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Le juge canadien à la retraite Harry LaForme, vu ici dans une allocution vidéo lors de la remise d'un doctorat honorifique par l'Université Nipissing. (Capture d'écran YouTube)
Le juge canadien à la retraite Harry LaForme, vu ici dans une allocution vidéo lors de la remise d'un doctorat honorifique par l'Université Nipissing. (Capture d'écran YouTube)

Un sioniste anichinabé parle de la façon dont l’histoire autochtone est détournée pour promouvoir l’antisémitisme

En Israël, le 1er juge autochtone de la cour d’appel du Canada explique pourquoi il considère l’État juif comme un triomphe autochtone et non comme une entreprise coloniale

Le juge canadien à la retraite Harry LaForme, vu ici dans une allocution vidéo lors de la remise d'un doctorat honorifique par l'Université Nipissing. (Capture d'écran YouTube)

Le juge canadien à la retraite Harry LaForme, debout sur une estrade à Tel Aviv, a commencé son discours par un rituel familier, mais rare en Israël : une reconnaissance de la terre.

« Nous sommes réunis ici aujourd’hui », a-t-il déclaré. « Dans la patrie du peuple juif indigène. »

Au Canada, la pratique de la reconnaissance de la terre est couramment utilisée pour introduire une allocution publique. Il s’agit d’une reconnaissance officielle des peuples autochtones sur les territoires traditionnels desquels un événement a lieu. Mais cette fois, LaForme se trouvait loin de chez lui, s’exprimant non pas depuis l’Ontario, mais dans le cadre du discours d’ouverture du Forum annuel sur la démocratie de l’université de Tel Aviv organisé en mai par l’Institut Irwin Cotler.

Pour LaForme, membre de la Nation anichinabée, de la Première Nation des Mississaugas du Crédit et « sioniste autochtone » autoproclamé, faire le lien relevait quasiment de l’instinct. « Je ne connais personne qui puisse revendiquer davantage d’indigénéité que le peuple juif en Israël », a-t-il indiqué.

Le juriste effectuait sa première visite en Israël, un voyage qu’il a décrit comme « un rêve devenu réalité ».

« Nous avons tout appris sur ce pays impossible », a-t-il commenté. « Notre amour pour lui a grandi. »

Harry LaForme (à gauche) avec le président Isaac Herzog (à droite) et Irwin Cotler à Tel Aviv, mai 2025. (Crédit : Autorisation)

La vie et la carrière juridique de LaForme, premier juge autochtone nommé dans une cour d’appel au Canada, ont été façonnées par « l’ombre du colonialisme de peuplement » qui, selon lui, a contribué à la profonde parenté qu’il ressent avec le peuple juif et sa « patrie ancestrale ».

La notion de « sioniste autochtone », sans parler de celle de justice des Premières Nations, constate l’existence d’une cause commune et d’un lien profond avec les Israéliens juifs. Elle peut sembler à certains contre-intuitive ou même provocatrice, en particulier au Canada où les parallèles entre les Palestiniens et les peuples autochtones sont devenus un puissant sujet de discussion pour les militants pro-palestiniens et anti-Israël, dont beaucoup décrivent Israël comme un projet colonial de peuplement.

Aujourd’hui, le discours entourant Israël se transforme souvent afin d’intégrer le vocabulaire moral dominant de la société dans laquelle il apparaît. Aux États-Unis, il est encadré par le prisme du racisme systémique, en Afrique du Sud, de l’apartheid et en Europe, du nazisme.

Au Canada, où les politiques coloniales et la volonté de faire disparaître les cultures des Premières Nations sont largement reconnues comme des péchés nationaux fondamentaux, Israël est présenté comme un substitut à la culpabilité coloniale, un moyen d’absoudre et de rediriger la honte collective sur la souffrance autochtone.

Pour LaForme, dont la culture, l’histoire et l’identité sont souvent invoquées comme points de discussion politiques, c’est profondément offensant.

« L’histoire [du peuple juif] est évidente. Elle remonte à au moins 4 000 ans, et je ne comprends pas la réticence du Canada à reconnaître ces faits », a-t-il fait valoir. « Mais les gens ne s’intéressent pas à l’Histoire. »

Les militants qui argumentent contre cette histoire, a-t-il souligné, sont rarement autochtones eux-mêmes. Ils ne voient donc aucune ironie dans le fait de s’approprier les griefs des Premières Nations pour agir en faveur d’un conflit étranger.

« Mon peuple est trop occupé à essayer de survivre et d’obtenir de l’eau potable dans ses réserves », a-t-il ajouté. « Mais mon chef et mon conseil savent exactement ce qui est vrai. »

Des membres de la Première Nation exécutent une danse lors du traditionnel Pow Wow au cours du Festival des arts autochtones au site historique national du Fort York, à Toronto, Canada, le 21 juin 2025. (Photo/Kamran Jebreili)

Pour LaForme, ces tactiques violent l’esprit même des traités qui constituent le fondement de la relation du Canada avec les Premières Nations.

« Nos terres, les traités, nos valeurs et notre hospitalité sont malmenés par tous ceux qui s’en moquent », a-t-il annoncé.

« En tant que sioniste anichinaabé, je me sens mal accueilli sur les terres qui sont miennes grâce au Traité, à cause d’anti-Israël/pro-palestiniens qui violent ces accords, se décrivant eux-mêmes comme faisant partie du régime colonial actuel qui marginalise et opprime les peuples autochtones – c’est-à-dire les gens comme moi. Ils devraient se rendre compte du manque de logique de leurs propres activités sur mes terres ancestrales et sur celles attribuées par un traité. »

Un juge façonné par l’injustice

L’identification profonde de LaForme avec Israël – et son rejet farouche de l’affirmation selon laquelle il s’agit d’un État pratiquant le colonialisme de peuplement – ne prennent pas racine dans une théorie, mais dans son histoire personnelle.

LaForme, né sous l’Indian Act – une loi canadienne radicale qui régissait la quasi-totalité des aspects de la vie des Premières Nations -, se souvient d’une enfance façonnée par le contrôle et la contrainte.

« Notre terre n’est pas notre terre », a-t-il déclaré. « Le titre légal appartient à Sa Majesté. » Des agents des Affaires indiennes, nommés par le gouvernement fédéral, présidaient les réunions du conseil et prenaient des décisions sur l’utilisation des terres à la place des communautés autochtones.

Harry, jeune enfant, avec l’un de ses frères et sœurs à l’extérieur de la maison familiale dans leur réserve en Ontario. (Crédit : autorisation)

Enfant, le juriste raconte avoir « passé beaucoup de temps à essayer d’éviter d’être Indien ». Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans, alors qu’il entraînait une équipe de basketball composée d’enfants autochtones, que les choses ont changé.

« Ils étaient si fiers de qui ils étaient », se souvient-il. « J’ai tellement appris d’eux sur le fait d’être autochtone. »

Lorsque LaForme a débuté ses études de droit dans les années 1970, les étudiants autochtones étaient peu nombreux dans l’enseignement supérieur à l’échelle nationale. Certains ont dû renoncer à leur statut légal d’Indien pour aller à l’université. Lorsqu’il a obtenu son diplôme à l’Osgoode Hall de l’Université York, en 1977, seulement quatre avocats autochtones exerçaient dans tout le Canada.

LaForme a ensuite fondé l’un des premiers cabinets de droit autochtone du pays, représentant des communautés autochtones à travers le monde et comparaissant devant des organismes internationaux, notamment les Nations Unies à Genève et le Parlement britannique.

Harry LaForme (2e à partir de la droite) reçoit un prix de sa Première Nation. (Crédit : autorisation)

Tout au long de sa carrière de juriste, LaForme s’est senti comme un étranger. Il était le plus souvent l’unique juge autochtone dans les salles d’audience canadiennes. Mais c’est parmi ses pairs juifs, qui savaient ce qu’être « différent » impliquait, qu’il a trouvé un sentiment d’appartenance.

« J’ai tenu une audience avec des collègues juifs », a-t-il expliqué. « Ils se sont identifiés à mon altérité. La justice sociale était une réelle préoccupation pour ces juges, comme elle l’était pour moi. Nos pensées étaient assez semblables. Ils sont devenus mon refuge – mon peuple de prédilection. »

LaForme est devenu le premier juge autochtone à siéger dans une cour d’appel au Canada. C’est Irwin Cotler, ancien ministre canadien de la Justice et défenseur des droits de la personne connu dans le monde entier, qui l’a nommé à la Cour de justice de l’Ontario en 1994.

« À l’époque, je lui ai demandé ‘Pourquoi moi ?' », se souvient LaForme. « Il a répondu : ‘qui de mieux pour savoir ce qu’est la justice que quelqu’un qui a vécu toute sa vie sans elle ?' »

À ce poste, LaForme a mené une carrière riche en histoire en tant que juriste libéral. Il est à l’origine de plusieurs décisions ayant crée une jurisprudence en matière de libertés civiles, notamment d’une exemption révolutionnaire en faveur de la consommation de cannabis médical, ainsi que d’une décision qui a contribué à ouvrir la voie à la légalisation du mariage homosexuel au Canada, une décision impactée par sa propre expérience de marginalisation, dit-il.

LaForme était largement considéré comme l’un des principaux candidats à la Cour suprême. Cette perspective lui a toutefois été fermée par une règle de 2016 exigeant que les juges parlent couramment le français – une langue qui, souligne-t-il avec ironie, ne lui a jamais été enseignée dans le système éducatif imposé par l’État colonial.

Il a pris sa retraite de la magistrature en 2018, mais n’a jamais cessé de se battre pour les droits et la souveraineté des Autochtones.

« Je recommencerais ma vie si j’en avais l’occasion » et je n’y changerais rien, a-t-il affirmé.

Traumatismes communs, espoirs partagés

Au fil des ans, LaForme en est venu à ressentir une profonde parenté avec l’identité et l’histoire juives.

« Je peux m’identifier aux horreurs que le peuple juif a toujours traversées », a-t-il déclaré.

Il a établi des parallèles clairs entre la Shoah et le système des pensionnats indiens du Canada.

Le Pape François prie dans un cimetière de l’ancien pensionnat, à Maskwacis, près d’Edmonton, Canada, le lundi 25 juillet 2022. (Crédit : AP Photo / Gregorio Borgia)

Ces écoles aux méthodes impitoyables « ont détruit la vie de 150 000 personnes », s’est-il indigné. « Nous avons des tombes anonymes dont nous essayons toujours d’identifier les occupants. »

À partir des années 1880, plus de 150 000 enfants autochtones ou des Premières Nations ont été enlevés de force à leur famille, puis placés dans des pensionnats gérés par le gouvernement et l’Église. Beaucoup ont subi des abus physiques, émotionnels et sexuels, et environ 6 000 d’entre eux sont morts. Le dernier pensionnat n’a été fermé qu’en 1998. Des fosses communes d’enfants des Premières Nations décédés dans ces écoles ont été découvertes ces dernières années.

Le gouvernement canadien a présenté des excuses officielles, mais la compréhension des événements par le grand public reste superficielle, a déploré LaForme.

« Tout comme le 7 octobre – tout a été oublié », a-t-il ajouté. « Nos histoires sont différentes, mais il y a tellement de similitudes en termes d’impact émotionnel et de traumatisme intergénérationnel. »

Depuis les attentats commis par le Hamas le 7 octobre 2023, le Canada a connu une augmentation massive des incidents antisémites, atteignant un sommet historique en 2024. Quelque 6 219 cas ont été signalés, notamment des attentats à la bombe incendiaire contre des synagogues, des attaques visant des écoles et des entreprises appartenant à des Juifs, ainsi que plusieurs arrestations de suspects pour des accusations liées au terrorisme, selon le rapport annuel de l’organisation B’nai Brith publié en avril.

LaForme s’est dit profondément préoccupé par le « tsunami de haine envers les Juifs » dont il a été témoin, ajoutant que des amis juifs lui avaient confié ne plus se sentir en sécurité.

Il a révélé avoir été particulièrement troublé par des chants de protestation comme « Il n’y a qu’une seule solution, la révolution de l’intifada » – une phrase, a-t-il souligné, terriblement évocatrice de l’époque coloniale, comme l’expression « solution finale au problème indien » prononcée par le fonctionnaire canadien Duncan Campbell Scott en 1910 à propos du taux élevé de mortalité des enfants dans les pensionnats indiens. Le terme de solution finale a ensuite été notoirement utilisé par les nazis à propos des Juifs.

« Toute personne autochtone et Canadienne non autochtone consciente de notre histoire commune devrait frémir en entendant de tels mots scandés dans nos rues », a-t-il indiqué. « Le terme, dans toutes ses itérations, est offensant, haineux et raciste. »

Des étudiants et des militants pro-palestiniens et anti-israéliens protestent sur le campus de l’Université McGill à Montréal, Canada, le 29 avril 2024. (Crédit : Graham Hughes / AFP)

Le plus monstrueux, pour lui, reste de voir l’histoire et les luttes de son peuple invoquées, dit-il, pour légitimer l’antisémitisme.

« Après le 7 octobre, j’ai observé comment, au Canada, des manifestants anti-Israéliens et pro-palestiniens s’appropriaient la culture et les traditions anichinabées pour justifier l’injustifiable », a-t-il fait savoir durant son discours. « Je suis profondément troublé par les expressions de haine contre les Juifs et les sionistes, ainsi que par l’ignorance volontaire, décevante et manifeste, alimentée par la désinformation provenant des établissements d’enseignement d’une part, et de la société en général. »

Pour les Israéliens juifs, dont beaucoup sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés du Moyen-Orient, l’affirmation selon laquelle ils seraient des colonisateurs européens est souvent accueillie avec dérision.

Mais cette accusation a trouvé un écho dans le monde entier, et a été utilisée pour inciter à la violence contre les Israéliens et les communautés juives.

« Ces mots permettent de revendiquer le recours à la violence et à la révolution ‘par tous les moyens nécessaires' », a-t-il expliqué. « Je rejette sans équivoque ces affirmations, ainsi que toute alliance avec ceux qui expriment de telles opinions. »

« Je sais à quoi ressemble le colonialisme de peuplement », a-t-il ajouté. « J’ai vécu sous sa coupe. » Ce contexte, a poursuivi LaForme, l’a rendu particulièrement sensible à ce type d’oppression, et provoque chez lui un immense scepticisme lorsque le terme est mal utilisé.

C’est aussi pourquoi, pour le premier et le plus ancien juge autochtone du Canada, Israël n’est pas un exemple de colonialisme de peuplement, mais l’un des rares, et même peut-être le seul, exemples d’un peuple autochtone revendiquant la souveraineté sur ses terres ancestrales. Le pays est également une source d’inspiration pour sa communauté.

« Nous voulons récupérer des terres et obtenir le droit de les gouverner. Nous ne vous demandons pas de quitter le pays. Mais laissez-nous gouverner nos réserves », a-t-il martelé. « C’est ça, la véritable réconciliation. »

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