USA: Les étudiantes orthodoxes en médecine subissent encore de la discrimination
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De gauche à droite : Dr. Miriam Knoll, ICU nurse Chaya Milikowski, et Dr. Chana Weinstock Neuberger. (Autorisation)
De gauche à droite : Dr. Miriam Knoll, ICU nurse Chaya Milikowski, et Dr. Chana Weinstock Neuberger. (Autorisation)

USA: Les étudiantes orthodoxes en médecine subissent encore de la discrimination

Malgré les réticences de leur communauté et du milieu médical, ces soignantes parviennent à fonder une famille, à respecter la loi juive et à sauver des vies

NEW YORK – Miriam Knoll n’a pas pris la décision de faire des études de médecine à la légère. Ses deux parents sont médecins, elle savait donc qu’il était possible de le devenir. Mais dans sa communauté juive orthodoxe, certaines voix suggéraient que ce choix de carrière est utopique pour une femme qui souhaite se marier et avoir des enfants.

« Lorsque ma mère est allée à la faculté de médecine, seulement un quart des étudiants en médecine étaient des femmes et le pourcentage de femmes frum était infime », a déclaré Knoll au Times of Israël, en utilisant le terme yiddish pour désigner les Juifs orthodoxes. Ce nombre est en augmentation et pourtant, on continue à demander aux femmes frum : « Pourquoi faites-vous de la médecine ? »

Knoll a fini par obtenir son diplôme de la faculté de médecine de l’université de New York en 2011. Elle est maintenant radio-oncologue à l’hôpital Montefiore Nyack et mère de quatre enfants. Elle est également présidente de la Jewish Orthodox Women’s Medical Association (JOWMA), qui apporte un soutien essentiel à quelque 200 femmes juives orthodoxes médecins ou internes. Ses membres sont de plus en plus nombreuses depuis sa création en 2019.

Soucieuses de la prochaine génération, les bénévoles de la JOWMA encadrent également près de 100 jeunes femmes juives orthodoxes, lycéennes ou étudiantes, qui envisagent une carrière en médecine.

« Beaucoup de femmes de notre communauté se marient jeunes et ont des enfants pendant leurs études de médecine et au début de leur internat, ce qui est très rare [parmi les étudiants en médecine non orthodoxes] », a déclaré Knoll. « Cela rend les choses très difficiles, mais nous voulons être en mesure de faire les deux. »

Un réseau d’entraide

Dr. Miriam Knoll. (Autorisation)

En plus de JOWMA, plusieurs autres organisations offrent leur aide aux milliers de femmes juives orthodoxes qui exercent dans divers domaines de la médecine.

Rochel Leah Lehrer, originaire de Brooklyn, est assistante médicale en neurochirurgie au centre médical Westchester à New York. Lorsqu’à l’âge de 11 ans, Lehrer a perdu son jeune frère après qu’il a été renversé par une voiture devant son école à Brooklyn, elle a su qu’elle voulait « aider les gens à se sentir mieux et essayer de guérir tout le monde ». Elle travaille dans ce domaine depuis une vingtaine d’années.

« J’ai commencé mes études [au Touro College] quand j’avais 20 ans », raconte Lehrer. « Nous n’étions que deux filles frum dans ma classe. »

Les assistants médicaux, a expliqué Lehrer, ont un large éventail de responsabilités à l’hôpital, notamment l’examen des patients, la commande de diagnostics de laboratoire, la prescription de médicaments et la réalisation de bilans et de plans de traitement. Ils participent également à la recherche clinique et en publient les résultats. En 2021, cette profession a été désignée comme la meilleure carrière par le US News and World Report.

Lehrer et sa collègue Adena Homnick ont fondé la Jewish Association for Physician Assistants il y a environ 18 ans. L’organisation est désormais reconnue comme un pôle d’intérêt commun de l’American Academy of Physician Assistants.

L’assistante médicale Rochel Leah Lehrer, à gauche, affirme qu’elle n’aurait pas son emploi en neurochirurgie au Westchester Medical Center de New York sans l’aide de sa famille, notamment de sa fille Esther Neuman, à droite, qui l’a aidée à s’occuper de ses autres enfants, plus jeunes, lorsqu’elle faisait de longues gardes. (Autorisation)

« Nous avons remarqué qu’il existait un groupe pour chaque race et chaque religion, mais qu’il n’y avait rien pour les assistants médicaux juifs », explique Lehrer. « Notre objectif est de reprendre contact les uns avec les autres par le biais de la formation continue, du réseautage professionnel et des événements sociaux. »

« On se sent comme en famille, dans un environnement chaleureux et confortable », a-t-elle ajouté.

Chaya Milikowski avait 26 ans et était enceinte de son troisième enfant quand elle a eu envie de reprendre ses études. Ne sachant pas ce qu’elle voulait étudier, elle a décidé de feuilleter le manuel des professions du Bureau of Labor Statistics, qui répertorie les possibilités de carrière de A à Z, et a finalement opté pour les soins infirmiers.

« Vous faites appel à différentes facettes de votre personnalité », a déclaré Milikowski. « Il y a le côté social compatissant où vous aidez les patients et les familles à traverser des moments très difficiles, mais il y a aussi l’aspect intellectuel, surtout en travaillant dans les soins intensifs, où les choses peuvent changer de minute en minute et où vous devez être très réactif. »

Depuis 2015, Milikowski, désormais mère de cinq enfants, travaille comme infirmière praticienne dans une unité de soins intensifs dans un petit hôpital communautaire du Maryland. Elle est membre du conseil d’administration de l’Orthodox Jewish Nurses Association, qui compte plus de 415 membres répartis dans 19 antennes à travers les États-Unis.

Elle gère un groupe actif sur Facebook, qui compte 2 600 membres, et organise notamment des conférences et des webinaires sur les soins infirmiers, des événements professionnels et un programme de mentorat pour les nouveaux diplômés en soins infirmiers.

Shabbat, perruques et maternité

Selon Knoll, le préjugé général de la société à l’égard des mères étudiantes en médecine reste le principal défi pour celles-ci. La perception selon laquelle « les femmes ne dirigent pas la médecine, elles ne sont pas présidentes de département, elles ne dirigent pas les conférences au même niveau que les hommes », dit-elle, est un problème pour toutes les femmes, « mais lorsque vous avez des enfants tout en étant encore jeune, c’est plus difficile ».

Dans ma communauté, la plupart des filles ne vont pas à l’université, mais mes parents ont compris que c’était quelque chose dont j’avais vraiment besoin…

Le docteur Chana Weinstock Neuberger était célibataire lorsqu’elle a commencé ses études de médecine. Pourtant, elle et ses parents hésitaient à la voir poursuivre une carrière en médecine.

Le Dr. Chana Weinstock Neuberger, oncologue, s’exprime lors d’un débat à la conférence annuelle de l’American Society of Clinical Oncology. (Autorisation)

« Dans ma communauté, la plupart des filles ne vont pas à l’université, mais [mes parents] ont compris que c’était quelque chose dont j’avais vraiment besoin », a raconté Chana Weinstock Neuberger, membre fondateur et ancienne vice-présidente de JOWMA. « Je faisais quelque chose de très inhabituel pour ma communauté. »

Weinstock Neuberger est oncologue. Au début de son parcours, elle s’est demandée si elle pourrait se marier et fonder une famille tout en étant médecin. Elle a aujourd’hui quatre enfants.

« Je pense que les femmes hésitent encore à faire ce métier, même dans le monde orthodoxe moderne », dit-elle. « La pression pour se marier est présente chez tout le monde, mais elle est peut-être amplifiée dans la communauté [ultra-orthodoxe]. »

Lehrer, qui vit actuellement à Monsey, dans l’État de New York, a déclaré qu’elle n’aurait pas pu réussir dans son parcours professionnel sans le soutien de sa famille.

« J’avais l’habitude d’être hors de la maison pendant trois gardes de parfois 16 heures », a raconté Mme Lehrer. « Mes parents m’ont aidée pour la garde des enfants lorsque je travaillais de longues heures, mes beaux-parents m’ont également soutenue, mon mari m’a aidée pour les devoirs et les dîners et, à mesure que mes enfants grandissaient, les plus âgés mettaient la main à la pâte et aidaient les plus jeunes. »

Entre autres défis, Milikowski a expliqué que de nombreuses infirmières juives orthodoxes se retrouvaient souvent dans une « situation tendue » lorsqu’il s’agit de respecter le Shabbat.

« L’hôpital fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et il y a très souvent des obligations de week-end. Mentionner que vous observez le Shabbat lors d’un entretien est un sujet énorme, qui revient tout le temps », a-t-elle déclaré.

Chaya Milikowski, infirmière en soins intensifs, en équipement de protection individuelle contre la COVID-19. (Autorisation)

Bien que les hôpitaux ne soient pas censés pratiquer de discrimination religieuse, Milikowski a déclaré qu’en réalité, « il y a eu beaucoup de Juifs orthodoxes qui se sont présentés à un entretien et dès qu’ils ont mentionné qu’ils ne pouvaient pas travailler le vendredi soir ou le samedi, l’entretien se terminait ».

En guise de compromis, ils sont nombreux à proposer de travailler presque tous les dimanches. « Il est important de montrer à l’hôpital que oui, nous avons des limites en termes d’horaires, mais que nous ne cherchons pas à en profiter. Nous sommes prêts à faire notre part du travail », a-t-elle déclaré.

Elle a également fait remarquer « qu’en tant qu’infirmière orthodoxe qui respecte la casheroute, vous n’êtes pas en mesure d’établir le même type de relations avec vos collègues ».

« Vous ne pourrez pas aller boire un verre après le travail, et ceux qui ont une famille ne créeront pas nécessairement le même genre de liens de camaraderie », a-t-elle ajouté.

« J’ai renoncé à la carrière de mes rêves, un internat en radio-oncologie, parce qu’ils pouvaient à peu près satisfaire ma demande de Shabbat, mais pas complètement », a déclaré Weinstock Neuberger. « C’est pourquoi beaucoup d’hommes et de femmes orthodoxes ne se dirigent pas vers la médecine. »

J’ai renoncé à la carrière de mes rêves, un internat en radio-oncologie, parce qu’ils pouvaient à peu près satisfaire à ma demande de Shabbat, mais pas complètement.

Récemment, cependant, Weinstock Neuberger a été approché par le Conseil d’accréditation pour l’enseignement médical supérieur et s’est impliqué dans une initiative de sensibilisation à la diversité visant à développer un programme d’études pour éduquer les directeurs de programmes d’internat sur les particularités des médecins juifs orthodoxes.

« Il est tellement important d’avoir des professionnels de la santé qui sont orthodoxes », a déclaré Weinstock Neuberger. « Parce qu’il y a un certain niveau de confiance et de communication que vous avez [avec la communauté], et c’est pour cette raison qu’il est important d’inclure de nombreuses origines et ethnies différentes dans les écoles de médecine. »

Le Dr. Chana Weinstock Neuberger, oncologue, à la conférence annuelle de l’American Society of Clinical Oncology. (Autorisation)

Dans les trois hôpitaux de la région de New York où Lehrer a travaillé, elle s’est sentie très bien accueillie en tant que Juive orthodoxe. Elle n’a jamais eu à se rendre à l’hôpital le jour du Shabbat, mais a assuré toutes les gardes du dimanche et les jours fériés pour compenser son absence.

Dans l’un de ses précédents lieux de travail, les collègues s’assuraient même de commander de la nourriture strictement casher à l’hôpital ou de planifier des sorties de groupe dans des restaurants où Lehrer pouvait aller, même si elle était la seule assistante médicale juive du service.

Des défis plus modestes se sont toutefois présentés, comme le fait d’enlever sa perruque – certaines femmes pratiquantes couvrent leurs cheveux après le mariage – avant de se rendre au bloc opératoire.

« Cela me prenait 15 secondes. J’ai demandé à quelqu’un de me chronométrer », a-t-elle raconté.

Knoll a déclaré au Times of Israël que l’antisémitisme était également devenu un défi « fort et visible » pour les soignants juifs. Son organisation a récemment organisé un webinaire sur le sujet afin de « sensibiliser tous les professionnels de la santé à cette question et de discuter des moyens de s’élever contre l’antisémitisme pendant les études de médecine, la formation et dans les hôpitaux ».

Rendre la pareille

Pour Milikowsky, Lehrer, Knoll et Weinstock Neuberger, servir leur communauté d’origine et donner en retour est de la plus haute importance. Leurs organisations respectives sont constamment engagées dans la sensibilisation et l’éducation à la santé publique. Elles utilisent également leurs réseaux professionnels pour aider d’autres Juifs orthodoxes à trouver des emplois dans ce domaine, ou pour orienter les personnes dans le besoin vers des médecins et leur proposer des rendez-vous.

Avec un peu de prévenance et quelques minutes de dévouement pour aider un nouvel étudiant ou un collègue au chômage, vous pouvez changer la trajectoire de la vie de quelqu’un de manière puissante.

« Tout ce que nous faisons est géré par des bénévoles », a déclaré Knoll, ajoutant que son organisation gérait un podcast hebdomadaire ainsi que des colloques et des événements réguliers. « Ils prennent soin de leurs familles, ils prennent soin de leurs patients et ils redonnent aussi à la communauté. »

Le Dr. Miriam A. Knoll (à droite) et l’étudiante Tamar Itzkowitz (à gauche) ont été jumelées dans le cadre du programme de mentorat JOWMA. Itzkowitz est étudiante en première année de médecine à la Hackensack Meridian School of Medicine. (Autorisation : JOWMA)

« Avec un peu de prévenance et quelques minutes de dévouement pour aider un nouvel étudiant ou un collègue au chômage, vous pouvez changer la trajectoire de la vie de quelqu’un de manière puissante », a ajouté Lehrer.

En mars 2020, la crise sanitaire mondiale a frappé particulièrement la communauté juive. Peu après les célébrations de la fête juive de Pourim, au début du mois de mars 2020, les cas d’infection ont atteint un pic dans les communautés orthodoxes des États-Unis. Cette communauté a également fait l’objet de nombreuses critiques de la part des autorités de New York et a souffert d’une montée en flèche de l’antisémitisme : malgré le respect absolu des règles, certains mariages et funérailles bondés ont fait la une des journaux locaux et nationaux.

En tant que médecin assistant en neurochirurgie, Lehrer a l’habitude de traiter les traumatismes. Nombre de ses patients viennent pour des blessures par balle ou des caillots sanguins dans le cerveau. Au plus fort de la pandémie de coronavirus, elle a eu des patients qui avaient subi des attaques cérébrales après avoir été infectés par la COVID-19. À cette époque, son téléphone n’arrêtait pas de sonner – elle recevait près de 30 appels par jour de voisins et de membres de la communauté de Monsey qui la suppliaient de les aider.

« Je me souviens avoir reçu un appel de quelqu’un qui me demandait si sa femme était vivante ou morte », se souvient-elle. « J’ai décidé ce soir-là que, quoi qu’il arrive, j’aiderais toutes ces familles et ferais tout ce que je pourrais… »

Lehrer s’est rapidement retrouvée à informer les familles, à faciliter la communication avec leurs proches hospitalisés et à les réconforter. Elle a également aidé à distribuer en douce de la nourriture casher faite maison aux patients pendant la période de Pessah.

Je me souviens avoir reçu un appel de quelqu’un qui me demandait si sa femme était vivante ou morte. J’ai décidé ce soir-là que, quoi qu’il arrive, j’aiderais toutes ces familles et ferais tout ce que je pourrais…

« Un patient est resté dans le coma pendant plus de quatre mois », dit-elle. « Je n’oublierai jamais que lorsque je conduisais vers Cleveland il y a quelques mois, un homme m’a appelé et m’a demandé : ‘Vous êtes l’assistante médicale Lehrer ?’ Il a dit qu’il voulait me remercier d’avoir été au téléphone avec sa femme tous les jours et de lui avoir donné du ‘hizouk [soutien] ».

« J’ai pleuré pendant l’heure qui a suivi et j’ai remercié Dieu pour le miracle qu’il a accompli pour ce jeune homme », a ajouté Lehrer.

En tant qu’infirmière en soins intensifs, Milikowski était en première ligne lorsque la crise de la COVID-19 a éclaté. En plus de s’occuper de ses patients, Milikowski et l’association des infirmières juives orthodoxes ont contribué à fournir des informations sur le coronavirus à leurs communautés, à distribuer des oxymètres et à rassurer les gens sur leur peur d’aller à l’hôpital.

Chaya Milikowski, infirmière en soins intensifs, est membre du conseil d’administration de l’Association des infirmières juives orthodoxes. (Autorisation)

Dans la salle de repos de son hôpital, elle et ses collègues infirmières ont exposé un tableau représentant un arbre unique et un ciel bleu. Chaque fois qu’un de leurs patients mourait de la COVID, le personnel médical ajoutait une étoile dans le ciel, et chaque fois qu’un patient était guéri, ils peignaient une fleur colorée à côté de l’arbre. Dès que la campagne de vaccination a commencé au début de l’année 2021, ils avaient rempli le premier tableau et en ont commencé un deuxième. Récemment, les collègues de Milikowsky ont décidé de se faire tatouer des fleurs et des étoiles assorties pour se rappeler ce qu’ils ont vécu au cours de l’année écoulée.

« En tant que Juive orthodoxe, je n’allais pas me faire tatouer », dit-elle, faisant référence à l’interdiction biblique de se faire encrer. « Mais mon mari, pour mon anniversaire, a fait faire un collier à pendentifs avec des étoiles et des fleurs. Je n’ai donc pas de tatouage, mais je porte un pendentif avec des étoiles et des fleurs contre mon cœur. »

Travailler dans l’unité de soins intensifs peut avoir des répercussions sur la santé mentale, admet Milikowsky, mais en tant que soignante, elle estime « qu’il faut savoir tirer parti des résultats positifs et s’y accrocher ».

« Je peux rentrer chez moi à la fin d’une garde de 12 heures et dire que j’ai soulagé la douleur de quelqu’un ou que j’ai remarqué la tendance à la baisse des constantes vitales de quelqu’un et alerté le reste de l’équipe d’une complication avant qu’elle ne s’aggrave, ou encore que j’ai aidé un patient à mourir avec dignité », dit-elle.

« Tout n’est pas forcément négatif », a ajouté Milikowsky. « Pour moi, aider un patient à mourir dans la dignité, entouré de sa famille, sans douleur, c’est une réussite. »

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