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Image principale : David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, devant le ministère des Affaires étrangères et des Expatriés, à Damas, en Syrie, le 16 septembre 2025. (Times of Israel)
Image principale : David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, devant le ministère des Affaires étrangères et des Expatriés, à Damas, en Syrie, le 16 septembre 2025. (Times of Israel)
Le ToI en Syrie

48 heures surréalistes à Damas: récit d’un journaliste israélien en terre ennemie

Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre lors de ma visite en Syrie, où j’accompagnais un groupe de Juifs américains dans des lieux saints et à des réunions avec des représentants du gouvernement Sharaa. J’ai découvert un pays à mi-chemin entre guérison et un nouveau chaos, tendant la main à ses anciens Juifs et conscient que ces moments sont décisifs pour son destin

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Image principale : David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, devant le ministère des Affaires étrangères et des Expatriés, à Damas, en Syrie, le 16 septembre 2025. (Times of Israel)

DAMAS, Syrie – Dans un autre monde, il me faudrait à peine quatre heures de route pour rejoindre l’hôtel où je vais passer la nuit. Après tout, Jérusalem et Damas ne sont séparées que par moins de 320 kilomètres à vol d’oiseau. Mais dans la réalité d’aujourd’hui, il m’a fallu trois vols : Tel Aviv-Athènes, Athènes-Istanbul (il n’y a plus de liaisons directes entre Israël et la Turquie), puis enfin Istanbul-Damas.

Premier jour : L’arrivée

À l’approche de l’aéroport international de Damas – bombardé à trois reprises par Israël fin 2023, lors des escarmouches transfrontalières qui ont suivi le massacre perpétré par le Hamas –, je tente, en vain, de distinguer la piste dans ce paysage plat, sablonneux et beige.

Seuls quelques appareils sont stationnés sur le tarmac à notre atterrissage : Air Dubai, Jazeera et deux avions de Turkish Airlines. Je descends les marches de l’avion, où deux bus attendent pour conduire les passagers au terminal, en longeant une petite flotte de BMW noires. Au moment de monter dans l’un des bus, un membre de notre groupe m’arrête. Ces BMW sont en réalité destinées à notre délégation de neuf personnes.

Après sourires et poignées de main, notre convoi nous emmène rapidement à l’arrière du terminal. Là, on nous installe dans un salon VIP lambrissé, orné de lustres élégants. Dans un coin, le drapeau à trois étoiles rouges de la République arabe syrienne ; à côté, une bannière proclame « Bienvenue en Syrie ». Deux fauteuils confortables font face à la salle, entourés d’autres chaises, l’agencement typique où un dirigeant reçoit son invité d’honneur, sous l’œil attentif des délégations.

On nous invite à nous asseoir. De l’eau et du café sont servis, tandis que deux employés recueillent nos passeports avant de disparaître pour traiter notre entrée. Rasha Ghannam, du ministère des Affaires étrangères, et son élégant collègue du protocole nous souhaitent chaleureusement la bienvenue en Syrie.

Comme les 48 heures suivantes le confirmeront, c’est une expérience profondément surréaliste que d’être Israélien, accompagné d’un groupe très visiblement juif, accueilli avec chaleur dès l’arrivée dans l’État voisin, officiellement ennemi, la Syrie.

Notre groupe de visiteurs à Damas à son arrivée, le 15 septembre 2025. De gauche à droite : Jill Joshowitz, Marlene Schiffman, Lawrence Schiffman, Mendy Chitrik, Asher Lopatin, Carl Gershman, Steven Dishler, Adin Kleinfeldt, David Horovitz. (Crédit : Asher Lopatin)

Seul Israélien du groupe, vivant en Israël et journaliste, je suis ici à l’invitation d’Asher Lopatin, rabbin affilié à la mouvance modern orthodox du Michigan. Il a réuni ce groupe pour « un voyage de bonne volonté de la communauté juive, essentiellement américaine, destiné à favoriser les relations entre la Syrie et les Juifs américains, mais aussi d’autres Juifs, et à encourager les États-Unis et Israël à se rapprocher du nouveau gouvernement syrien, tout en aidant le peuple syrien ».

Parmi les participants figurent Lawrence Schiffman, professeur d’hébreu et d’études juives à l’université de New York et directeur du Global Institute for Advanced Research in Jewish Studies ; Carl Gershman, président fondateur du National Endowment for Democracy et ancien représentant américain au Conseil de sécurité de l’ONU ; et Mendy Chitrik, rabbin de la communauté ashkénaze de Turquie, né à Safed, président de l’Alliance des rabbins des États islamiques. Le voyage est coordonné en Syrie par Joe Jajati, Américain d’origine syrienne et petit-fils d’un ancien dirigeant de la communauté juive locale, fondateur de la Syrian Mosaic Foundation, qui se donne pour mission « d’unir les Syriens et leurs soutiens à travers le monde pour célébrer notre diversité et construire un avenir meilleur ».

Cette visite est unique en cela qu’elle a reçu l’aval officiel du ministère syrien des Affaires étrangères, désormais placé sous l’autorité du nouveau président Ahmed al-Sharaa, un djihadiste chevronné qui, jusqu’en décembre dernier, avait sa tête mise à prix par les Américains pour 10 millions de dollars pour terrorisme et dont les forces rebelles ont renversé Bachar el-Assad le 8 décembre 2024.

Un membre de notre groupe avait un visa israélien dans son passeport américain, ce qui a inquiété le responsable de Turkish Airlines au moment de l’embarquement pour Damas à Istanbul. Les autorités syriennes, elles, n’y ont vu aucun problème

Lorsque Lopatin m’a proposé de rejoindre cette délégation, j’ai accepté avec enthousiasme, tout en doutant sérieusement que les dirigeants syriens tolèrent la présence du rédacteur en chef du Times of Israel, comme l’indiquait la biographie soumise en mon nom, fût-ce avec un passeport britannique plutôt qu’israélien. Mais, comme souvent avec Lopatin, son optimisme s’est révélé justifié.

Un membre de notre groupe avait un visa israélien dans son passeport américain, ce qui a inquiété le responsable de Turkish Airlines au moment de l’embarquement pour Damas à Istanbul. Les autorités syriennes, elles, n’y ont vu aucun problème

(Je précise que je ne suis pas le premier journaliste israélien à entrer récemment en Syrie, et que ce voyage ne constitue en rien un acte de bravoure. Le très courageux correspondant de guerre Ithai Enghel s’y est rendu alors que le régime Assad s’effondrait, parvenant à pénétrer dans des bases militaires, une prison et même une section cachée de l’ambassade d’Iran. Il en a rapporté des images extraordinaires pour l’émission d’investigation Uvda de N12.)

« Comment se fait-il », ai-je demandé à Ghannam, dans ces toutes premières minutes passées dans un pays ennemi que je n’aurais jamais imaginé visiter, « que nous soyons ici » – un groupe ouvertement juif comprenant des rabbins orthodoxes et des érudits – « et plus particulièrement que je sois ici » ?

Elle répond comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que Lopatin, qui s’était rendu en Syrie pour la première fois au début de l’année, « a soumis une demande de visite amicale. Nous avons examiné les objectifs. La Syrie est ouverte à différentes religions et cultures. Nous avons donc accepté ».

David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, à son arrivée à l’aéroport international de Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz / Times of Israel)

Je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait : quel serait notre degré d’anxiété, la prudence à observer ? Par précaution, j’avais, avant de partir, changé l’écran de veille de mon iPhone, qui affichait une photo de certains de mes enfants en uniforme de Tsahal, et retiré les coupures de shekels de mon portefeuille.

J’ai déjà voyagé en Jordanie et en Égypte, deux pays en paix avec Israël, et j’y ai perçu de l’hostilité dans mes interactions avec les autorités. (Au moment où j’écris ces lignes, deux Israéliens viennent d’être assassinés à la frontière jordanienne.) La Jordanie confisque systématiquement les tefillin des Juifs qui franchissent sa frontière. Cette fois, nous entrions dans un pays ennemi, et Lopatin nous avait suggéré d’emporter nos tefillin et nos siddourim, nous assurant que tout se passerait bien. Et le voilà, dans le salon VIP de l’aéroport, kippa sur la tête, et jusqu’ici tout va bien.

Vers Jobar, zone de guerre

Nous quittons l’aéroport dans un convoi de SUV bleu turquoise, organisé par l’infatigable Jajati, escorté d’au moins quatre véhicules de sécurité.

Les panneaux qui jalonnent la route à deux voies, au départ presque déserte et bordée de terrains arides, affichent des destinations impensables pour un Israélien : « Liban » (tout droit) ; « Irak » (à droite).

À l’approche de Damas, nous passons devant ce qui ressemble à un camp de réfugiés. La circulation s’intensifie et les bords de route s’animent : des vendeurs proposent des matelas, de vieux meubles, des ustensiles de cuisine en plastique, et une multitude de vélos neufs pour enfants.

À l’extérieur du site de la synagogue Eliyahu Hanavi détruite à Jobar, en Syrie. (Crédit : David Horovitz / Times of Israel)

Puis nous pénétrons dans une zone de guerre. C’est Jobar, notre première étape, ancien bastion rebelle que, selon notre chauffeur, Assad a pilonné et bombardé pendant onze ans. Les rues ne sont plus qu’une succession de squelettes d’immeubles gris, des dents brisées émergeant de monticules infinis de gravats. « Cette zone a été nettoyée », commente le chauffeur alors que notre convoi avance au milieu des ruines – entendez par là que suffisamment de voies ont été dégagées pour permettre aux voitures de passer.

Nos deux jours à Damas seront rythmés par une succession vertigineuse de visites de sites juifs et de rencontres avec des représentants du gouvernement. Cette halte relève de la première catégorie. Nous sommes venus ici parce que des Juifs ont vécu dans ce quartier pendant des siècles, jusqu’en 1995, et parce qu’il y a une synagogue que Lopatin voulait voir.

Le rabbin Asher Lopatin tient ce qui pourrait être un shofar, ou simplement un morceau de bois, sur le site de la synagogue Eliyahu Hanavi détruite à Jobar, en Syrie, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

À notre arrivée, il ne subsiste rien, ou presque rien de cette synagogue. Lors de sa visite quelques mois plus tôt, Lopatin avait constaté qu’une dernière arche de la synagogue tenait encore debout. Elle a disparu depuis. Des pilleurs ont creusé des tunnels dans les décombres, dans l’espoir probablement illusoire d’y trouver des objets de valeur. Lopatin découvre bien un morceau qui ressemble beaucoup à un shofar, mais qui pourrait tout aussi bien être un simple tube de bois pourri et gondolé.

« C’était la synagogue Eliyahu Hanavi », me dit Jajati, la plus ancienne de Syrie. Elle avait été construite au-dessus d’une grotte où, selon la tradition, le prophète Élie s’était caché. Mais il n’en reste aucune trace aujourd’hui. La synagogue, qui remonterait à 720 avant notre ère, avait résisté jusqu’en 2014, date à laquelle elle a été frappée par des obus de mortier, avant d’être ravagée par un incendie puis pillée. À présent, il n’en subsiste rien.

Nous quittons les lieux, mais, curieusement, ce ne sera pas notre seule rencontre avec le fantôme de la synagogue Eliyahu Hanavi. La suivante sera un peu plus positive.

Le cimetière

Notre étape suivante est le cimetière juif de Damas, où se côtoient des tombes vieilles de plusieurs siècles et d’autres beaucoup plus récentes.

La communauté juive de Syrie remonte à l’époque du roi David, mais elle est aujourd’hui quasiment éteinte. Il y a un siècle, elle comptait environ 100 000 personnes. À la fin des années 1940, ils n’étaient plus que 15 000, et depuis les années 1990 la communauté a quasiment disparu. Il ne resterait aujourd’hui que six Juifs en Syrie, quatre hommes et deux femmes, dont deux que nous allons rencontrer dans les prochains jours. Plusieurs autres sont décédés ces dernières années ; Chitrik nous montre certaines de leurs tombes. Il avait même dirigé depuis la Turquie une cérémonie funéraire sur Zoom pour l’un d’eux pendant la pandémie de COVID.

Le rabbin Mendy Chitrik prie sur la tombe du rabbin Hayyim Vital dans le cimetière juif de Damas, le 15 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

La tombe du rabbin Hayyim Vital, disciple éminent du père de la Kabbale contemporaine, Isaac Luria, enterré ici même en 1620, occupe une place de choix dans le cimetière. Lors de sa précédente visite, Lopatin avait découvert la pierre tombale de Jamila, l’épouse de Vital, et il a eu l’idée de la déplacer de quelques centaines de mètres pour la rapprocher de la tombe de son mari.

Alors que Lopatin part à la recherche de la pierre tombale de Jamila, une femme du quartier, membre de la famille qui vit dans l’enceinte du cimetière, près du bâtiment de la hevra kadisha (société funéraire juive), apparaît et nous offre de l’eau, dont nous avions grand besoin.

En suivant Lopatin vers la tombe de Jamila Vital, il est évident que personne ne la déplacera, certainement pas notre petit groupe déjà vieillissant. Le rabbin récite alors la prière « El Malei Rahamim » pour le repos de son âme.

Le rabbin Asher Lopatin à côté de la pierre tombale de Jamila Vital ; à gauche, Carl Gershman, en arrière plan, un amas de pierres tombales, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Il entonne la prière, avec pour toile de fond un amas imposant de pierres tombales, sans doute retirées lors de la construction de la route principale voisine puis empilées ici au hasard. Les bâtisseurs d’autoroutes de l’ère Assad avaient au moins choisi de ne pas recouvrir tout le cimetière.

Nous regagnons ensuite la tombe de Haim Vital, où nous nous réunissons, rejoints par quelques amis de Jajati venus sur place, pour le premier minyan célébré sur la tombe du grand kabbaliste depuis sans doute de longues années.

Des membres de l’équipe de sécurité du gouvernement, du service du protocole et les chauffeurs observent la scène. Nous aurons l’occasion de sympathiser avec eux au cours des deux jours suivants, dans la mesure où notre absence quasi totale de langue commune le permettra.

Les portes volées

Sans prévenir, on nous fait traverser une grande partie de Damas, le convoi slalomant dans un trafic dense au milieu d’une cacophonie ininterrompue de klaxons.

Le convoi de SUV turquoise de notre groupe passe devant le bâtiment du ministère syrien de la Défense, endommagé par une bombe, dans le centre de Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Parmi les lieux traversés, nous passons devant le bâtiment du ministère de la Défense, au centre-ville, bombardé par l’aviation israélienne il y a seulement deux mois, alors qu’Israël cherchait à faire pression sur Damas pour qu’il retire ses forces du cœur druze de Soueïda, au sud. Les dégâts y sont encore clairement visibles.

Le bâtiment du ministère syrien de la Défense endommagé par les bombes dans le centre de Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : Asher Lopatin)

Nous nous arrêtons devant ce qui s’avère être un poste de police. Nous y trouvons, dans une pièce à l’étage, appuyées contre le mur du bureau du capitaine, deux portes en bronze. Elles auraient été volées d’une synagogue la semaine dernière. Jajati en avait aussitôt signalé le vol et, le jour même, le capitaine et ses hommes les avaient retrouvées.

Il devient de plus en plus évident – et nos rencontres du lendemain le confirmeront – que les nouveaux dirigeants syriens cherchent à cultiver de bonnes relations avec les Juifs de Syrie désormais établis à l’étranger, notamment à Brooklyn. Ils les encouragent à envisager un retour, à participer à la renaissance que le pays prétend amorcer, à incarner une nouvelle ère syrienne tolérante, à devenir le symbole d’une Syrie dans laquelle il faudrait investir et qu’il faudrait soutenir.

Dans cette étape manifestement soigneusement orchestrée, une équipe de télévision syrienne nous attend pour filmer la satisfaction des visiteurs juifs devant la rapidité avec laquelle les portails volés ont été retrouvés, et pour interviewer Lopatin, qui loue « l’efficacité exceptionnelle » de la police.

Un capitaine de police de Damas est interviewé par la télévision syrienne, avec Joseph Jajati à droite, devant les portes récupérées, volées dans une synagogue de Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Jajati m’explique que les portes ont été dérobées dans la synagogue Menarsha, et qu’il est impossible de les y réinstaller en toute sécurité. Elles resteront donc au poste de police, au moins pour l’instant.

« Et voici la Torah »

Nous parcourons maintenant les rues de Damas pendant une dizaine de minutes, passant devant des boulangeries, des étals de fruits et des garages, accompagnés par une poignée d’agents de sécurité et de soldats armés. Menés par Lopatin, qui porte son sac de tefillin, nous formons un petit groupe de Juifs marchant dans ce qui fut autrefois un quartier assez juif. Nous attirons des regards mêlant curiosité et sourires. Ce sont peut-être, littéralement, les premiers pas vers une renormalisation de la vie juive dans une région où elle a pratiquement disparu.

Notre destination est la synagogue Elfaranje, bâtie par des réfugiés de l’Inquisition espagnole. Son accès n’a rien d’évident. Tant qu’une communauté vivait ici, elle était régulièrement utilisée. Mais à notre arrivée, il y a au moins dix ans qu’aucun minyan n’y a eu lieu, et on ignore qui détient les clés des multiples serrures et chaînes qui la protègent.

Bachar Simantov (à gauche), un résident juif local, le rabbin Asher Lopatin et d’autres membres d’un groupe de visiteurs devant la synagogue Elfaranje à Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Après de multiples essais, toutes les clés nécessaires sont finalement trouvées et nous pénétrons dans le bâtiment, en compagnie de l’un des six derniers Juifs de Damas, Bachar Simantov. Charismatique, cheveux argentés et sourire éclatant, son âge est difficile à deviner. Il m’assure pourtant avoir 35 ans. Bien que sa famille vive en Israël et aux États-Unis, il affirme vouloir rester en Syrie jusqu’à la fin de ses jours.

Pour nous visiteurs, c’est sans doute l’un des moments les plus émouvants du séjour : une prière ressuscitée, un office avec minyan, dans une synagogue très ancienne, mais encore intacte ; l’impression que les derniers fidèles viennent tout juste de quitter les lieux.

Chitrik dirige l’office. Lopatin ouvre l’arche et en sort un Sefer Torah pour la brève lecture du lundi, et nous chantons « VeZot HaTorah » – et voici la Torah. Jajati accomplit la Hagba, en soulevant et déployant le rouleau. Des fidèles sont appelés à la bima. Le rouleau est ensuite replacé. Tout cela sous le regard attentif du personnel du protocole et de la sécurité.

Le professeur Lawrence Shiffman est appelé à la Torah, avec au centre le rabbin Mendy Chitrik et à droite Carl Gershman, à la synagogue Elfaranje de Damas, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/The Times of Israel)

Les décorations sur la porte la plus intérieure incluent deux tables de pierre portant les premiers mots des Dix Commandements. Avec l’aide d’un collègue de Jajati, un jeune musulman, qui a beaucoup voyagé et parle couramment l’arabe et l’anglais, et qui fait office de traducteur, nous établissons que l’islam énonce des principes similaires. J’explique à l’un des agents du protocole les commandements inscrits sur les portes ; il acquiesce d’un signe de tête, pour marquer qu’il a compris et qu’il est d’accord.

Une brique d’argent

Il est maintenant tard dans l’après-midi, et nous sommes tous assez épuisés.

Nous sommes conduits à notre hôtel, dans la Vieille Ville de Damas, un bâtiment qui appartenait autrefois au père de Jajati, Faraj, et où Joseph a grandi. Les traces de la mezuzah qui était autrefois fixée au montant de la porte sont encore visibles.

Les Israéliens disaient autrefois qu’un jour viendrait où nous « mangerions du houmous à Damas », une expression qui symbolisait l’espoir d’une paix tant attendue. Aujourd’hui, nous mangeons bel et bien du houmous à Damas – et il est même casher

Chitrik supervise un dîner casher. Il a apporté de la viande congelée dans sa valise et la cuisine conformément aux règles. Il s’est aussi procuré du houmous local, exempt de tout ingrédient ou ustensile qui aurait pu le rendre non casher.

« Les Israéliens disaient autrefois qu’un jour viendrait où nous ‘mangerions du houmous à Damas’, une expression qui symbolisait l’espoir d’une paix tant attendue. Aujourd’hui, nous mangeons bel et bien du houmous à Damas – et il est même casher », dit Chitrik.

Des chefs préparent de la viande casher dans la cuisine de notre hôtel à Damas, le 15 septembre 2025 (Crédit : Mendy Chitrik)

Pendant que notre repas mijote, quelques-uns d’entre nous, par groupes de deux ou trois, partent se promener dans le souk principal, juste au coin de la rue. Un agent de sécurité accompagne certains d’entre nous, mais d’autres sortent sans escorte. Le programme officiel de la journée est manifestement terminé, et notre sécurité ne semble pas être menacée.

Je me promène seul dans des rues et ruelles, sans signe particulier, et je ne suscite donc aucune attention. Je m’arrête dans une boutique d’antiquités où j’avais vu Jajati et deux autres membres de notre groupe discuter joyeusement un peu plus tôt. Le propriétaire, Mohammad, insiste pour m’accompagner jusqu’à un bureau de change adjacent. Je décide d’échanger 100 dollars – sans imaginer que je recevrais en échange trois liasses de billets de 5 000 et 2 000 livres.

Cent dollars en monnaie syrienne, le 15 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Les billets de 2 000 portent toujours le visage de Bashar el-Assad, qui se cacherait à Moscou. Mais l’ancien dictateur demeure omniprésent dans la Syrie dévastée qu’il a laissée derrière lui. (Contrairement à la dynastie Assad, je ne constate aucun culte de Sharaa au cours de notre brève visite, pas d’affiches géantes à son effigie sur les immeubles.)

De retour au bureau de change, on me remet mes 1,34 million de livres syriennes. Les liasses sont bien trop volumineuses pour tenir dans mes poches. On me propose donc un sac en plastique.

Mohammad m’explique que la livre syrienne a perdu près des deux tiers de sa valeur depuis le début de la guerre civile en 2011. « La situation économique s’est donc progressivement dégradée ? », lui demandé-je. « Oui, mais le pays va mieux maintenant », répond-il.

Le souk de Damas, 15 septembre 2025. (Crédit : Mendy Chitrik)

Plus tard, je croise Lopatin, toujours coiffé de sa kippa, dans le souk. Il cherche des casquettes « I love Syria » pour sa famille. En vain. On en trouve beaucoup avec l’aigle, symbole de la République, mais elles ont un air un peu trop militaire.

Nous nous rabattons sur des glaces. Je me déleste de trois billets de 2 000 livres, extraits de mon imposante liasse.

Deuxième jour : le ministère des Affaires étrangères et des Expatriés

Le mardi est consacré à nos rencontres avec les ministres, et cela commence au ministère des Affaires étrangères.

Nous nous rendons avec notre flotte de taxis turquoise jusqu’à un quartier qui combine des immeubles résidentiels haut de gamme, achevés ou en construction, et de vastes bureaux gouvernementaux en pierre blanche. Dix gratte-ciel sont en passe d’y être achevés, une frénésie contrôlée de reconstruction.

Accueillis avec des sourires et un contrôle de sécurité assez sommaire, nous attendons dans une vaste salle au rez-de-chaussée Qutaiba Idlbi, ancien chercheur principal pour les programmes Moyen-Orient de l’Atlantic Council et aujourd’hui directeur des affaires américaines au ministère.

Grand, élégant, parlant un anglais parfait, il s’avère être de loin le plus franc des hauts fonctionnaires que nous rencontrerons. Ses critiques les plus virulentes sont réservées au Premier ministre Benjamin Netanyahu et à la manière dont le gouvernement israélien traite avec les nouveaux dirigeants syriens.

Idlbi commence par souligner l’importance d’aider la Syrie à renouer avec son peuple, y compris avec ses Juifs. Il note, non sans humour, qu’ancestry.com lui a appris qu’il avait lui-même « 14 % de sang ashkénaze ». La salle éclate de rire.

Le président par intérim de la Syrie, Ahmed al-Sharaa, lors d’une conférence de presse conjointe avec le président français Emmanuel Macron après une réunion à l’Élysée, à Paris, le 7 mai 2025. (Crédit : Stephanie Lecocq/Pool via AP)

Il qualifie le 8 décembre 2024 de « début d’une nouvelle ère pour la Syrie – la construction de ponts à l’intérieur et à l’extérieur » et souligne que la communauté juive connaît bien « les fractures » des décennies précédentes qui l’ont contrainte à un départ quasi complet.

Lopatin insiste sur le caractère amical de la visite du groupe, Chitrik rappelle que des Juifs sont présents en Syrie depuis des millénaires, et Idlbi répond que les nouveaux dirigeants veulent que ceux qui vivent à l’étranger sachent qu’ils seront les bienvenus s’ils souhaitent revenir.

Qutaiba Idlbi (à droite), directeur des affaires américaines au ministère syrien des Affaires étrangères, accueille le rabbin Asher Lopatin et un groupe en visite au ministère le 16 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Il ajoute que le ministère vient de nommer un jeune fonctionnaire, Hamad Kara Ali, que nous rencontrerons plus tard, chargé des questions touchant la communauté juive, notamment les litiges liés aux biens et aux actifs perdus à cause des persécutions. « Nous essayons de jeter un pont » vers les Juifs syriens de la diaspora, explique Idlbi, et de les aider à revenir s’ils le souhaitent. Il précise que des responsables ont déjà rencontré des Juifs syriens à New York.

(Selon certaines rumeurs, il serait possible que Sharaa ait prévu d’organiser de telles rencontres lors de sa prochaine venue à l’Assemblée générale de l’ONU.)

Idlbi affirme que la Syrie s’efforce désormais de mettre en place une politique étrangère fondée sur « les relations, la coopération, les intérêts communs et la gestion des désaccords plutôt que sur les conflits ».

Nous n’avons [qu’une] petite marge de manœuvre… Dans la plupart des cas de guerre civile, dès que la transition a lieu, on retombe dans la guerre civile

Comme tous les ministres que nous rencontrerons, il estime que « la stabilité est le souhait du peuple syrien », même si « certains partisans de l’ancien régime Assad tentent de l’empêcher ». Le fait est, dit-il, que le peuple syrien « a la capacité de déclencher une guerre civile – ou plutôt de la relancer – s’il le souhaite. Mais il ne le souhaite pas ».

Il souligne toutefois n’avoir « [qu’une] petite marge de manœuvre… Dans la plupart des cas de guerre civile, dès que la transition a lieu, on retombe dans la guerre civile. La Syrie, insiste-t-il, est l’un des rares cas où « cela ne s’est pas produit : nous avons survécu ».

C’est alors qu’Idlbi commence à parler d’Israël – de son propre chef d’abord, puis en réponse aux questions du groupe et de ce journaliste.

« Je fais la distinction entre ce que Netanyahu pense et fait, et le peuple israélien et le peuple juif dans son ensemble », affirme-t-il.

De façon générale, il estime que « Netanyahu conduit Israël vers une période d’isolement international ». Plus précisément, il accuse le Premier ministre d’avoir tenté d’utiliser les affrontements meurtriers de l’été à Soueïda « pour créer une nouvelle guerre », et soutient que « si beaucoup en Israël veulent tourner la page, ce n’est pas le cas de Netanyahu ».

Illustration : Des membres des forces de sécurité fidèles au gouvernement intérimaire syrien posant avec leurs armes à feu sur la côte méditerranéenne, dans la ville occidentale de Lattaquié, en Syrie, le 9 mars 2025. (Crédit : Omar Haj Kadour/AFP)

Alors qu’Israël affirme protéger les Druzes, respectant ainsi un engagement historique envers eux de l’autre côté de la frontière, Idlbi soutient que, à Soueïda, Tsahal a visé les forces de sécurité du nouveau gouvernement au moment même où elles tentaient de rétablir le calme, plutôt que les acteurs des violences sectaires. « Ne nous prenez pas pour cible », exhorte-t-il.

Le gouvernement israélien a aussi souligné l’importance de garantir que la frontière nord d’Israël ne soit pas menacée par l’instabilité dans le sud de la Syrie ni par un vide de pouvoir dont l’Iran et d’autres pays pourraient tirer parti. Idlbi, lui, n’en croit rien.

« Depuis le 8 décembre, le gouvernement Netanyahu est la principale menace pour la Syrie », accuse-t-il, citant 900 attaques de l’armée israélienne à l’intérieur de la Syrie et affirmant qu’il n’existe « aucune menace de la Syrie envers Israël ».

Qutaiba Idlbi, directeur des affaires américaines au ministère syrien des Affaires étrangères (à gauche), avec David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, au ministère le 16 septembre 2025. (Crédit : Times of Israel)

Idlbi est catégorique : Damas veut « établir la sécurité dans le sud… Nous voulons voir si nous pouvons parvenir à un accord qui permette aux populations des deux côtés de la frontière de se sentir en sécurité ».

Il dit que les Syriens comprennent « le traumatisme subi par le peuple israélien le 7 octobre » et évoque l’objectif ultime « d’un accord de paix fondé sur les frontières de 1967 ».

Mais tout cela prendra du temps, précise-t-il. Pour l’heure, « lors de nos conversations avec les responsables israéliens », il est évident selon lui « qu’ils ne veulent pas d’une Syrie stable ». Il avance que Netanyahu cherche plutôt à instaurer dans le sud, près de la frontière israélienne, une réalité où le gouvernement syrien serait incapable d’exercer son autorité.

Une erreur, soutient Idlbi. « Nous avons eu la chance de pouvoir chasser l’Iran et le [groupe terroriste chiite libanais du] Hezbollah de Syrie le 8 décembre… Mais l’Iran est prêt à intervenir, prévient-il. Le Hezbollah est prêt à intervenir. » Netanyahu risque donc de « semer les graines d’une nouvelle confrontation ».

Il ajoute qu’Israël chercherait à obtenir un corridor transfrontalier druze, ce que la Syrie ne peut accepter.

Le nouveau gouvernement, poursuit-il, est déterminé à « tourner la page des acteurs non étatiques… Entre 1,5 et 2 millions de combattants ont pris part aux affrontements. Ce n’est pas une situation facile à contrôler ». Il conclut que « toute personne suffisamment réaliste peut voir qu’une Syrie stable est en réalité dans l’intérêt premier d’Israël ».

Un combattant rebelle syrien déchire un portrait du chef du Hezbollah assassiné, Hassan Nasrallah, dans un bâtiment qui aurait été utilisé par le groupe terroriste libanais Hezbollah, dans la ville de Qoussair, dans la province de Homs, au centre de la Syrie, le 15 décembre 2024. (Crédit : AAREF WATAD / AFP)

Alors que nous sommes assis au ministère, les négociations entre Israël et la Syrie battent leur plein, l’administration américaine cherchant apparemment à finaliser un nouvel accord de sécurité avant même l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) de la semaine prochaine. Inspiré des accords de séparation des forces conclus il y a un demi-siècle, ce nouvel accord pourrait, à l’image du traité de paix israélo-égyptien, définir où et comment les forces syriennes seraient autorisées à se déployer dans les zones frontalières avec Israël ou à proximité. Lorsque nous quittons la Syrie le lendemain, Sharaa déclarait que les pourparlers pourraient aboutir « dans les prochains jours ».

Idlbi rejette les rumeurs selon lesquelles Sharaa pourrait rencontrer Netanyahu en marge de l’Assemblée générale. « Il n’y a aucun projet de rencontre à l’ONU », assure-t-il.

Il a probablement raison. Probablement. Mais, en coulisses, les choses évoluent manifestement rapidement.

« Je l’ai entendu avec mon cœur »

Salim Jamous. (Autorisation

Lorsque nous retournons au ministère des Affaires étrangères plus tard dans la journée de mardi pour rencontrer Hamad Kara Ali, le nouveau responsable des questions relatives aux Juifs, Jajati félicite la police pour avoir réagi si rapidement et récupéré les portes volées de la synagogue Menarsha. Il insiste aussi sur la nécessité de mieux protéger les sites juifs.

Chitrik évoque le cas de Salim Jamous, secrétaire général de la communauté juive de Beyrouth, enlevé dans la principale synagogue de la ville en 1984 et jamais revu depuis. Peut-être, suggère-t-il, que le nouveau gouvernement syrien pourrait intervenir.

Eli Cohen, agent espion du Mossad, exécuté en Syrie en 1965. (Crédit: capture d’écran YouTube)

J’ajoute que si la Syrie rendait la dépouille du célèbre espion Eli Cohen, pendu sur la place Marjeh à Damas en 1965, tout Israël serait sidéré et verrait dans cette initiative la preuve qu’il s’agit bel et bien d’une Syrie différente.

« Vous avez parlé avec votre cœur, et je vous ai écoutés avec mon cœur », conclut Kara Ali.

« Oui, mais qu’allez-vous faire ? », demande Schiffman.

« Je vous écoute, je prends des notes, et nous verrons comment travailler ensemble », répond Kara Ali.

Des scènes préservées depuis 2 000 ans

Après avoir quitté Idlbi et le ministère des Affaires étrangères, nous filons vers le Musée national de Damas pour ce qui va s’avérer être la partie la plus extraordinaire de notre séjour.

Notre groupe de visiteurs à Damas, avec des représentants du Musée national de Damas, devant le musée, le 16 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

L’une des membres du groupe, Jill Joshowitz, est conservatrice et archiviste spécialisée dans les objets rituels juifs à Pittsburgh. Elle achève un livre intitulé Visual Exemplars (« Exemples visuels ») consacré aux « personnages bibliques dans l’art et la littérature de la fin de l’Antiquité juive ».

Elle a passé des années à étudier les peintures murales de la synagogue de Doura-Europos, une synagogue vieille de 2 000 ans, découverte en 1932 dans l’est de la Syrie. Ces fresques hautes de sept mètres, aux couleurs éclatantes, qui ornaient les murs de la salle de réunion, ont miraculeusement survécu : l’armée romaine avait fortifié les bâtiments proches des remparts de la ville – dont la synagogue – en les comblant de terre et de débris. Les fresques furent ainsi protégées des destructions et des intempéries, et le bâtiment est resté enfoui pendant des siècles, jusqu’à sa redécouverte par les archéologues.

Les murs peints et le plafond décoré de carreaux ont été démontés et transférés au Musée national de Damas il y a plusieurs dizaines d’années, où ils sont restés depuis. Mais Joshowitz ignore encore, tandis que nous approchons du musée, dans quel état ils se trouvent, comment ils sont exposés et si, même pour une délégation juive invitée par le gouvernement, il est possible de les voir.

« Ce sera soit l’un des jours les plus décevants de ma vie, soit l’un des plus beaux », dit-elle à notre arrivée.

Ce sera l’un des plus beaux.

Notre groupe de visiteurs à Damas admire les peintures murales de la synagogue de Dura-Europos au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Les fresques sont bel et bien conservées au musée, reconstituées dans – ou plutôt sous la forme de – une salle qui leur est entièrement dédiée, soigneusement entretenue et plongée dans la pénombre.

Elles ne sont pas accessibles au public pour des raisons de conservation. Mais des demandes ont été formulées et des autorisations accordées : Rima Khawam, conservatrice en chef du musée, nous ouvre donc les portes de ce qui apparaît immédiatement comme une salle sacrée.

Nous sommes tous saisis par la splendeur du lieu : des scènes bibliques s’étendent du sol au plafond, vieilles de deux millénaires, d’une intensité chromatique saisissante, surmontées d’un plafond décoré.

Images d’une visite d’un groupe juif aux peintures murales de Dura-Europos au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025 (David Horovitz/Times of Israel)

Pour Joshowitz, l’expérience marquante : elle peut enfin contempler enfin, dans toute leur magnificence, ces œuvres qu’elle a étudiées de loin pendant des années et qu’elle n’aurait jamais imaginé voir de ses propres yeux.

Nous lui demandons de nous guider parmi les scènes : le sacrifice d’Isaac ici, l’Exode d’Égypte là, trois représentations de la menorah du Temple ailleurs. Nous l’interrogeons sur ces multiples mains en haut de certaines fresques – témoins d’une époque, note-t-elle, qui précède d’un millénaire la clarification par Maïmonide que la puissance divine ne devait pas être représentée dans les lieux de culte. Les artistes, dit Joshowitz, « savaient d’une manière ou d’une autre qu’ils ne devaient pas tenter de représenter Dieu ».

Jill Joshowitz (à gauche) et Rima Khawam discutent des fresques de la synagogue de Doura-Europos au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Khawam se rapproche d’elle, et bientôt, toutes deux parcourent lentement la salle, se montrant des détails, échangeant sur leur signification et enrichissant mutuellement leur compréhension.

D’une manière ou d’une autre, nos chauffeurs, plusieurs agents de sécurité et quelques soldats syriens se sont laissés attirer dans la pièce et, comme nous tous, contemplent bouche bée ces fresques envoûtantes, devant, au-dessus et tout autour de nous. « Je me demande quand un rabbin a pu voir cela pour la dernière fois », souffle Chitrik, lui aussi fasciné.

Deux chauffeurs et Jill Joshowitz (à droite) contemplent les peintures murales de la synagogue de Dura Europos au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Nous perdons toute notion du temps, mais le reste du programme nous attend. Khawam veut nous montrer d’autres pièces. Joshowitz demande si elle peut rester encore quelques minutes devant les fresques pendant que nous poursuivons la visite. Sa demande est acceptée.

Les vestiges de Jobar

Khawam nous réserve une nouvelle surprise, apparemment improvisée. Elle nous conduit dans une autre partie du musée, dans un bureau transformé en réserve improvisée, loin du regard du public.

Cette pièce, dit-elle, contient des objets provenant de la synagogue détruite de Jobar, où nous nous étions arrêtés la veille. Ils y ont été transférés en 2017, sous la présidence de Bashar el-Assad, « et nous les conservons jusqu’à ce qu’ils puissent être exposés différemment ou, au minimum, restaurés ».

Matériel provenant de la synagogue Eliyahu Hanavi détruite à Jobar, conservé au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Nous nous entassons dans la petite pièce. Près de la porte se trouve un grand conteneur rempli surtout de reliques assez récentes : une lampe Ner Tamid (flamme éternelle), une lampe ottomane et divers objets muraux. Au fond, dans des caisses en bois de type militaire, reposent des rouleaux de Torah depuis longtemps privés de leurs manteaux traditionnels, fragiles parchemins rescapés de la zone de guerre.

« Tout ici porte les traces du feu et des combats », explique Khawam. « Il y a du bois, du textile, du cuir, du métal – chaque matériau nécessite une restauration différente. Nous avons des experts, mais nous manquons aussi de matériaux de restauration. Il n’a déjà pas été simple de gérer la préservation de notre propre archéologie. Nous essayons d’assumer notre responsabilité, de maintenir ces collections en bon état, pour leur conservation, leur protection et leur restauration. »

Matériaux provenant de la synagogue Eliyahu Hanavi détruite à Jobar, conservés au Musée national de Damas, le 16 septembre 2025. Les rouleaux de la Torah se trouvent dans les boîtes au fond de la pièce. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Je lui demande ce dont elle aurait besoin. A-t-elle besoin d’une expertise juive pour ces artefacts, qui sont surtout modernes plutôt qu’archéologiques ? « De n’importe quel expert international », répond-elle.

Elle m’autorise ensuite à prendre trois photos de la pièce, en insistant pour que je relaie son message : ils essaient d’assumer leur responsabilité et de préserver ces objets de manière sérieuse, afin qu’ils puissent un jour être restaurés et montrés au public.

Les conséquences d’un échec

Nous reprenons notre route effrénée à travers les rues bondées et chaotiques, beaucoup plus encombrées qu’il y a quelques mois, m’explique-t-on, en partie parce que les restrictions sur les voitures importées ont été levées, pour rejoindre deux ministres du gouvernement. Tous deux manifestent leur bonne volonté envers ce groupe juif et évitent soigneusement toute controverse liée à Israël.

Ils nous font comprendre que ce moment est également décisif pour les nouveaux dirigeants qui doivent stabiliser, guérir et reconstruire un pays sans garantie de succès.

C’est la seule chance pour la Syrie. Si nous ne saisissons pas cette opportunité, la Syrie disparaîtra. Et ce sera une catastrophe aux conséquences terribles pour l’Égypte, l’Irak, le Liban et le nord d’Israël

Mohammad Nidal al-Shaar, ministre de l’Économie et de l’Industrie, qui a réussi à démissionner sans encombre d’un poste similaire sous le régime d’Assad, affirme que la Syrie « est à un tournant… Avant, nous avions des rancunes et des slogans, maintenant nous devons faire preuve d’unité et de coopération ».

« C’est la seule chance pour la Syrie », affirme-t-il avec une conviction brûlante, lorsqu’il explique pourquoi il ne lui a fallu que trois minutes pour accepter l’invitation de Sharaa à occuper ce poste. « Si nous ne saisissons pas cette opportunité, la Syrie disparaîtra. Et ce sera une catastrophe aux conséquences terribles pour l’Égypte, l’Irak, le Liban et le nord d’Israël. »

Shaar estime que la Syrie « est à un tournant… Avant, il y avait des rancunes et des slogans, maintenant il faut de l’unité et de la coopération ». Il dit avoir accepté en trois minutes l’invitation de Sharaa à rejoindre son gouvernement, convaincu que « c’est la seule chance ».

Il explique que les nouveaux dirigeants « partent de bien en dessous de zéro, mais que cela représente aussi une opportunité de repartir sur de nouvelles bases », avec « un esprit neuf et une gestion nouvelle ». Dans son domaine, cela signifie passer « d’une économie chaotique » à « une économie libre, compétitive, avec des freins et contrepoids ».

Plus largement, il se dit convaincu « qu’il existe un mécanisme d’autocorrection : quand quelque chose ne va pas, il faut y remédier ».

Il pense que « le monde a décidé que la Syrie allait devenir un pays stable, comme il l’a fait avec la Corée du Sud ».

« Transmettez à vos compatriotes américains ce que vous avez vu », exhorte-t-il. « La Syrie est accueillante. Elle est ouverte à tous. Nous utiliserons nos ressources pour notre propre bénéfice et celui de nos voisins. »

Mohammad Nidal al-Shaar, ministre syrien de l’Économie et de l’Industrie, rencontre un groupe juif en visite au ministère à Damas le 16 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

La Syrie dispose de nombreuses ressources, dit-il, même si une partie du nord-est échappe encore au contrôle du gouvernement. Interrogé sur ce que les États-Unis peuvent apporter, il répond sans hésiter : « Nous voulons de la technologie, pas des matières premières. »

Je ne peux m’empêcher de penser qu’il est triste qu’il ne se tourne pas naturellement vers Israël pour ce type d’aide – ce qui aurait peut-être été envisageable avant l’invasion et le pogrom du Hamas, qui ont déclenché la guerre en cours depuis deux ans.

Quand je lui demande comment il envisage les relations entre Israël et la Syrie, il reconnaît que « des négociations sont en cours entre nos deux pays » et que « certaines choses ont besoin d’être peaufinées ».

« Votre visite », dit-il en souriant, « est l’un de ces ajustements nécessaires ».

Tous les responsables que nous rencontrons se montrent dévoués et compétents. Le professeur al-Shaar est un économiste remarquablement formé et expérimenté, ancien directeur de la gestion des marchés chez Fannie Mae et conseiller économique à la Banque mondiale.

Je résiste à la tentation de comparer mentalement avec certains responsables israéliens. Mais je me demande tout de même comment un leadership qui, il y a peu, était guidé par une idéologie djihadiste et luttait violemment pour renverser un régime honni, a pu si rapidement mettre en place une hiérarchie capable d’identifier des cadres résolus à construire un avenir meilleur pour leur pays, et prêts et disposés à travailler avec Sharaa, conscients de l’urgence de la situation.

Mohammad Nidal al-Shaar, ministre syrien de l’Économie et de l’Industrie, avec David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israel, à Damas, le 16 septembre 2025 (Asher Lopatin)

En quittant le bureau de Shaar, alors que des gens font la queue pour poser avec lui, je lui demande s’il accepterait d’être photographié aux côtés du journaliste israélien du groupe. « Bien sûr », me répond-il.

Quand nous rejoignons les ascenseurs, une délégation tchèque attend déjà pour le rencontrer, un autre maillon de la chaîne des soutiens et investisseurs potentiels. Nous prenons encore quelques photos ensemble.

Steven Dishler, vice-président adjoint aux affaires internationales et publiques du Jewish United Fund of Metropolitan Chicago, me glisse discrètement que la Syrie subit une sécheresse prolongée, l’une des pires de son histoire récente. « Israël pourrait faire tant dans l’irrigation goutte à goutte, la récupération d’eau et d’autres domaines où son expertise est reconnue », note-t-il. Peut-être est-ce encore possible.

Vous n’êtes pas obligé de dire oui

Hind Aboud Kabawat, ministre des Affaires sociales et du Travail, seule chrétienne et seule femme du gouvernement de transition, raconte avoir grandi avec Bashar el-Assad – « elle est allée à l’école française avec lui » à Damas – et l’avoir rencontré plus tard également.

Sur Assad, elle dira, « Dites ‘non’, et c’est votre dernier jour ». Mais Sharaa, dit-elle, « il nous écoute. Nous ne sommes pas obligés de dire oui. Vous pouvez dire non et vous expliquer. Il veut dialoguer. »

Figure reconnue de l’opposition, juriste, universitaire et activiste, Kabawat affirme que la nouvelle direction semble vouloir placer les bonnes personnes aux bons postes.

« Je suis traitée comme une égale. Je dis ce que je veux. Personne ne me donne d’ordres ici. Nous faisons un vrai travail au quotidien », explique-t-elle – un travail sérieux, notamment la lutte contre le chômage, qu’elle estime à environ 60 %.

Quand on lui demande pourquoi elle a accepté ce poste, elle cite Hillel, ce qui convient parfaitement à notre groupe : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? ».

Hind Aboud Kabawat, ministre des Affaires sociales et de l’Avoda, accueille un groupe juif à Damas, le 16 septembre 2025 (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Un aperçu limité, à un moment décisif

Nous avons vu énormément de choses, mais on ne découvre pas un pays en 48 heures. Moins encore un pays suspendu entre désintégration et reconstruction, avec une direction transitoire jusque-là connue pour son extrémisme islamique et qui n’a pas encore fait ses preuves en matière de construction nationale.

Nous avons à peine quitté le cœur de la capitale, une sorte de bulle relativement épargnée par la guerre. L’un des responsables du ministère des Affaires étrangères qui nous accompagnaient n’était jamais allé à Jobar, à quelques minutes en voiture, et a été bouleversé par la dévastation que nous avons tous constatée là-bas.

Le président américain Donald Trump (à droite) serrant la main du président par intérim syrien Ahmed al-Sharaa (à gauche) à Ryad, le 14 mai 2025. (Crédit : Bandar al-Jaloud/Palais royal saoudien/AFP)

Nous avons été reçus par un gouvernement désireux de montrer un visage accueillant au monde développé, en quête de stabilité et affichant une volonté stratégique de la maintenir. Ahmed al-Sharaa a conquis Donald Trump en quelques minutes lors de leur rencontre en Arabie saoudite en mai. « Un homme jeune et séduisant. Un homme fort. Un passé solide. Un passé très solide. Un combattant. Il a vraiment toutes les chances de réussir », avait déclaré Trump, levant immédiatement les sanctions contre la Syrie et encourageant Sharaa à rejoindre les accords d’Abraham le moment venu.

Le président syrien se rendra la semaine prochaine à l’Assemblée générale de l’ONU avec une importante délégation. Lui, ses ministres et ses hauts fonctionnaires, judicieusement choisis, devraient se faire de nombreux nouveaux amis au cours de ce voyage – un contraste saisissant avec Israël, presque universellement isolé et vilipendé.

Les responsables que nous avons rencontrés savent que cette période est cruciale pour la Syrie : ils n’ont pas beaucoup de temps pour relever une nation brisée. Le succès stratégique ne viendra pas vite ; l’échec, lui, serait immédiat

Le président syrien se rendra la semaine prochaine à l’Assemblée générale de l’ONU avec une importante délégation. Lui, ses ministres et ses hauts fonctionnaires, judicieusement choisis, devraient se faire de nombreux nouveaux amis au cours de ce voyage – un contraste saisissant avec Israël, presque universellement isolé et vilipendé

Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait en arrivant à Damas : allaient-ils vraiment me laisser entrer malgré les assurances écrites ? Le fait de préciser, au cours de nos rencontres, que je suis rédacteur en chef du Times of Israel, journaliste de Jérusalem, allait-il provoquer de la gêne, voire pire ?

Ma carte d’embarquement pour la première étape du voyage de retour depuis Damas, le 17 septembre 2025. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Je ne savais pas non plus ce que cela donnerait de me promener dans Damas aux côtés de rabbins et d’érudits, clairement identifiables comme juifs et pas vraiment rapides à la marche. Bien sûr, tout peut arriver à tout moment. Mais durant nos 48 heures, rien de fâcheux ne s’est produit.

Lopatin avec sa kippa, Chitrik avec son chapeau, Schiffman avec sa barbe flottante ont été accueillis avec chaleur et respect à chaque rencontre dont j’ai été témoin, lors d’événements officiels ou de promenades dans les ruelles du souk principal, parmi les travailleurs damascènes.

Mardi soir, alors que Chitrik et moi rentrions à l’hôtel par une ruelle, un homme d’âge mûr s’est arrêté à côté de nous sur sa petite moto et a fait signe à Chitrik. Il voulait prendre un selfie.

Chitrik a accepté, a souri et a repris sa route. On n’aurait pas pu imaginer un moment plus emblématique.

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