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  • Le magasin de Leo Borger vendant des radios et des instruments de musique, avant son « aryanisation » dans la période précédant la Shoah, sur la Landstrasse Haupstrasse de Vienne, en 1933. (Crédit : Autorisation)
    Le magasin de Leo Borger vendant des radios et des instruments de musique, avant son « aryanisation » dans la période précédant la Shoah, sur la Landstrasse Haupstrasse de Vienne, en 1933. (Crédit : Autorisation)
  • Robert Borger en 1966. (Crédit : Autorisation)
    Robert Borger en 1966. (Crédit : Autorisation)
  • Des enfants juifs allemands suivent un cours dans une salle de classe du camp de réfugiés de Dovercourt Bay, en Angleterre, le 28 décembre 1938. (Crédit : AP)
    Des enfants juifs allemands suivent un cours dans une salle de classe du camp de réfugiés de Dovercourt Bay, en Angleterre, le 28 décembre 1938. (Crédit : AP)
  • Un groupe de réfugiés juifs allemands se dirige vers le bord de mer au camp de vacances de Dovercourt Bay, près de Harwich, le 4 décembre 1938. (Crédit : AP)
    Un groupe de réfugiés juifs allemands se dirige vers le bord de mer au camp de vacances de Dovercourt Bay, près de Harwich, le 4 décembre 1938. (Crédit : AP)
  • Deux cents réfugiés juifs arrivés d'Allemagne à Harwich le 2 décembre 1938 ont été emmenés dans le camp de vacances de Dovercourt Bay, jusqu'à ce que des dispositions soient prises pour les loger. Vue générale des tables lors du premier repas des réfugiés dans le camp. (Crédit : AP)
    Deux cents réfugiés juifs arrivés d'Allemagne à Harwich le 2 décembre 1938 ont été emmenés dans le camp de vacances de Dovercourt Bay, jusqu'à ce que des dispositions soient prises pour les loger. Vue générale des tables lors du premier repas des réfugiés dans le camp. (Crédit : AP)

Une famille dispersée : des annonces de guerre révèlent une histoire d’exil et de survie

Julian Borger retrace la fuite de son père via les Kindertransport à partir d’annonces du Guardian, et raconte cette quête familiale dans un récit personnel bouleversant

LONDRES – Après la mort de sa belle-grand-mère en 1998, Julian Borger a ouvert une boîte de souvenirs qu’elle avait mise de côté pour lui. Entre les albums de timbres et les anciens billets de banque de son grand-père figuraient des documents datant de l’ère nazie : des passeports autrichiens gris-vert marqués d’un grand « J » rouge pour Jude, ainsi qu’un certificat attestant que Leo Borger avait été interné au Royaume-Uni en tant qu’« étranger ennemi » après le déclenchement de la guerre en 1939.

Mais Borger, alors rédacteur en chef aux affaires internationales du Guardian, ne parvenait pas à relier ces fragments pour reconstituer l’histoire qu’ils racontaient.

Vingt ans plus tard, Borger a entrepris une quête qui lui permettrait enfin d’élucider le passé douloureux de sa famille, de leur fuite de Vienne après l’Anschluss – l’annexion forcée de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 – et l’ombre persistante de cet exil, jusqu’au suicide de son père au début des années 1980.

I Seek a Kind Person: My Father, Seven Children and the Adverts that Helped Them Escape the Holocaust, publié aux États-Unis ce mois-ci, est à la fois un récit familial émouvant et une puissante enquête journalistique.

Au-delà des histoires individuelles, Borger explore dans ce livre les réalités complexes vécues par les enfants juifs réfugiés en Grande-Bretagne, un pays qui leur a offert un abri face à une mort presque certaine, mais aussi, pour certains, un accueil quelque peu glacial.

Il met également en lumière le fardeau immense que ces enfants ont porté à l’âge adulte, non seulement « le poids de la perte et la culpabilité du survivant », mais aussi un sentiment profond de trahison et de méfiance à l’égard de voisins, d’amis ou de concitoyens qui se sont retournés contre eux lorsque les nazis ont franchi, sans résistance et sans un coup de feu, la frontière autrichienne au printemps 1938.

Pour Borger, cette quête commence à la fin du premier mandat du président Donald Trump. Alors qu’il travaille sur un article consacré à l’expulsion de demandeurs d’asile ouest-africains, il se rappelle soudain que sa mère lui avait un jour parlé d’une petite annonce que ses grands-parents avaient publiée dans le Manchester Guardian en 1938.

Des enfants juifs allemands suivent un cours dans une salle de classe du camp de réfugiés de Dovercourt Bay, en Angleterre, le 28 décembre 1938. (Crédit : AP)

Quelques jours plus tard, un archiviste du journal (rebaptisé The Guardian en 1959) envoya à Julian Borger un lot de six petites annonces publiées le 3 août 1938, imprimées dans leur « police de caractères d’avant-guerre tachetée ». L’une d’elles disait : « Je cherche une personne gentille qui puisse éduquer mon garçon intelligent de 11 ans, Viennois issu d’une bonne famille. Borger, 5/12 Hintzerstrasse, Vienne 3 ».

Ce « garçon intelligent », c’était le père de l’auteur, Robert. Cette annonce, écrit Borger, était « en quelque sorte notre histoire d’origine ».

Robert Borger était l’un des six enfants juifs mentionnés dans les annonces de ce jour-là. En parcourant les archives, Julian découvrit que des dizaines d’autres parents viennois, cherchant désespérément à faire sortir leurs enfants du Troisième Reich, avaient eux aussi passé de telles annonces. En effet, dans les mois qui précédèrent la mise en place du Kindertransport après la Nuit de Cristal, les annonces dans la presse furent l’un des rares moyens à disposition des parents juifs pour tenter de sauver leurs enfants.

Robert Borger à son arrivée en Grande-Bretagne en 1938. (Crédit : Autorisation)

Fasciné et mû par la boîte de souvenirs de son grand-père, Julian Borger se lança dans la tâche méticuleuse de retrouver la trace de certains de ces enfants. Bien que les archives numériques aient été une ressource cruciale, les recherches furent souvent longues et semées d’embûches.

Nombre d’annonces ne mentionnaient que l’âge et le sexe de l’enfant, un nom de famille ou simplement des initiales et une adresse à Vienne. Le prénom n’apparaissait que rarement. Et si certains noms purent être retrouvés dans les registres britanniques, parfois jusque dans les traversées vers New York, la piste se refroidissait souvent à ce stade. Les réfugiés avaient anglicisé leur nom, s’étaient mariés et avaient changé de patronyme, ou étaient décédés sans descendance.

Mais, malgré tout, la patience, la ténacité et les talents de reporter de Borger lui ont permis de faire assez de découvertes pour révéler des parcours mêlant tragédie, deuil et douleur… mais aussi joie, survie et résilience.

Les grandes lignes d’une histoire

L’histoire de la famille de Borger était entourée de secret. Robert discutait rarement de son enfance avec sa femme et ses enfants, pas plus que ses propres parents, Leo et Erna.

« Nous n’avions que les grandes lignes de l’histoire de mon père », écrit Borger. Robert et sa mère avaient fui Vienne pour la Grande-Bretagne sept mois après l’Anschluss. Leo les avait rejoints en mars 1939. Le visa d’Erna comme domestique – l’un des rares emplois permettant aux réfugiés d’entrer dans le pays – et celui de Leo comme stagiaire agricole ne permettaient ni de vivre ensemble, ni même avec leur fils.

« Tout était opaque », écrit Borger. « Nous savions vaguement ce qui s’était passé, mais nous ignorions comment cela s’était déroulé, et ce que chacun en avait ressenti. »

Robert, qui est devenu plus tard professeur d’université, a toujours soigneusement évité de parler de son passé. Adolescent typique en quête de ce qui le rendait unique, Borger était curieux du passé de son père, mais se heurtait systématiquement à un mur de silence. L’héritage juif de la famille étant « quasiment invisible », Robert avait choisi l’assimilation. Ses enfants, par exemple, avaient reçu des prénoms très anglais et résolument classe moyenne : Rupert, Makepeace et Sebastian.

Julian Borger, auteur de « I Seek a Kind Person » (Crédit : Carlotta Luke)

« Nous étions une famille laïque depuis tant de générations », explique Borger dans un entretien accordé au Times of Israel. « Cet instinct d’assimilation, cette volonté d’effacer toute trace de judaïsme, étaient profondément enracinés. »

La réticence de Robert à évoquer des éléments clés du passé familial a eu un impact profond. « C’était, écrit Borger, comme si nous avions peint couche après couche, un blanc cassé de bon goût sur quelque chose de criard, de plus viscéral et de plus troublant ».

Le livre de Borger s’emploie à retirer ces couches de peinture terne, pour révéler une réalité certes plus douloureuse, mais aussi bien plus captivante. Ainsi, Leo, ce « grand-père tranquille et frugal qui portait une ficelle en guise de ceinture », réapparaît dans une forme plus héroïque.

Ancien combattant de la Première Guerre mondiale et social-démocrate convaincu, Leo a compris très tôt la menace que représentaient les nazis, bien avant beaucoup d’autres, et a agi en conséquence. L’annonce qu’il a passée dans le Manchester Guardian pour faire placer son fils Robert fut l’une des toutes premières.

Borger a découvert des documents montrant que son grand-père avait sollicité la protection de l’association des anciens combattants dans les jours qui ont suivi l’arrivée au pouvoir des nazis. Il en a résulté une note manuscrite griffonnée, qui exemptait sa petite entreprise de radio de l’obligation d’afficher l’inscription « magasin juif ». Au final, bien sûr, cette note ne protègera pas l’entreprise. Les correspondances conservées dans les archives de l’État témoignent de la ténacité de Leo, qui s’est battu en vain pour obtenir une maigre compensation après l’aryanisation forcée de son magasin.

Borger brosse aussi un portrait émouvant de Reg et Nancy Bingley, deux enseignants de gauche du sud du Pays de Galles, qui ont répondu à l’annonce de Leo et offert un foyer à son fils. Chaleureux, érudit, mais modeste, le couple était, selon lui, « une source intarissable de bonté ».

La maison des Bingley. Nans et Reg Bingley sont en haut à gauche et à droite, Erna Borger est au centre à gauche et Robert Borger en bas à droite, à Pen-Y-Garth à Caernarfon, au Pays de Galles, vers 1950. (Crédit : Autorisation)

Au début de sa vie auprès du couple, les peurs de Robert étaient omniprésentes. Les Bingley ont même dû retirer le sifflet de leur bouilloire, car son son rappelait à l’enfant ceux des Chemises brunes et des Jeunesses hitlériennes qui terrorisaient les Juifs dans les rues de Vienne. Mais la gentillesse des Bingley, les voyages éducatifs de Nancy et le soutien scolaire de Reg ont permis à Robert de s’épanouir à l’école, d’obtenir une bourse universitaire et de décrocher un diplôme de tout premier ordre.

Combler les blancs

Comme l’écrit Borger, les débuts de la vie de son père ont toujours ressemblé à « une feuille blanche, avec une silhouette sombre sur fond d’années 1930 ». Mais ses recherches sur d’autres enfants juifs placés grâce aux annonces du Manchester Guardian lui ont permis de raviver une forme de mémoire, en reconstituant « au moins une version imaginée de ce que nos vies n’avaient jamais raconté ».

George Mandler, dont les parents avaient publié une annonce six jours avant celle de Robert, a grandi dans le même quartier de Vienne que le père de Borger et fréquenté la même école. Ses mémoires constituent donc, selon Borger, « un récit détaillé d’une histoire parallèle ». Mandler y décrit le « climat d’anxiété et d’inquiétude » qui régnait après l’Anschluss, les camarades de classe qui se sont retournés contre lui, et son exclusion de l’école.

Quel impact cela a-t-il eu sur son père, alors âgé de 11 ans ? s’interroge Borger.

« Je crois que cette peur, celle d’être rejeté et renié du jour au lendemain par ceux qu’il considérait comme ses amis la veille, ne l’a jamais quitté », écrit-il. « Il ne se sentirait plus jamais totalement en sécurité. »

Une partie du premier groupe de jeunes réfugiés juifs d’Allemagne traverse la voie ferrée à Parkeston Quay, Harwich, le 2 décembre 1938. (Crédit : AP)

Comme Robert, Mandler, à qui l’on avait offert une place dans une école privée en Angleterre, semblait avoir retrouvé goût à la vie. « Tout le monde est gentil », écrit-il à propos de son nouvel établissement. Il n’y subissait aucune brimade, même s’il se plaint, un peu, de la nourriture.

D’autres, en revanche, ont connu un parcours bien plus difficile. Borger a retrouvé les enfants de Gerti Batscha (devenue plus tard Yehudith Segal) dans leur maison du moshav Nahalal, dans le nord d’Israël, et a découvert qu’elle avait rédigé des mémoires à l’intention de sa famille. Recueillie par une famille anglaise de la classe moyenne, très différente des Bingley, Gerti n’y a trouvé ni chaleur ni empathie. Elle y était essentiellement traitée comme une domestique gratuite. Contrairement à d’autres familles, ses hôtes ne l’ont guère soutenue dans ses efforts pour faire sortir ses parents de Vienne ; Gerti s’est battue, en vain, pour leur obtenir une promesse d’embauche, un visa et une voie d’évacuation.

Un groupe de réfugiés juifs allemands est assis dans une salle de classe improvisée dans une salle à manger du camp de vacances de Dovercourt Bay, près de Harwich, le 4 décembre 1938. (Crédit : AP)

Gerti écrit pourtant n’avoir « ressenti que de la gratitude à leur égard… Pour des raisons obscures, eux, les goyim, ont pris les dispositions nécessaires et sauvé un enfant juif ».

Elle a heureusement trouvé par la suite une autre famille, qui l’a accueillie avec respect et bienveillance, lui a transmis des compétences utiles, et éveillé en elle un attachement profond au sionisme et à la patrie juive, un engagement qui l’a menée, plus tard, à s’installer en Israël.

Gerti garde une mémoire vive et positive du pays qui l’a accueillie.

« L’Angleterre a laissé en moi une marque indélébile, et, à mon sens, bénéfique. J’aimais les Anglais, Juifs comme non-Juifs », écrit-elle dans ses mémoires.

Le hic, bien sûr, c’est que ce même pays n’a pas ouvert ses portes à ses parents, et ces derniers, comme ceux de tant d’autres enfants réfugiés, ont péri dans la Shoah.

Un groupe de réfugiés juifs allemands se dirige vers le bord de mer au camp de vacances de Dovercourt Bay, près de Harwich, le 4 décembre 1938. (Crédit : AP)

« Nous serions horrifiés aujourd’hui », dit Borger sur cette politique. À l’époque, cela a été considéré comme un grand acte de générosité. Mais aujourd’hui, on y verrait une politique de séparation des enfants. »

Et même lorsque les parents parvenaient à rejoindre leurs enfants, ils découvraient souvent, comme ce fut le cas pour les Borger, que les conditions de leur visa de travail les empêchaient de vivre ensemble pendant de longues périodes.

I Seek a Kind Person, par Julian Borger. (Crédit : Autorisation)

Comme l’écrit Julian Borger, la Grande-Bretagne a fourni « une sécurité immédiate, de la nourriture et un refuge d’une solidité remarquable ». Aucun de ceux qui s’y étaient réfugiés, même ceux qui, comme Gerti, ont finalement choisi de vivre ailleurs, n’a oublié la dette contractée envers le pays. Mais si la Grande-Bretagne fut un sanctuaire, « ce fut parfois un sanctuaire amer ».

Leo, par exemple, fut interné sur l’île de Man pendant plusieurs mois lorsque, à l’été 1940, face à la progression fulgurante des nazis en Europe de l’Ouest, Churchill ordonna l’enfermement de tous les « étrangers ennemis » de sexe masculin en âge de combattre, y compris les réfugiés. Leo n’a jamais évoqué cette période, la considérant peut-être, selon Borger, comme « une erreur regrettable et passagère de la part d’un pays qu’il voyait comme son sauveur ».

Beaucoup de Britanniques éprouvent, à juste titre, une certaine fierté pour les efforts de leur pays en faveur des enfants juifs à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mais, comme le souligne Borger, « dès qu’on gratte la surface, dès qu’on regarde dans le détail… l’image est inévitablement bien plus nuancée que celle que l’on perçoit de loin ».

Résister, endurer, survivre

Tous les enfants évoqués dans l’enquête de Borger n’ont pas réussi à fuir vers l’Angleterre. Il a ainsi mis au jour l’histoire des frères adolescents Fred et Frits Schwarz, « l’un des récits d’endurance et de survie les plus extraordinaires » qu’il ait découverts.

Après avoir fui l’Autriche, les deux garçons avaient trouvé refuge à Amsterdam. Après l’invasion des Pays-Bas par les nazis, ils ont été enfermés pendant deux ans dans le camp de transit de Westerbork. Durant les derniers mois de la guerre, ils ont survécu à Theresienstadt, à la déportation vers Auschwitz, aux travaux forcés à Buchenwald, puis à une épidémie de typhoïde.

La sœur de Leo Borger, la grand-tante de Julian Borger, Malvine « Malci » Schickler, vers 1930. (Crédit : Autorisation)

Borger raconte également l’histoire remarquable de sa tante Malci, la jeune sœur de Leo, qui a emprunté un chemin très différent de celui de son frère. Restée en Europe, elle a choisi de résister aux nazis.

Malci et son beau-fils, Mordechaj, ont ensuite rejoint une cellule de la résistance française affiliée aux communistes autrichiens, basée à Lyon. Malci a passé deux ans cachée dans un couvent, tandis que Mordechaj, arrêté puis torturé pendant des mois par la Gestapo, est mort de la diphtérie en prison. La suite de la vie de Malci – elle n’a jamais pu regagner son appartement aryanisé et a lutté sans succès pour faire reconnaître officiellement le sacrifice héroïque de son beau-fils comme résistant – illustre la relation difficile et ambiguë qu’entretenait l’Autriche d’après-guerre avec son propre passé nazi.

Si Malci est morte au milieu des années 1990, convaincue que ses compatriotes autrichiens « ne changeraient jamais », Julian Borger estime, lui, que la société autrichienne dominante a aujourd’hui « franchi le pas vers la reconnaissance et l’acceptation du rôle de l’Autriche dans la Shoah ».

Comme le montre clairement le récit de Borger, même les plus « chanceux » – les enfants dont les parents ont reçu une réponse à leur annonce ou ceux qui ont pu fuir grâce au Kindertransport – ont payé un prix élevé face à la complicité de leur pays dans les crimes nazis. Mandler, par exemple, a écrit que sa génération avait été « privée » de son adolescence.

Dans son livre, Borger revient aussi sur ce moment particulièrement douloureux, où il a téléphoné à Nancy Bingley, en septembre 1983, pour lui annoncer le suicide de son père.

« Robert a été la dernière victime des nazis », lui a-t-elle répondu. « Ils ont fini par l’avoir. »

Robert Borger en 1966. (Crédit : Autorisation)

Julian Borger partage-t-il cette lecture ? Il reconnaît que la nature du suicide reste « sombre et opaque », mais il admet que l’enfance de son père a été marquée par des traumatismes profonds auxquels ce dernier n’a jamais voulu se confronter.

« Même s’il était psychologue, il ne s’est jamais appliqué ses propres outils. Mon père évitait toute introspection. Il s’en tenait à son statut d’universitaire britannique, sans passé », explique-t-il.

En enquêtant pour son livre, Borger a découvert un détail troublant concernant les derniers jours de son père. Après avoir quitté la maison familiale pour la dernière fois, Robert s’est rendu au Pays de Galles, sans prévenir, pour voir Nancy. Mais elle n’était pas chez elle.

« C’est frappant de constater que, à la toute fin, son ultime geste ait été de vouloir la retrouver, elle, alors qu’elle ne faisait plus partie de notre quotidien », note Borger. « C’est la meilleure preuve qu’il y avait quelque chose là, que son instinct le poussait à revenir à ses origines. »

Une jeune réfugiée juive originaire d’Autriche nazie, l’une des 502 enfants de la deuxième vague accueillie en Grande-Bretagne, à son arrivée à Harwich, en Angleterre, le 12 décembre 1938. (Crédit : AP)

Les recherches de Borger lui ont également fait comprendre que le silence de sa famille sur son passé lui avait donné l’illusion, en grandissant, qu’elle avait « miraculeusement survécu à la Shoah sans perte ». En réalité, ceux qui avaient disparu, la sœur et le père de sa grand-mère, le premier mari de sa belle-grand-mère, le beau-fils de Malci, n’avaient tout simplement jamais été mentionnés.

« Je trouve terrifiant de penser que nous ayons pu, en tant que génération et en tant que famille, laisser autant de choses sombrer dans l’oubli », confie-t-il. « Ce que ma grand-tante et son fils ont traversé aurait pu être entièrement effacé. Je suis profondément reconnaissant que le hasard, presque par accident, m’ait permis de commencer à rendre justice à cette génération et aux sacrifices qu’elle a faits. »

Au cœur de ce récit sombre, subsistent pourtant quelques éclats de lumière, comme ces Britanniques qui ont ouvert leurs maisons à des enfants juifs. Les Bingley « et tous ceux qui ont accueilli des réfugiés fuyant les nazis et leur ont offert un abri, incarnaient tout autant cette ‘heure de gloire’ britannique que les pilotes de Spitfire pendant la Bataille d’Angleterre ».

Mais peut-être plus encore, le livre de Borger rend hommage aux parents juifs qui ont pris la décision atroce d’envoyer leurs fils et leurs filles en lieu sûr – sans savoir quand, ni même s’ils les reverraient un jour. À ces mères et ces pères, trop souvent privés de reconnaissance, il accorde enfin l’attention qu’ils méritent.

Comme le dit l’un de leurs enfants, « ce sont les héros méconnus de notre histoire. » Trop souvent perçus comme de simples victimes, ils furent, en réalité, des sauveurs.

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