour lui. »
Marmur a écrit ce livre après une longue carrière d’universitaire et de militant. Né et élevé au Royaume-Uni, il s’est installé en Israël en 1984 et a été ordonné rabbin en 1992 dans le cadre du programme rabbinique israélien du HUC, où il enseigne la philosophie et la théologie depuis 1997. Il est l’ancien président du conseil d’administration de Rabbis for Human Rights, une organisation connue pour son aide aux Palestiniens de Cisjordanie.
Marmur a écrit ce livre avant tout pour ses enfants. « Je tente d’expliquer à mes enfants et à moi-même ce que je pense faire en menant ce genre de vie juive. »
Dans Living the Letters, Marmur écrit qu’il espère faire progresser une « théologie fondée sur la raison et l’expérience, et non sur une autorité éternelle, qui offre une troisième voie entre la religion orthodoxe et l’incroyance laïque ». Dans un certain sens, son livre peut également être considéré comme une tentative de répondre à la question suivante : comment être un « modéré passionné » ?
Il reconnaît que le maintien de cet engagement envers la tradition juive et la modération peut poser des défis intellectuels et pratiques à certains, y compris à ses enfants, pour qui le libre arbitre est une valeur fondamentale.
« La Torah de la vie que je souhaite plus que tout transmettre ne peut être reçue par eux qu’à leurs conditions, à leur rythme, selon leur volonté », a écrit le rabbin dans son livre.
« Je rejette toute théologie de l’engagement juif qui contourne la liberté individuelle. Le prix à payer pour cette valeur est la conscience que mes enfants pourraient choisir d’abandonner toute trace de la vie juive. Bien que cette perspective me remplisse de consternation et de désespoir, je reconnais qu’il en est ainsi. »
Les personnes qui parviennent à expliquer leur vision du monde le font généralement sans trop de nuances
Marmur reconnaît également que l’accent mis par les libéraux sur la liberté individuelle peut expliquer pourquoi les Juifs orthodoxes parviennent mieux à préserver l’identité de leurs enfants que les Juifs non orthodoxes.
« Les personnes qui parviennent à expliquer leur vision du monde le font généralement sans trop de nuances », explique-t-il.
« Dans un sens, je les envie. J’envie leur réussite scolaire et leur capacité à préserver leur identité », ajoute-t-il.
« Ce livre, cependant, s’adresse à des personnes comme moi, pour qui certains de ces engagements sont impossibles à respecter, et qui souhaitent plutôt vivre dans un monde de possibilités tout en étant capables d’exprimer leur vision du monde avec passion et, espérons-le, de manière éclairée. »
Par exemple, le chapitre que Marmur préfère dans son livre commence par « la lettre lamed, avec le mot lehania’h » (déposer ou lâcher prise)
Le verbe lehania’h est utilisé dans la bénédiction qui précède le rituel consistant à enrouler les lanières de cuir des tefillin (phylactères), mais il signifie également « lâcher prise ».
« Je me pose une question apparemment très simple : vais-je mettre mes tefillin demain matin ? », dit-il.
« L’hébreu est plein d’ambiguïté, et je joue avec cette ambiguïté », poursuit Marmur.
« Quelqu’un qui se sent obligé de mettre ses tefillin tous les jours ne se demandera pas s’il le fera le lendemain. Il en va de même pour les personnes pour qui les tefillin ne sont pas un concept pertinent. »
Marmur explique qu’il a toujours été attiré par le caractère physique du rituel, mais repoussé par sa chorégraphie ésotérique. Le verbe central de la bénédiction lui semble toutefois significatif.
« Je ne prie pas tous les jours avec les tefillin. Mais chaque jour, je récite une bénédiction qui inclut le mot ‘lehania’h’ », a-t-il écrit dans son livre.
« Je remercie Dieu pour les opportunités de ‘lehaniah’, pour assumer la tradition. Et je remercie Dieu pour la liberté de ‘lehania’h’, pour lâcher prise. »
Israël pose-t-il un défi moral insurmontable ?
Dans l’introduction de son livre, Marmur explique que celui-ci est né en grande partie de ses angoisses existentielles. L’une concerne la tension entre le judaïsme et la modernité, l’autre le destin moral incertain de l’État d’Israël.
« Je crains que la création de l’État d’Israël ne soit pas seulement l’événement juif le plus important depuis plus d’un millénaire, mais aussi un défi auquel nous ne serons peut-être pas à la hauteur », a écrit Marmur.
Le rabbin reconnaît les craintes profondes suscitées par les menaces qui pèsent sur Israël de la part d’États et de groupes terroristes qui appellent ouvertement à sa destruction. Dans le même temps, il souligne les dangers qu’il voit au sein de la société israélienne, qu’il énumère comme « l’érosion palpable des normes démocratiques » et le fait que de nombreux Juifs israéliens « tolèrent la persistance des inégalités entre Juifs et Arabes ».
Le rabbin affirme que ces questions l’empêchent de dormir.
« La plupart des belles choses du judaïsme n’ont pas vu le jour alors que le peuple était souverain », explique-t-il.
« Nous devons aujourd’hui réutiliser certains de ces concepts et en créer de nouveaux. »
Marmur craint qu’Israël ne succombe à ce qu’il décrit comme « les forces obscures du fanatisme et du nationalisme brutal ».
La plupart des belles choses du judaïsme n’ont pas vu le jour alors que le peuple était souverain
Le pogrom du 7 octobre 2023, au cours duquel quelque 6 000 Gazaouis dont 3 800 terroristes dirigés par le Hamas ont pris d’assaut le sud d’Israël, tué plus de 1 200 personnes, principalement des civils, et enlevé 251 otages de tous âges, s’est produit alors qu’il travaillait sur son livre.
« Je m’interroge sur la période particulière que nous traversons », dit Marmur.
« Bien sûr, elles concernent le 7 octobre, mais elles dépassent la manière dont la guerre est menée, les otages et les personnes déplacées en Israël. La question est de savoir comment nous nous positionnons face au défi moral et politique que représentent ces quelques millions de personnes qui vivent de l’autre côté de notre frontière. »
Marmur explique que certains évitent de relever ce défi moral en considérant tous les habitants de Gaza comme de potentiels terroristes. « À mon avis, il faut s’opposer de toutes nos forces à ces opinions », affirme-t-il.
« Une autre façon de simplifier le problème consiste à dépeindre Israël comme une puissance démoniaque au Moyen-Orient qui doit être vaincue, et tout finira bien », poursuit-il.
« Cela m’est également impossible. »
Dans son livre, Marmur consacre le chapitre intitulé « Ayin » au concept biblique d’Azazel, en jouant sur la similitude entre ce mot et le nom de Gaza en hébreu (Aza).
Azazel apparaît dans le Livre du Lévitique et d’autres sources juives. Avant Yom Kippour, un bouc est choisi comme bouc émissaire et envoyé à Azazel, chargé symboliquement de tous les péchés du peuple juif.
« Nous, les Israéliens, devons faire face à de nombreux traumatismes et défis, et adopter différents mécanismes pour y faire face », explique Marmur.
« L’un de ces mécanismes consiste à renvoyer ces traumatismes et ces défis loin de nous, à les bannir. Mais le 7 octobre, tout ce que nous avons essayé de repousser aux confins de notre conscience a franchi la frontière et nous est revenu en pleine figure. »
Le rabbin souligne qu’il n’est pas un expert militaire et qu’il ne cherche pas à proposer un plan de bataille.
« J’essaie de poser la question suivante : qui devons-nous être et comment devons-nous nous comporter pour trouver une issue à cette crise ? »
Le 7 octobre, tout ce que nous avons essayé de repousser aux confins de notre conscience a franchi la frontière et nous est revenu en pleine figure
« Je crois que toute solution qui déshumanise complètement l’autre est inacceptable sur le plan moral et juif. Je me retrouve donc à chercher une autre façon d’aborder ce problème. »
Le rabbin a délibérément choisi de ne pas aborder la question de l’antisémitisme dans son livre.
« Je ne nie pas qu’il existe un véritable antisémitisme. »
« Je suis alarmé par la façon dont nous utilisons trop souvent l’antisémitisme pour justifier toutes sortes de choses », explique-t-il.
« Mon livre est une tentative de construire ensemble un judaïsme qui ne repose pas sur une réponse à l’antisémitisme », ajoute-t-il.
Interrogé sur la façon dont ses lecteurs en dehors d’Israël réagiraient à ses réflexions, Marmur avoue ne pas en être sûr, mais avoir hâte de le découvrir.
Le dernier chapitre du livre, intitulé « La vingt-troisième lettre », s’inspire d’une tradition mystique juive d’une lettre qui n’a pas encore été révélée, ou « une façon de penser à ce qui va se passer ensuite », explique Marmur.
Il y invite les lecteurs, les mouvements juifs non orthodoxes et l’ensemble de la nation israélienne à se mobiliser et à relever les défis du présent.
« La vingt-troisième lettre que je propose vise à aider les Juifs à adopter une nouvelle façon d’aborder les autres, qu’ils soient en Israël ou ailleurs », dit-il.
« Nous devons trouver de nouvelles façons d’exprimer nos engagements, avec passion pour notre identité juive et avec compassion pour l’humanité. »
Cet article contient des liens affiliés. Si vous utilisez ces liens pour effectuer un achat, le Times of Israel peut percevoir une commission sans frais supplémentaires pour vous.
la Communauté du Times of Israël !
