Une nouvelle biographie inédite dépeint un Herzl déterminé et fragile
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  • Theodor Herzl sur le balcon de l'hôtel Les Trois Rois à Bâle, Suisse, 1897. (Crédit photo : CC-PD-Mark, par Wikigamad, Wikimedia Commons)
    Theodor Herzl sur le balcon de l'hôtel Les Trois Rois à Bâle, Suisse, 1897. (Crédit photo : CC-PD-Mark, par Wikigamad, Wikimedia Commons)
  • Une carte de Rosh Hashanah représentant un portrait de Theodor Herzl réalisé dans les années 1940. (Avec l'aimable autorisation du Musée d'Israël)
    Une carte de Rosh Hashanah représentant un portrait de Theodor Herzl réalisé dans les années 1940. (Avec l'aimable autorisation du Musée d'Israël)
  • Dans ce dossier photo du 18 avril 2010, le Premier ministre Benjamin Netanyahu regarde des affiches de timbres-poste représentant Theodor Herzl, le fondateur du sionisme moderne, à Jérusalem. (Crédit photo : AP/Sebastian Scheiner)
    Dans ce dossier photo du 18 avril 2010, le Premier ministre Benjamin Netanyahu regarde des affiches de timbres-poste représentant Theodor Herzl, le fondateur du sionisme moderne, à Jérusalem. (Crédit photo : AP/Sebastian Scheiner)
  • Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son homologue indien Narendra Modi sur la tombe de Theodor Herzl, à Jérusalem, le 4 juillet 2017. (Crédit : bureau du Premier ministre)
    Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son homologue indien Narendra Modi sur la tombe de Theodor Herzl, à Jérusalem, le 4 juillet 2017. (Crédit : bureau du Premier ministre)

Une nouvelle biographie inédite dépeint un Herzl déterminé et fragile

Une biographie trouve le juste milieu entre les représentations habituelles de sacralisation ou de diabolisation, et décrit un personnage charismatique et très humain

À la fin du 19e siècle, Theodor Herzl a parcouru le monde pour promouvoir l’idée d’un foyer national pour les Juifs, plaidant sa cause auprès du sultan ottoman à Istanbul et visitant même la Palestine, où il rencontra l’empereur allemand.

Il est facile d’imaginer l’homme qui sera connu comme le « père du sionisme » comme un politicien de carrière, mais le lancement d’un nouveau mouvement national n’était en fait qu’une activité secondaire pour ce journaliste et dramaturge.

Selon « Theodor Herzl : The Charismatic Leader » [disponible en anglais seulement], une biographie récemment publiée par l’historien Derek Penslar, le fondateur du sionisme luttait avec un tempérament artistique, souvent en proie à des accès de mélancolie et à ce qui serait aujourd’hui décrit comme des épisodes maniaques.

Derek Penslar, enseignant en histoire juive titulaire de la chaire William Lee Frost à Harvard, décrit son approche comme unique à plusieurs égards. Il a déclaré au Times of Israel que son livre est « la première biographie postmoderne de Herzl », caractérisant son sujet comme un personnage qui signifiait « des choses différentes pour différentes personnes, changeant beaucoup à travers le temps et l’espace ».

C’est le dernier volume de la série « Jewish Lives » [Vies juives] des éditions Yale University Press, et la dernière des nombreuses biographies sur le fondateur du sionisme écrites au fil des décennies. « Theodor Herzl : The Charismatic Leader » cherche ce que son auteur appelle « un juste milieu entre les biographies présentant Herzl comme une figure sacrée et celles soulignant ses nombreux défauts ».

L’historien et professeur Derek Penslar est l’auteur de « Theodor Herzl » : The Charismatic Leader ». (Avec l’aimable autorisation de la University of Toronto Faculty of Arts and Sciences)

Pour l’historien, « ce sont précisément ces défauts, ces aspects de sa personnalité qui le troublaient tant, qui ont fait de lui un grand leader politique ».

Il décrit son ouvrage comme « une étude sur le charisme lui-même », notant l’effet charismatique de son sujet « sur un grand nombre de personnes, en particulier les Juifs ». Il cite les qualités intrinsèques et extrinsèques qui ont alimenté le charisme de Theodor Herzl – « la tristesse sur son visage, la mort dans ses yeux, la force de sa personnalité, la puissance de son aptitude à diriger, une éthique de travail infatigable ».

Theodor Herzl était un écrivain, pas un président ou un Premier ministre, mais il a néanmoins fondé « un nouveau mouvement national », commente Derek Penslar. Il a écrit l’influent fascicule sioniste de 1895 « Der Judenstaat » (L’État des Juifs) et a réuni une coalition diversifiée de Juifs pour le premier Congrès sioniste à Bâle, en 1897. Il a même été assez convaincant pour gagner les oreilles attentives de dirigeants mondiaux ou de leurs représentants.

Marcher sur les traces de Herzl

Le charisme avait ses limites. Il n’a pas obtenu la reconnaissance d’une grande puissance pour un foyer national juif en Palestine, bien qu’il se soit rapproché d’une alternative en Afrique de l’Est. Il n’a pas sollicité la population locale de Palestine elle-même, qu’elle soit arabe ou juive, préférant envisager une version de rêve dans son roman de 1902 « Alt-Neuland » (Nouveau pays ancien).

Les propos de Theodor Herzl sont largement cités dans la biographie, notamment sa déclaration « Alt-Neuland », « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve » – bien que Derek Penslar traduise les mots par « conte de fées » plutôt que « rêve ».

L’enseignant s’est rendu avec sa famille sur le mont Herzl en Israël, où il s’est promené, a visité le musée Herzl, sa tombe et celles de la plupart de sa famille, ainsi que celles des fondateurs de l’État juif. Il cite l’image omniprésente de Theodor Herzl dans les salles de classe et sur les pièces ou billets israéliens. Derek Penslar a également relevé des représentations plus légères en Israël : « Herzl en hipster, un Herzl branché, avec une barbe de hipster cool, une boucle d’oreille, dans des vêtements cool du 20e siècle. Il est devenu un mème ».

Herzl Hipster n’apparaît pas dans le livre, mais le frontispice comporte une photo de lui avec sa femme Julie et sa mère Jeannette, illustrant sa vie personnelle tumultueuse. « Je pense que personne ne l’a jamais vue », estime Derek Penslar. « C’est la seule avec sa femme et sa mère réunies ensemble sous une forme quelconque. Elles se détestaient tellement ».

En faisant des recherches dans les multiples journaux intimes de Herzl et dans ses 6 000 lettres, « j’ai trouvé certaines choses que les gens n’avaient pas utilisées », indique Derek Penslar, notamment la correspondance entre Herzl et les rédacteurs en chef du journal viennois pour lequel il travaillait, Die Neue Freie Presse, et entre Herzl et Max Nordau, son ami le plus proche dans le mouvement sioniste.

Herzl avait un travail quotidien exigeant pour Die Neue Freie Presse – d’abord en tant que correspondant à Paris, où il faisait des reportages sur l’affaire Dreyfus, puis en tant que rédacteur littéraire. Derek Penslar estime qu’il est « vraiment important pour quiconque lit la vie de Herzl » de comprendre que « toutes ses activités sionistes » ont été faites « pendant son temps libre ».

« Theodor Herzl : The Charismatic Leader », de Derek Penslar. (Avec l’aimable autorisation de Yale University Press)

La vie extérieure très variée de Herzl s’est accompagnée d’un bouleversement intérieur. « Il a raconté sa propre dépression », relate son biographe. « Il n’est pas nécessaire d’en faire la lecture. [Il a écrit] assez ouvertement sur la mélancolie. Il a eu des périodes d’exaltation. Aujourd’hui, on pourrait appeler ça des périodes maniaques ».

Né en 1860 à Dohany Utca, au cœur de la communauté juive de Pest, en Hongrie (aujourd’hui Budapest), le jeune Herzl a été profondément affecté par la mort de sa sœur Pauline et d’une jeune femme nommée Madeleine Herz.

« Il ne s’est jamais remis de la mort de sa sœur », commente Derek Penslar, « et a affirmé avoir un amour profond pour [Herz]. Je pense que la combinaison des deux [pertes] a certainement eu un effet. »

Derek Penslar décrit le futur mariage de Herzl avec Julie Naschauer comme « un très mauvais mariage ». Le couple avait des problèmes, et si Herzl aimait leurs trois enfants, Paulina, Hans et Margaritha, « la plupart du temps, il était un parent absent », et se livrait à des activités sionistes.

« Les dirigeants politiques sont souvent des gens troublés », fait remarquer l’historien américain. « [Herzl] avait des problèmes inhabituels, une faim inhabituelle, une ambition inhabituelle. En ce sens, Herzl n’est pas atypique des personnes qui deviennent de grands leaders politiques. » Pour l’auteur américain, il est « affamé d’une sorte de reconnaissance ». Il avait un sentiment de dépression et d’échec très profond. Il cherchait quelque chose pour donner un grand sens et une grande valeur à sa vie ».

Comment résoudre un problème comme l’antisémitisme ?

Ce « quelque chose » était le mouvement sioniste. Derek Penslar explique que si Herzl n’était « pas un juif érudit et pratiquant », il « savait certainement qu’il était juif », et au début des années 1890, « il a commencé à réfléchir à des alternatives qui pourraient résoudre le problème de l’antisémitisme ».

Famous picture of Theodor Herzl on the balcony of the Hotel Les Trois Rois in Basel, Switzerland (photo credit: CC-PD-Mark, by Wikigamad, Wikimedia Commons)
Photo célèbre de Theodor Herzl au balcon de l’hôtel Les Trois Rois à Bâle, Suisse. (Crédit photo : CC-PD-Mark, par Wikigamad, Wikimedia Commons)

Herzl a promu une de ces alternatives – un foyer national juif – dans « Der Judenstaat ». Ce travail dénonçait à la fois l’antisémitisme et l’oppression de la classe ouvrière. Il relie Herzl à un mouvement international créant une installation juive en Palestine, alors dirigée par l’Empire ottoman. Herzl a surmonté sa réticence à adopter un terme de plus en plus utilisé : sionisme.

Bien que Herzl n’ait pas pu obtenir le soutien des grands philanthropes juifs de l’époque, il a utilisé son leadership charismatique pour rassembler une coalition diversifiée de son peuple. Orthodoxes et laïcs, Européens du centre et de l’est, yiddishophones et hébraïsants se sont tous réunis pour le premier congrès sioniste à Bâle.

« Le Congrès sioniste était une sorte d’espace que le monde n’avait jamais vu auparavant », indique M. Penslar. « C’était en grande partie, vraiment, son œuvre personnelle. »

L’enseignant souligne que Herzl a dû faire face à des « personnalités très puissantes » et à « des vues idéologiques différentes », notamment le poète vénéré Asher Ginzberg, mieux connu sous son pseudonyme hébreu Ahad Haam, qui « l’a rejeté comme un imbécile sans aucune connaissance du judaïsme ».

De plus, tous les Juifs ne soutenaient pas le sionisme. « La plupart des Juifs de l’époque n’ignoraient pas l’antisémitisme, mais n’avaient pas de solution comme celle que Herzl avait en tête », souligne Derek Penslar, ajoutant qu’ils le considéraient comme « au mieux myope et au pire dangereux ».

Juif de cour improbable

Herzl s’est également engagé dans la diplomatie de haut niveau, rencontrant des personnalités telles que le sultan ottoman Abdülhamid II, l’empereur allemand Guillaume II et le secrétaire britannique aux colonies Joseph Chamberlain. Ce dernier a offert une patrie juive non pas en Palestine, mais dans une partie de l’Afrique orientale britannique qui s’appelait alors l’Ouganda, mais qui fait aujourd’hui partie du Kenya. Qualifiant ces réunions d’extraordinaires, Derek Penslar révèle néanmoins que Herzl « n’a jamais été près d’obtenir ce qu’il voulait ».

Theodor Herzl s’adresse aux participants du premier ou second Congrès sioniste, à Bâle, en 1897/8. (Crédit : GPO)

Il explique qu’Abdülhamid n’avait pas l’intention de donner à Herzl « une quelconque concession en Palestine ou dans une partie de l’empire », et qu’il souhaitait seulement évaluer l’utilité de Herzl pour aider les Ottomans à échapper à la dette envers les puissances européennes.

L’historien décrit également Guillaume II comme un antisémite qui était probablement intrigué par une « idée permettant de faire partir les Juifs d’Europe ». Néanmoins, Herzl fera sa seule visite en Palestine en octobre 1898 après avoir appris que l’empereur s’y trouverait. Son itinéraire de dix jours comprenait deux rencontres avec le dignitaire allemand – une à l’école agricole juive de Mikve Israël, et une autre en dehors de Jérusalem. Derek Penslar révèle que Herzl « n’était pas terriblement impressionné » par la Palestine et « particulièrement peu impressionné par Jérusalem, qui lui semblait sale et non conforme aux normes occidentales ».

Herzl n’a pas cherché à connaître la population locale de Palestine – ni sa majorité arabe, qui totalise 90 %, ni ses 30 000 Juifs, qui constituent une légère majorité à Jérusalem. Derek Penslar affirme que Herzl « n’a montré aucun intérêt pour la culture ou les gens de la région », se documentant sur la botanique de la région, mais « pas sur les gens qui y vivent, pas sur l’islam, pas sur les lieux saints de l’islam ».

Ort Oleiski College, construit sur le site d’une rencontre entre Guillaume II et Theodor Herzl. (Shmuel Bar-Am)

« Il avait une sorte de vision du sionisme dans son esprit qui avait très peu à voir avec ce qu’était réellement la Palestine à l’époque », commente M. Penslar.

Des indices de cette vision existent dans « Alt-Neuland ». Le titre fait référence à un futur État juif socialement progressiste en Palestine. Sa création a pour résultat de « résoudre le problème juif », indique M. Penslar. « Les Juifs vivent dans le confort et la sécurité. Il n’y a plus d’antisémitisme dans le monde… [Herzl] croyait vraiment que le mouvement sioniste serait un modèle pour le monde en termes de progrès social et d’équité ».

Décès prématuré et héritage

Herzl n’a pas pu résoudre les dissensions intra-sionistes qui l’ont épuisé, et décéda prématurément à l’âge de 44 ans en 1904, plus de quatre décennies avant la création de l’État d’Israël.

Pour son biographe, il est « difficile de savoir exactement ce qui n’allait pas », mais ajoute que Herzl a été diagnostiqué avec une maladie cardiaque à l’âge de 35 ans, et qu’à la fin de la trentaine et au début de la quarantaine, il s’est plaint de palpitations, de fatigue, d’évanouissements et d’essoufflement.

L’ancien président américain Barack Obama, (à droite), en compagnie du président israélien de l’époque Shimon Peres et du Premier ministre Benjamin Netanyahu, sur la tombe de Theodor Herzl lors de la visite d’Obama au Mont Herzl à Jérusalem, le vendredi 22 mars 2013. (AP Photo/Pablo Martinez Monsivais)

« Tous sont révélateurs d’une insuffisance cardiaque », d’après M. Penslar, qui a montré son manuscrit à plusieurs médecins.

La famille proche de Herzl est également décédée prématurément. Son dernier enfant survivant, Margaritha, surnommée Trude, a péri avec son mari à Theresienstadt. Leur fils, le seul petit-fils de Herzl, Stephan Neumann, a changé son nom en Stephen Norman et s’est suicidé en 1946 après avoir appris la mort de ses parents.

Aujourd’hui, le célèbre mont Herzl est sa dernière demeure éponyme. Pourtant, le livre cite une statistique selon laquelle seule la moitié environ des jeunes Israéliens savent qui il était.

« Les gens le connaissent comme quelqu’un de célèbre, quelqu’un d’important, mais le contexte plus spécifique s’estompe », indique M. Penslar.

L’auteur espère que son livre sera publié en hébreu afin qu’il puisse inspirer « une compréhension renouvelée de sa grandeur, les qualités personnelles de grandeur venant d’une personne troublée, voire tourmentée ».

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