USA: Les programmes d’études sur Israël sont en crise sur les campus – rapport
L'étude réalisée par le Jewish People Policy Institute indique que le domaine est menacé par l'activisme pro-palestinien hostile au sein des universités ainsi que par les problèmes de financement et de stratégie
Au premier jour du semestre de printemps à l’université Columbia, en janvier, des manifestants coiffés de keffiehs ont fait irruption dans une salle de classe où se tenait un cours sur l’histoire moderne d’Israël, dispensé par le professeur israélien Avi Shilon. Ils ont lu une déclaration accusant le cours de « normaliser le génocide » et jeté des prospectus appelant à « écraser le sionisme », illustrés par une botte militaire écrasant une étoile de David.
Cet incident a révélé l’ampleur de la crise que traversent aujourd’hui les études sur Israël dans les universités américaines, selon un rapport de 73 pages rendu public dimanche. Le document affirme que ce champ universitaire est désormais « au bord de l’anéantissement ».
« Les études sur Israël sont à la croisée des chemins, et elles ne semblent pas viables dans le climat qui règne actuellement au sein des campus universitaires », lit-on dans le rapport qui a été publié par le Jewish People Policy Institute, un think tank de Jérusalem.
L’étude, qui a été rédigée par Sara Yael Hirschhorn, historienne à l’université de Haïfa, indique que le domaine fait face à des problèmes qui résultent d’une combinaison de facteurs internes et externes. Il s’agit non seulement, depuis le 7 octobre 2023, d’un climat désagréable et parfois hostile sur les campus lorsque le sujet de l’État juif est abordé, mais aussi de facteurs internes, comme la stratégie mise en place dans le cadre des études sur Israël ou leur financement.
Hirschhorn a indiqué au Times of Israel qu’elle espérait que le rapport permettrait d’ouvrir le dialogue sur l’orientation que les les études sur Israël devront prendre dans un environnement marqué par l’activisme anti-israélien sur les campus.
« Le domaine n’est plus ce qu’il était il y a 20 ans. Le climat a changé », dit-elle. « Nous devons en parler ».
Cette inquiétude n’est pas partagée par tous. Csaba Nikolenyi, de l’Université Concordia de Montréal, l’un des principaux spécialistes du domaine, est en désaccord avec les conclusions du rapport. Nikolenyi reconnaît que l’activisme anti-Israël sur les campus complique le bon fonctionnement des programmes d’études sur Israël, mais il affirme que le domaine n’est pas en crise et qu’il reste en bonne santé grâce à son pluralisme, à l’engagement solide de ses membres et à l’intérêt qu’il suscite auprès des étudiants.
« Depuis le 7 octobre 2023, nous travaillons tous dans des climats très, très différents, mais je ne vois pas le domaine universitaire des études sur Israël traverser une crise », déclare Nikolenyi, qui est le vice-président de l’Association pour les études sur Israël.
Les programmes d’études sur Israël avaient vu le jour au milieu des années 1980, sous la forme d’une communauté informelle de chercheurs qui partageaient les mêmes idées – il s’agissait essentiellement de politologues qui portaient de l’intérêt au conflit israélo-palestinien. En 1985, un groupe de professeurs avait créé l’Association pour les études sur Israël. Le nombre de membres n’avait cessé de croître alors que les enseignants étudiaient des sujets de plus en plus diversifiés tels que la politique étrangère israélienne, la religion, la littérature juive et arabe et le mouvement des kibboutz. Ce courant s’était ensuite doté des structures propres aux domaines universitaires, avec notamment une revue académique à comité de lecture, et elle avait tissé des liens avec des institutions israéliennes.
Le mouvement aura pris un tournant de plus en plus critique à l’égard d’Israël, notamment en remettant en question le récit israélien de la guerre d’Indépendance de 1948, sous l’influence des dits « nouveaux historiens » – dont Benny Morris – et il a abordé des sujets plus conflictuels tels que la nature de la construction d’une nation et le colonialisme.
Parallèlement, au début des années 2000, pendant la seconde Intifada, des donateurs avaient versé des contributions à des programmes d’études sur Israël afin de contrebalancer l’hostilité qui était perçue à l’égard d’Israël dans les départements d’études sur le Moyen-Orient. Une situation qui avait créé des tensions entre les donateurs activistes qui voulaient contrer les biais anti-israéliens dans d’autres domaines, et les universitaires qui penchaient pour la critique d’Israël ou qui cherchaient à rester impartiaux sur le plan académique.
Certains donateurs s’étaient finalement brouillés avec des professeurs qui fustigeaient Israël. En 2022, la philanthrope Becky Benaroya avait supprimé cinq millions de dollars du programme d’études sur Israël de l’université de Washington après avoir découvert que le président du département avait signé une pétition accusant Israël de colonialisme de peuplement et de suprématisme juif. La théorie politique populaire du colonialisme de peuplement fait référence à un « système d’oppression fondé sur le génocide et sur le colonialisme, qui vise à déplacer une population d’une nation (souvent indigène) en la remplaçant par une nouvelle population de colons », selon l’Institut d’information juridique de la faculté de droit de Cornell.
Les études sur Israël avaient atteint leur apogée à la fin des années 2000, avec 70 cours sur Israël qui accueillaient 1 700 étudiants dans 27 universités au cours de l’année scolaire 2007-2008, selon le rapport. L’Institut israélien, une organisation à but non lucratif, n’est toutefois pas d’accord, affirmant que le nombre actuel d’étudiants dans ce domaine est plus élevé aujourd’hui. En comptant les cours donnés par des postdoctorants et par les enseignants invités – qui ne sont pas professeurs permanents d’études sur Israël – le domaine a compté plus de 5 000 étudiants sur 78 campus en Amérique du Nord pendant l’année scolaire 2024-2025, a fait savoir l’ONG.
« Elles ont perdu de vue ce qu’elles sont et quelles sont leurs priorités »
Une partie du défi est liée à des problèmes qui relèvent du domaine lui-même, selon le rapport qui affirme que les études sur Israël ne parviennent pas « à répondre à des questions simples sur leurs objectifs, sur leurs méthodologies et sur leur avenir », en particulier dans un contexte d’environnement hostile sur les campus.
« Les universitaires ont abordé divers sujets en fonction de leurs propres intérêts ou de leurs propres trajectoires de carrière, qui ont tous été rassemblés de manière désordonnée dans ce que l’on a appelé une discipline », indique le rapport. Hirschhorn est chercheuse au sein du Jewish People Policy Institute et elle a consacré 13 ans aux études sur Israël aux États-Unis et au Royaume-Uni.
Le rapport fait état d’une conférence qui s’était tenue à Prague, pendant l’année 2024 et qui avait eu pour sujet : « Israël et les études sur Israël : La perspective européenne et internationale », mais il note que la majorité des sessions qui avaient été organisées dans le cadre de ce sommet n’avaient pas abordé ce thème et que les prix qui avaient été remis à cette occasion avaient été décernés sur une base de critères vagues et opaques, alors que des personnalités de premier plan, dans le domaine des études sur Israël, n’avaient pas pris part à la conférence.
« Les programmes d’études sur Israël traversent une crise d’identité grave : en privilégiant l’inclusion au détriment de la rigueur académique et de la cohérence méthodologique, ils ont perdu la notion de leur autodéfinition et de leurs priorités », peut-on lire dans le rapport.
Nikolenyi souligne que la diversité croissante des points de vue constituait l’une des forces de ce domaine, qui rassemble historiens, sociologues, économistes et spécialistes en gestion. Il a ajouté que les études consacrées à Israël ne devaient pas être considérées comme une discipline universitaire à part entière, à l’instar de l’économie, dont le programme est largement unifié. Les études sur Israël sont, selon lui, « pluridisciplinaires et interdisciplinaires par définition », car elles s’appuient sur une diversité d’approches issues de différentes disciplines.
« Si les études sur Israël n’étaient pas aussi plurielles et diversifiées qu’elles le sont, je serais inquiet », a-t-il déclaré. L’Association pour les études sur Israël compte quelques centaines de membres, mais ne recense ni les inscriptions ni la prévalence des programmes d’études sur Israël dans les universités, a-t-il précisé.
Les difficultés se sont intensifiées avec le mouvement de protestation anti-Israël qui a agité les campus après le pogrom perpétré dans le sud d’Israël par le groupe terroriste palestinien du Hamas en octobre 2023. Mais les problèmes idéologiques remontent à bien avant cette date.
Selon le rapport, les programmes d’études sur Israël se sont retrouvés marginalisés au sein des structures universitaires. Les départements d’études sur le Moyen-Orient, qui devraient naturellement les accueillir, sont souvent hostiles à Israël et au sionisme. Ils ont donc été relégués aux départements d’études juives, où certains professeurs sont eux-mêmes anti-Israël. Les deux domaines sont également en concurrence pour les financements, ce qui accentue encore les tensions.
L’Association des études du Moyen-Orient, basée aux États-Unis, a voté le boycott d’Israël en 2022. Cette décision a mis fin à sa collaboration avec l’Association pour les études sur Israël, dont de nombreux membres sont israéliens ou liés à Israël, a expliqué Nikolenyi. Il a ajouté que nombre de départements d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord n’ouvrent pas leurs portes aux études sur Israël. Les relations avec les départements d’études juives varient selon les universités, mais dans l’ensemble, les liens entre les deux domaines restent sains. Les relations entre l’Association pour les études sur Israël et l’Association pour les études juives « n’ont pas été mises à mal », a-t-il précisé.
Comme dans de nombreuses salles de classe, les enseignants doivent gérer des discussions tendues sur la religion, l’idéologie et le nationalisme. Mais le rapport souligne qu’il n’existe pas de cadre pédagogique commun dans les études sur Israël : certains enseignants adoptent une posture militante, d’autres évitent le conflit en se concentrant sur des sujets culturels comme la gastronomie ou le cinéma. Les étudiants, eux, se montrent de plus en plus réticents à s’inscrire à ces cours, redoutant les conséquences sociales ou professionnelles.
Les tendances idéologiques dominantes vont également à l’encontre d’une étude équilibrée d’Israël. Ancrées dans les récits anticoloniaux, les études ethniques aujourd’hui bien établies sur de nombreux campus décrivent Israël comme une entité oppressive et le sionisme comme un mouvement colonial blanc de peuplement.
Selon le rapport, ces grilles de lecture « ont institutionnalisé une série de discours qui présentent Israël et les Juifs uniquement comme des ‘oppresseurs blancs’ anhistoriques, dans un cadre plus large de colonialisme de peuplement et de violence d’État », ne laissant que très peu d’espace à des discussions nuancées sur le conflit.
Une « approche à double récit » qui expose les étudiants aux points de vue israélien et palestinien est la norme dans les études sur Israël, contrairement aux autres domaines, dont les études palestiniennes, qui ne présentent généralement qu’un seul point de vue. Cette approche équilibrée a cependant placé les études sur Israël sur une « trajectoire de collision » avec les départements d’études ethniques militants.
« Ces modes de pensée et d’action dominent désormais la plupart des départements et se sont largement étendus à l’ensemble du climat universitaire, comme en témoignent de nombreuses activités depuis le 7 octobre 2023 », selon le rapport, qui estime que les études sur Israël deviennent de plus en plus un « domaine paria » dans les universités.
Nikolenyi reconnaît que, dans de nombreuses universités d’Amérique du Nord, « les deux dernières années ont été particulièrement difficiles en matière de climat sur les campus, surtout en dehors des cours », même si la situation varie selon les établissements. À Concordia, des activistes ont pris pour cible le département d’études sur Israël et vandalisé son bureau avec l’inscription « genocide institute ». Or, de manière surprenante, les inscriptions ont augmenté et l’intérêt des étudiants, ainsi que leurs retours, a été positif, a-t-il affirmé. Les manifestations n’ont pas entravé la liberté académique, a-t-il assuré.
« Nous offrons beaucoup à nos membres et aux chercheurs, et je reste très optimiste quant à notre capacité à conserver une communauté dynamique, pluraliste et diverse », a-t-il conclu. « Le défi est de taille, mais ce n’est pas une crise. »
Ce qui se passe sur le campus ne reste pas sur le campus
Hirschhorn a recommandé que les principales organisations du domaine s’unissent, définissent des objectifs communs, établissent des critères de qualification pour les chercheurs, créent un programme d’études centralisé et des guides pour aborder les sujets sensibles, et travaillent avec les donateurs afin de clarifier leurs attentes idéologiques. Elle a également préconisé de développer les études sur Israël dans des établissements plus favorables, notamment les universités du sud des États-Unis, moins perméables à l’activisme de gauche.
Elle a proposé d’étendre l’enseignement en dehors du cadre universitaire, en organisant des cours dans des think tanks à destination des étudiants et des jeunes professionnels des médias et des affaires étrangères.
« Ce n’est pas Las Vegas. Ce qui se passe sur le campus ne reste pas sur le campus, et cela aura des effets à long terme sur la politique étrangère », a-t-elle affirmé.
Lors d’un panel consacré au rapport la semaine dernière, Shilon, professeur à Columbia, a expliqué qu’il avait été recruté en réaction aux manifestations anti-Israël sur le campus. Il a précisé que son cours exposait les deux récits concurrents – israélien et palestinien – autour de la guerre de 1948.
« L’idée était que la meilleure réponse aux manifestations, c’est l’enseignement. Enseigner de la manière la plus équilibrée et la plus nuancée possible », a-t-il expliqué. Quand des manifestants ont envahi sa salle, il les a invités à débattre. Ils ont refusé.
Shilon a indiqué partager certaines analyses du rapport, mais, selon lui, il n’y a pas de crise dans le domaine. Il a expliqué que la guerre à Gaza représentait « une grande opportunité » pour les études sur Israël, compte tenu de l’intérêt suscité par le conflit, et qu’à Columbia, « les gens ont soif d’apprendre sur Israël ».
Issu d’une famille originaire d’Irak, il a plaidé pour un enseignement plus approfondi de l’histoire juive séfarade et pour l’exploration de questions complexes liées à Israël, notamment celles autour du cadre du colonialisme de peuplement.
« Je ne pense pas qu’il faille voir les universités uniquement comme des lieux hostiles aux Juifs ou à Israël », a-t-il conclu.
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