Une Juive italienne à la tête du groupe des femmes du G20
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Linda Laura Sabbadini.. (Autorisation : Bureau du président italien)
Linda Laura Sabbadini.. (Autorisation : Bureau du président italien)
Interview

Une Juive italienne à la tête du groupe des femmes du G20

Linda Laura Sabbadini, pionnière des études de genre, défend le rôle des femmes parmi les chefs de l’États les plus influents du monde

MANTUA, Italie — Linda Laura Sabbadini est entrée dans le domaine des statistiques parce qu’elle voulait changer les choses – et avant cela, elle s’était distinguée pour avoir été parmi les premières à avoir utilisé cette discipline dans le but d’élargir la recherche sur les études de genre.

C’est probablement avec cette contribution à l’esprit que Sabbadini, qui est dorénavant directrice de l’ISTAT (Institut italien des statistiques) a été nommée, l’année dernière, à la tête du groupe W20 (Women 20) un groupe du G20 qui se consacre, comme le suggère son nom, aux questions relatives aux femmes.

Le sommet du G20, une rencontre entre chefs d’État et autres hauts-responsables gouvernementaux représentant les plus importantes économies du monde, aura lieu à Rome – la ville natale de Sabbadini – au mois d’octobre.

Sabbadini est hautement qualifiée. Chercheuse, auteure de plus de 100 articles scientifiques, elle a été présente dans la liste annuelle des 100 personnalités les plus influentes d’Italie, un classement prestigieux. Elle travaille à l’ISTAT depuis 1983 et, en tant que directrice, elle est spécialisée dans la prise en charge des questions relatives aux femmes, dans les questions de bien-être, de pauvreté, de discrimination, dans les problématiques liées aux migrants, à l’environnement et au développement durable.

« Nous avons étudié des phénomènes très compliqués comme les discriminations basées sur l’orientation sexuelle ou le sujet des violences faites aux femmes… Il s’est avéré que pour 30 % de ces femmes ayant subi des violences, nous avons été les premiers auxquelles elles ont pu parler, elles avaient gardé le silence jusque-là », explique Sabbadini.

Il n’a pas été possible de rencontrer Sabbadini en personne en raison des restrictions actuellement mises en place pour entraver la circulation de l’épidémie de coronavirus et qui, pour le moment, ne semble montrer aucun signe d’affaiblissement en Italie.

Dans un entretien téléphonique accordé au Times of Israel, la chercheuse se concentre sur son histoire personnelle, marquée par des rêves ambitieux et par son amour du judaïsme dont elle a hérité, dit-elle, de sa famille. L’entretien qui suit a été révisé pour plus de clarté.

Times of Israel : Pouvez-vous nous parler de votre travail en tant que présidente du groupe W20 ?

Linda Laura Sabbadini : Le premier objectif poursuivi par le groupe, qui se consacre aux femmes et aux questions relatives au genre, c’est celui de l’augmentation nécessaire de la présence des femmes dans le milieu du travail. Malheureusement, il y a encore des écarts notables entre hommes et femmes.

Un autre facteur important de notre travail concerne les violences faites aux femmes – un crime non-sanctionné que tous les pays ont en commun. Le fait que dans une majorité écrasante de pays, ce phénomène ne soit pas rapporté, remet en cause le système judiciaire d’un grand nombre de pays démocratiques.

Le fait que dans une majorité écrasante de pays, ce phénomène ne soit pas rapporté, remet en cause le système judiciaire d’un grand nombre de pays démocratiques

Quelles sont les prochaines initiatives qui seront indispensables pour atteindre ces objectifs ?

Je pense que nous avons besoin d’un vaste plan qui permettrait d’induire un changement culturel en brisant les stéréotypes de genre qui bloquent, pour les femmes – mais également pour les hommes – toute possibilité de vivre en liberté, dans tous les sens du terme. Le groupe W20, en tant qu’expression de la société civile, est un groupe de soutien prenant en charge toutes les questions liées à l’émancipation des femmes.

Les expertes présentes dans ce groupe ont lancé un processus de consultation avec toutes les associations de femmes dans le monde entier. Quels sont les résultats de ces rencontres ?

Nous avons rencontré plus de 150 associations pour pouvoir identifier quelques éléments essentiels. La réunion qui a donné le coup d’envoi du groupe W20 a été organisée à la fin du mois de février. Nous avons présenté la plateforme qui a été développée à 20 délégations issues des pays qui prennent part au G20. Nous avons proposé d’adopter un positionnement important concernant les problèmes liés au travail, à la finance, à l’entreprise, au développement numérique, aux politiques écologiques et aux violences faites aux femmes.

Le sommet final du groupe W20 est prévu à Rome, en juillet. Qu’attendez-vous de lui ?

Nous établirons une liste de nos recommandations pour les chefs d’État du G20. Ces leaders du monde entier se rencontreront au mois d’octobre, pour lancer une feuille de route en faveur de l’émancipation des femmes. C’est un défi formidable – nous tenterons d’avoir un impact, et nous sommes donc en train de définir des objectifs qui sont à la fois ambitieux et concrets. Malheureusement, la pandémie mondiale de coronavirus n’a fait qu’empirer la situation pour les femmes, et ce n’est pas seulement le cas en Italie.

Linda Laura Sabbadini parle avec le président italien Sergio Mattarella. (Autorisation : Bureau du président italien)

En tant que statisticienne, comment avez-vous commencé à appréhender les études sur les inégalités, les discriminations, les questions liées au genre, aux femmes et autres phénomènes sociaux ?

Je me suis battue pour que la mesure des phénomènes sociaux soit renforcée parce que les instituts statistiques traditionnels se basent sur l’étude de l’économie. Les études sociales ont toujours été laissées dans l’ombre.

Lorsqu’elles sont entrées dans le cadre des recherches statistiques, alors on a pu faire des analyses sur les personnes, des mesures en lien avec leurs besoins qui concernent, par exemple, l’aide, le temps, la culture. Nous avons étudié des phénomènes compliqués, comme les discriminations basées sur l’orientation sexuelle et les violences faites aux femmes. C’est très difficile d’encourager les femmes à s’ouvrir devant des employés d’un institut statistique, de leur faire parler de ce qu’elles vivent. Il s’est avéré que pour 30 % de ces femmes ayant subi des violences, nous avons été les premiers auxquelles elles ont pu parler, elles avaient gardé le silence jusque-là. Elles n’en avaient parlé à absolument personne – ni à leurs proches, ni à leurs amis. Cela révèle très clairement la situation terrible des femmes, dans le monde entier.

De quelle manière la pandémie a-t-elle affecté spécifiquement les femmes ?

Elle a eu un impact profond sur les inégalités et sur la situation des femmes, qui ont été un pilier dans la bataille contre le coronavirus et qui représentent aujourd’hui les deux-tiers des personnels soignants en Italie. Je crois que la situation est également la même en Israël.

Les statistiques montrent que les personnels de santé sont largement des femmes. Et pourtant, ce sont les femmes qui ont été les plus affectées par la crise, pas en termes de santé et de mortalité – là, ce sont les hommes qui ont été les plus touchés – mais en ce qui concerne les conséquences sociales et économiques de la pandémie. Pour la première fois, l’emploi des femmes a davantage baissé que celui des hommes [en raison de la forte présence des femmes dans les industries qui ont le plus souffert de l’épidémie].

La réussite de femmes comme la vice-présidente des Etats-Unis Kamala Harris, comme la présidente de l’Union européenne Ursula von der Leyen, comme la présidente de la Banque centrale Christine Lagarde, ou comme la chancelière allemande Angela Merkel pourrait laisser croire que l’écart entre hommes et femmes à des fonctions de pouvoir est en train de se réduire. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des postes prestigieux qui démontrent la grande force des femmes et le rôle important qu’elles peuvent jouer en politique. En Israël, l’ex-Première ministre Golda Meir avait été pionnière de ce point de vue-là. Je me souviens de l’un de ses propos, très beau, au sujet des violences faites aux femmes.

Quand elle était Première ministre, on lui avait demandé d’imposer un couvre-feu pour les femmes pour mettre un terme à une série de viols. Et sa réponse avait été « Ce sont les hommes qui s’en prennent aux femmes. S’il y a un couvre-feu, alors que les hommes restent chez eux ».

Linda Laura Sabbadini s’exprime en 2018. (Autorisation : Bureau du président italien)

Les femmes s’affirment dans les moments les plus difficiles. Au début de sa carrière politique, Angela Merkel s’était imposée au moment où son parti traversait une crise sans précédent. Elle avait montré beaucoup de courage, elle s’était impliquée. Dans ces circonstances, les hommes ont tendance à moins s’exposer – et c’est ainsi que des femmes de valeur trouvent l’opportunité de se distinguer.

Dans ces circonstances, les hommes ont tendance à moins s’exposer – et c’est ainsi que des femmes de valeur trouvent l’opportunité de se distinguer

Votre passion pour les mathématiques et les statistiques est apparue à l’école. Pourquoi les chiffres ont-ils une telle importance pour
vous ?

J’ai eu une professeure exceptionnelle, Emma Castelnuovo, qui avait créé une méthode extraordinaire qui aidait les élèves à vivre les mathématiques comme une expérience d’intuition, de jeu, de créativité et de logique. Je pense que les chiffres sont des outils de démocratie qui nous permettent de comprendre la réalité et de passer à l’acte pour améliorer la situation.

Il est indispensable d’entretenir une relation appropriée avec les chiffres et de comprendre ce qu’ils expriment, sans les entraîner vers des positionnements idéologiques. Face aux mêmes chiffres, les gens, selon leur orientation politique, pourront soutenir des interprétations complètement contradictoires. L’essentiel, c’est la rigueur qui intervient lors de l’analyse des données. Il y a des modèles statistiques qui permettent de lire les chiffres pour ce qu’ils sont.

Je pense que les chiffres sont des outils de démocratie qui nous permettent de comprendre la réalité et de passer à l’acte pour améliorer la situation

Pouvez-vous nous parler de votre famille et de votre enfance et du rôle qu’a joué le judaïsme dans votre foyer – s’il a tenu un rôle ?

Mes racines juives ont eu une grande influence sur mon enfance. Dans les années 1960, ma mère, Gemma Pia Coen, avait été la première conseillère de la communauté juive de Rome. Actuellement, l’Union des communautés juives italiennes et la communauté juive de Rome sont dirigées par deux femmes. Ma mère était en avance sur son temps.

Les femmes de ma famille ont été un exemple pour moi, parce qu’elles travaillaient. Ma mère et ma grand-mère étaient enseignantes. Mon arrière-grand-mère avait pris en charge l’imprimerie de son mari, après sa mort. Quand j’étais petite, je trouvais normal de penser à mon avenir en me disant que j’allais travailler.

Les femmes de ma famille ont été un exemple pour moi, parce qu’elles travaillaient… Quand j’étais petite, je trouvais normal de penser à mon avenir en me disant que j’allais travailler

Y a-t-il eu d’autres personnalités importantes dans votre famille ?

Mon grand-père maternel, Guido Coen, était membre du parti Action, un groupe politique qui était né en 1942 pour combattre le fascisme. Il avait été dans la résistance contre le régime nazi-fasciste. Mon grand-père, avec Guido Castelnuovo — qui était le père d’Emma Castelnuovo, ma professeure de mathématiques – avait contribué à créer l’école juive de Rome quand, dès 1938, le gouvernement de Benito Mussolini avait approuvé les lois raciales qui discriminaient les Juifs. Tous les professeurs qui avaient été renvoyés des autres établissements y enseignaient – et ils étaient tous très compétents.

Comment votre famille s’identifiait-elle religieusement parlant ?

Ma famille m’a transmis les principes de la culture juive, en commençant par les rites religieux et la pratique des fêtes. Je me souviens du rituel hebdomadaire, le vendredi soir. On se retrouvait tous, on dînait ensemble avec tous nos proches et on allumait des bougies.

J’ai reçu un héritage culturel fort de la part de mon grand-père, qui m’avait parlé de ce qu’il avait traversé et qui m’a toujours répété combien il était important, en tant que Juif, de se battre pour la justice et pour la liberté. Il m’a appris à être fière d’être Juive, parce que c’était beau. Il m’avait aussi dit que les Juifs étaient souvent persécutés et qu’il fallait donc que je travaille – parce que personne ne pourrait m’arracher la culture.

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