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Scène du spectacle "À rendre à M. Morgenstern en cas de demande" mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)
Scène du spectacle "À rendre à M. Morgenstern en cas de demande" mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)
Interview

À rendre à Monsieur Morgenstern en cas de demande

C’est un avis de recherche, une introspection familiale non moins qu’une création théâtrale d’une grande puissance d’évocation et d’une tension permanente

Scène du spectacle "À rendre à M. Morgenstern en cas de demande" mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

S’interrogeant sur le lien, pendant la Seconde Guerre mondiale, entre deux hommes de cultures différentes, la pièce À rendre à Monsieur Morgenstern en cas de demande doit sa force au talent tout autant qu’à l’empathie de son créateur, Frédéric Moulin, également très convaincant sur scène.

L’irruption d’un dossier contenant des documents sur des réfugiés juifs a bouleversé la vie du metteur en scène, comédien et acteur. Il aura fallu attendre l’ouverture d’une boîte mystérieuse pour faire surgir les non-dits familiaux et mener une enquête afin de retracer l’itinéraire des fugitifs. Et surtout de tenter d’en retrouver les descendants.

Une représentation unique sera donnée le mardi 15 février prochain au Studio Raspail à Paris. D’autres sont prévues à travers la France et espérées en Suisse, aux Etats-Unis et bien sûr en Israël.

Une pièce à voir, ne serait-ce que pour Monsieur Morgenstern et pour tous les autres qui, là, nous le demandent…

Documents projetés durant le spectacle « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande » mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

Times of Israël : Tout commence, pour vous, en 1979, à la mort de votre grand-père Louis Moulin, retourné vivre dans sa région mosellane natale. Vous ne l’aviez jamais rencontré, n’en saviez quasiment rien, si ce n’est au travers de la mauvaise réputation véhiculée par la légende familiale qui évoquait même son enterrement dans une fosse commune. Pourquoi ce traitement ?

Frédéric Moulin : Chaque fois que dans la famille, on en parlait, c’était pour ne pas en parler. Ma grand-mère ne disait pas grand chose de son ex-mari : ils avaient mis quinze ans à régler leur divorce, il ne payait pas la pension et il était alcoolique. Si bien qu’il avait « bu » l’imprimerie que son père avait achetée en 1940 à Lyon où la famille s’était réfugiée. C’était un être fantasque, proche de ses enfants mais un mauvais gestionnaire, toujours surendetté. Quant à la fosse commune, c’est l’idée sur laquelle nous étions tous restés : faute d’argent, il n’avait pas pu être enterré dans une tombe. Tout cela relève de la perception très négative attachée à ce grand-père dont la seule trace qui restait était un portrait sur une commode.

Votre père avait rapporté de la maison du défunt une boîte en carton bouilli dont un conseil de famille avait décrété qu’il ne fallait pas l’ouvrir de peur qu’un passé douloureux ne s’en échappât. Est-ce ce qui, comme la boîte noire d’un avion, lui a valu d’être bien conservée et de délivrer ses secrets le moment venu ?

Cela s’est fait tacitement. La boîte avait été remisée car elle contenait, sur le dessus, les papiers du divorce houleux de mes grands-parents. Nous étions très proches de ma grand-mère et nous la voyions beaucoup. Mon père ne voulait pas exhumer des souvenirs désagréables…

Documents projetés durant le spectacle « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande » mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

C’est donc à la mort de votre grand-mère que la boîte est sortie de l’oubli. C’est là qu’a surgi une autre histoire, à travers une quantité impressionnante de documents originaux – courriers privés et officiels en français et en allemand, livrets de famille, passeports, photos, actes de naissances, certificats médicaux, assignations à résidence…

Et des papiers personnels, le tout au nom d’un certain Léopold Morgenstern, de sa femme Rosa, de sa fille Herta et de son gendre Karl Singer. Le dernier document les concernant date du 14 février 1942. Par la suite, j’ai pu compléter mes recherches en allant sur Internet et en rencontrant des scientifiques et des experts. À une étape de mon enquête où je ne retrouvais plus leur trace, j’ai pensé qu’ils avaient été déportés. J’ai passé des nuits entières à scruter les listes de convois. C’est, je crois, le moment le plus traumatisant de l’enquête : relever tous les Morgenstern et Singer, avec en face, des cases qui n’étaient pas toutes forcement remplies – là manquait l’origine, ailleurs la date de naissance… – et, à droite, la mention « assassiné » ou « non indiqué »…

« Mon rêve est qu’un jour, quelqu’un se lève dans le public et dise : Je suis une ou un descendant(e) »

Ces papiers étaient accompagnés d’une note manuscrite de votre grand-père : « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande ». Pourquoi cette découverte a-t-elle eu un impact immédiat sur
vous ?

Sans doute à cause des non-dits sur le grand-père et du sujet tabou qu’il était devenu. Une envie de savoir. La note manuscrite sonnait comme une injonction. Si j’avais eu un métier autre que celui de metteur en scène, peut-être aurais-je confié ces documents à un fonds d’archives ou à un musée. Et puis mon rêve est qu’un jour, quelqu’un se lève dans le public et dise : « Je suis une ou un descendant(e) ».

Pourquoi être allé au-delà de l’injonction qui stipulait : « En cas de demande » ?

Documents projetés durant le spectacle « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande » mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

Parce que j’y ai vu l’horreur et la barbarie liées à cette époque. « En cas de demande » induit le doute quant à leur sort. Si j’ai encore ces documents, c’est qu’ils n’ont pas été demandés. J’ai voulu en savoir plus. Surtout, je veux rendre ces documents qui ne m’appartiennent pas. Un musée me les a demandés. Je suis prêt à les prêter pour une exposition temporaire mais je ne les donnerai pas.

Vos espoirs reposent maintenant sur la petite-fille de Léopold, Suzanne Singer et son petit-fils Robert Singer…

Oui et ils ont peut-être des enfants. Il se peut qu’ils aient changé de nom. L’historienne Ruth Fivaz-Silbermann m’a dit qu’il y avait de fortes probabilités qu’ils soient partis à Chicago après la guerre. Sont-ils restés aux Etats-Unis, sont-ils partis en Israël, ou revenus en France ? Je ne le sais pas…

Comment est née l’idée de la pièce ?

C’est un chemin – mon chemin – qui se poursuit car l’enquête n’est pas terminée. Ce caractère inachevé est très important. Il me fait revisiter ce parcours et interroger le lien, qui n’est pas clair, entre mon grand-père et la famille Morgenstern. La comédienne qui joue mon personnage le dit : « Je ne peux pas y échapper ». Je pense que chacun d’entre nous est un jour confronté à un « trajet » de ce genre. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu le porter sur une scène : ces documents ont un impact émotionnel énorme, ils nous conduisent dans le concret de l’effroyable et nous ancrent dans un présent que je voulais absolument partager avec le public.

Pourquoi n’interprétez-vous pas votre rôle ?

On cite souvent, dans le milieu du théâtre, la phrase selon laquelle « Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». La transposition, à travers l’incarnation par une autre personne dotée de son propre imaginaire, rend l’image vraisemblable. Il se trouve que lorsque nous avons commencé les répétitions, j’étais coincé, voire empoté. Le rôle me « collait » trop. Il fallait une distance. Sabine Moindrot a énormément travaillé, ce qui lui a permis d’incarner ce qui m’est arrivé. Tout comme j’incarne sur scène les six personnages que j’ai effectivement rencontrés.

Scène du spectacle « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande » mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

À commencer par votre mère. Pourquoi vous dit-elle : « Brûle tout ! Qu’est-ce que tu vas remuer la merde ? » ?

Le rôle de la mère englobe un ensemble de figures, notamment celles de mes grand-mères et de ma tante. Toutes ont entretenu la mauvaise image du grand-père et continueront de le faire. En fait, c’est ma grand-mère maternelle qui m’a dit de tout brûler : elle a connu la rafle de Villeurbanne de 1943 où des civils étaient arrêtés dans la rue. Elle a vu son père y échapper de justesse. C’est sans doute le sens de sa phrase…

« Si l’on peut penser – c’est une hypothèse – que mon grand-père, malgré sa mauvaise réputation, peut être réhabilité par une action qu’il aurait faite… »

Mais vous, avez-vous le sentiment de remuer la merde ? Et si oui, pourquoi le faites-vous ?

Le rapport que j’ai à cette histoire tient d’abord à ma sensibilité et au lien que j’ai découvert entre mon grand-père et la famille Morgenstern. Si l’on peut penser – c’est une hypothèse – que mon grand-père, malgré sa mauvaise réputation, peut être réhabilité par une action qu’il aurait faite… Nombreux sont ceux qui ont aidé les Juifs et qui ne l’ont pas fait savoir après la guerre.

Il y a, dans notre famille, une discrétion maladive. Jugez-en : alors que j’avais entamé mes recherches depuis deux ans et que je déjeunais chez lui à Lyon, mon oncle m’a tendu un papier qu’il avait retrouvé : c’était l’acte de mariage de Léopold et de Rosa ! « C’était dans le grenier » m’a-t-il dit. Je ne serais pas surpris que d’autres papiers attendent encore d’être trouvés…

La quantité d’informations fait de cette histoire un puzzle qu’il n’a pas dû être aisé de mettre en scène. Comment êtes-vous parvenu à maintenir la tension et à rendre la chronologie des évènements si limpide : la mise en scène très sobre, la projection des documents d’archives sur un écran en tulle blanc, les formes géométriques, les jeux de lumière qui font alterner les ténèbres et les moments d’espoir ?

Je me suis beaucoup interrogé, que ce soit au théâtre ou au cinéma, sur certaines créations drapées dans une esthétisation. Elles n’ont, selon moi, pas lieu d’être. J’ai très vite fait le choix d’écarter toute reconstitution historique et de ne pas associer de bande sonore au propos du spectacle. Caroline Garnier, pour la dramaturgie et François Robert pour la lumière m’ont aidé à construire des situations dans des espaces qui installent l’effroi et déclenchent des interrogations dans le monde d’aujourd’hui.

Si j’ai pensé à ces formes géométriques, c’est qu’elles vont avec la boîte ovale qui, finalement, est au cœur de cette histoire. La question est de savoir comment chacun de nous se représente la mémoire et les images qu’il nous a été donné de voir dans notre enfance. Les éléments géométriques permettent de neutraliser toute représentation et tout affect afin que chacun puisse dessiner, dans son cerveau, sa propre forme en fonction de sa position sociale, de ses antécédents familiaux, de ses origines, de son éducation et de tout ce qui le fait être.

Tout récemment, j’ai entendu un historien dire que, pendant les années 1930 marquées par l’ascension d’Hitler et la volonté de tout contrôler, on demandait à des Allemands de raconter leurs rêves qu’on estimait pouvoir trahir des pensées subversives. Figurez-vous que l’un d’eux avait répondu que pendant ses rêves, il voyait des formes géométriques ! Il ne se condamnait pas, il n’était pas condamnable. Il me faudrait plusieurs jours pour parler de toutes les coïncidences qui se sont « emboîtées » et des intuitions, conscientes ou non, que j’ai eues depuis que je suis engagé dans ce projet. Entendre ce propos sur les formes géométriques alors que j’avais écrit la pièce longtemps avant m’a sidéré…

Scène du spectacle « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande » mis en scène par Frédéric Moulin. (Autorisation)

La pièce fait état des découvertes que vos recherches vous ont amené à faire sur une histoire dont vous n’étiez pas très familier. Comme le fait de relever que l’on parlait, à l’époque, « d’Israélites » et non de « Juifs », de comprendre qu’une forme de statut des Juifs avait été instauré par la législation de la IIIe République ou que les Morgenstern étaient désignés comme étant de « nationalité ex-autrichienne »…

Ex-Autrichien : définir par la négative signifie que Léopold est quoi ? Qui ? De quelle nationalité ? Lire cette mention sur les papiers officiels m’a choqué. Cela revient à nier l’identité d’un individu, à l’ostraciser et à disposer de lui. D’où la question : comment nommer l’Autre, s’adresser à lui, dans un cadre administratif, dans la vie ? Tant de choses m’ont également touché de plein fouet.

Dans le film La rafle de Rose Bosch, j’incarnais Bousquet. Le souvenir de ce rôle m’est revenu au cours de mes recherches sur Léopold, à telle enseigne que je me suis vu en train de traquer une famille juive, comme le faisait Bousquet au moment des fichages. Il y a aussi ce magnifique documentaire sur la Rue Saint Maur (ndlr « Les enfants du 209 rue Saint-Maur » de Ruth Zylberman). Rappelez-vous : quand la réalisatrice retrouve, aux Etats-Unis, un homme qui fut l’un des enfants de l’immeuble, elle se heurte, dans un premier temps, à un refus. Il ne veut pas y retourner, il ne veut pas voir les documents.

Ce moment fait écho à l’une des scènes de ma pièce : a-t-on envie de savoir ?

Et la rafle d’août 1942 en zone sud au sujet de laquelle votre enquête vous a permis de noter que le préfet voulait « désengorger » Lyon ?

Oui, certains préfets ont fait preuve de beaucoup de zèle. Le mot « désengorger » a bien été utilisé. On ne parle jamais de cette rafle du 26 août 1942 en zone sud.

Elle a pourtant été terrible…

« On ne parle jamais de cette rafle du 26 août 1942 en zone sud »

Le lien entre votre grand-père et la famille Morgenstern est pour l’instant inexpliqué. Peut-être le restera-t-il. Pourquoi écrivez vous : « Peu importe » ?

J’ai construit ce spectacle car il s’est imposé à moi. L’important est que cette pièce existe. J’aimerais connaitre la nature de ce lien mais, dans la famille, il ne reste aujourd’hui que mon père et mon oncle. Je leur en ai voulu d’avoir imposé cette attente. En 1979, à la mort de Louis, ma grand-mère était vivante et nous aurions pu lui poser des questions. J’aurais pu dès lors entamer les recherches.

Reste que l’on perçoit nettement, dans la pièce, que Sabine aimerait bien découvrir que le grand-père avait aidé les Morgenstern-Singer. D’autant que votre grand-mère avait toujours affirmé qu’il avait travaillé avec André Bollier, l’une des figures de l’impression de tracts et journaux clandestins pendant la Résistance…

Oui, ce désir est prégnant et d’ailleurs la pièce a donné lieu à une sorte de thérapie familiale. Mon père a été très présent et m’a accompagné dans mes recherches. Mon oncle, tout taiseux qu’il soit, a clairement dit, lors d’une rencontre avec des élèves à la suite d’une représentation, qu’il s’agissait d’une façon de réhabiliter son père.

Dans la pièce, on voit bien que Sabine se débat avec sa conscience. S’agit-il de faire parler les documents sans tomber dans le piège des contre-vérités ?

J’ai rencontré des scientifiques qui m’ont initié à une méthodologie très précise. C’est souvent en découvrant une nouvelle discipline que l’on peut mieux appréhender le sujet sur lequel on travaille et progresser. Il s’agit d’émettre des hypothèses et d’établir des grilles d’intelligibilité afin de voir sur quelles bases on peut transmettre une mémoire.

Et cette « investigatrice professionnelle » que vous incarnez avec brio, qui veut s’emparer de l’histoire en incitant Sabine à jouer sur le nom de « Moulin », arguant que « Y en a qui ne se grattent pas » ?

Il s’agit pour ces gens-là, ces charognards, de faire du buzz. Au bout du compte, ces méthodes ne mènent pas au débat. Ce genre de personnage existe, vous l’aurez compris… Par ailleurs, l’actualité, notamment à travers le discours de certains candidats à la présidentielle, nous en dit également long là-dessus.

Le fait que Léopold était un Juif ashkénaze germanophone vous a valu de découvrir le mot « Yekke » et de vérifier, au fil de sa correspondance très circonstanciée qui a nourri votre enquête, la touche de formalisme à laquelle il n’échappait pas …

Il était toujours en règles. Dans cette masse de documents, j’ai également découvert des certificats médicaux. Là, j’étais vraiment au cœur de l’enquête et j’ai pu, preuves à l’appui, vérifier qu’il avait été aidé par des médecins.

« Poursuivre mes recherches et partager cette histoire en Israël »

Hormis les très bonnes retombées presse que la pièce a obtenues, avez-vous eu des retours ?

J’ai eu de nombreux retours sur les réseaux sociaux et par mail. Des gens m’ont envoyé des photos pour illustrer les endroits par où la famille avait dû passer, d’autres, qui eux aussi avaient dû fuir, m’ont proposé d’apporter leur témoignage. Des Morgenstern m’ont même écrit, pour me dire : « Ce n’est pas nous » !

La pièce sera-t-elle présentée en Israël ?

Ce serait formidable. Pour poursuivre mes recherches et partager cette histoire en Israël. Avec l’espoir, toujours, que quelqu’un se lève dans la salle…

Représentation le mardi 15 février 2022 à 20 heures au Studio Raspail, 216 bd Raspail, 75014 Paris
Pour acheter vos billets, cliquez ici.

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