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Interrogé sur l’Affaire par le Times of Israel, Philippe Collin parle au présent. Tant parce qu’il est pleinement immergé dans son sujet que parce qu’il est convaincu que l’héritage républicain de la France vient de ce point de bascule qui, s’il divisa âprement le pays, en façonna les fondements qui la constituent aujourd’hui.
Adaptation de son podcast suivi, sur France Inter, par plus de 3 millions d’auditeurs, ce livre déroule, aux côtés d’historiens et de chercheurs, le combat d’Alfred Dreyfus et décrypte les rouages d’une machination dopée par l’antisémitisme de l’époque. C’est, à le lire, la personnalité d’un « authentique héros civique pétri de vérité et de valeurs républicaines » qui se détache, bien différente du personnage falot et résigné souvent retenu par la postérité.
À l’aune de chapitres thématiques formidablement illustrés et éclairés par l’apport des différents intervenants, le lecteur prend la mesure de la complexité de l’affaire, de ses concours de circonstances, de ses coups du sort et de la situation des Juifs de l’époque, quelque part entre l’intégration héritée de la Révolution française et l’antisémitisme présent dans toutes les couches de la société.
C’est l’histoire d’un pays qui fabriqua, à travers l’un de ses citoyens juifs, la figure du coupable idéal mais qui, comme aimait à le rappeler le grand-père de Levinas, se déchira aussi « pour sauver l’honneur d’un petit officier juif ». L’Affaire Dreyfus est également, et surtout, ce que nous en dit le titre : le combat de la République, garde fou et contrepoids que ce récit foisonnant donne à saisir à travers la grandeur de ceux qui ont fait preuve de bravoure, de pugnacité et de foi républicaine.
Mais si, 130 ans plus tard, l’Affaire Dreyfus continue d’incarner la victoire de la République et l’acmé des valeurs de justice et de rectitude des faits, qu’en est-il de la pérennité de sa vigueur d’exemplarité ? C’est la question qui clôt l’entretien que nous a accordé Philippe Collin.
En prolongement du travail radiophonique et du récit consacré à l’affaire, Philippe Collin et la réalisatrice Juliette Médevielle proposent une création originale sur un espace scénique avec pour narrateur, Philippe Collin, entouré du comédien Eric Ruf dans le rôle d’Alfred Dreyfus et de l’historien Philippe Oriol pour éclairer et analyser certains points. Un tiers de la représentation sera dédié à un temps de débat et d’échanges avec l’équipe sur scène. (*)
Times of Israël : L’affaire Dreyfus constitue, écrivez-vous, un tournant majeur dans l’histoire politique française. Est-ce parce qu’elle a mis en lumière des dualités, des antagonismes entre des socles fondateurs de la société : l’Universités contre l’Armée, l’École contre l’Église, la Presse contre l’État ? Et ce, pouvait-on lire dans votre roman Le Barman du Ritz (Albin Michel, 2024), jusque dans les salons de l’hôtel du Ritz, devenu le théâtre d’un affrontement entre une ligne réactionnaire conservatrice, voire antisémite et une ligne progressiste, dreyfusarde, portée par Sarah Bernhardt et ses amis …
Philippe Collin : Si je parle de quasi-matrice de la société française au XXe siècle, c’est qu’à la fin des fins, c’est un combat mené par les forces républicaines et que c’est une victoire. En 1906, Dreyfus est réhabilité et de cette affaire vont naître les partis politiques français et des lois fondamentales, comme celle de 1901 (droit d’association) ou celle de 1905 (séparation des Églises et de l’Etat). Vont aussi se dessiner deux visions de la France et de la nation : un patriotisme et un nationalisme, une vision ouverte et une vision fermée.
Quand elle était enfant, Lucie Aubrac a eu des maîtresses d’école dont certaines avaient vécu l’Affaire Dreyfus. L’une d’elles lui a raconté un jour, dans des termes accessibles à un enfant, que le patriotisme était une porte ouverte et que le nationalisme était une porte fermée. Il me semble que cela raconte, simplement et clairement, ce qu’est l’Affaire Dreyfus : deux visions du monde qui s’opposent. La République en sort grandie et vainqueur. C’est pourquoi je parle de matrice : on en sort avec un nouvel horizon à mettre en place et à expérimenter.
En traitant tous les sujets politiques français du XXe siècle – les résistantes, Pétain, Céline, Blum, etc – on constate que l’on y croise tout le temps l’Affaire Dreyfus, comme une sorte de série matricielle où naît la vie politique française du siècle.
Votre livre montre que, dans une atmosphère d’antisémitisme prégnante parmi les officiers supérieurs, Dreyfus a incarné pour l’armée le coupable idéal. Quelle est donc cette « cote d’amour » pour laquelle il avait reçu, pendant ses études, la note de zéro ?
C’est un point important. Au premier semestre 1894, Dreyfus est intégré en stage à l’état-major, ce qui témoigne du fait qu’il est un excellent élève. Il y a quatre semaines de stage à faire sur deux ans. Quelques mois avant que l’Affaire éclate, un officier supérieur lui attribue la note de zéro en cote d’amour, notation d’aptitude reflétant l’estime portée à l’élève. Cet officier n’avait pas d’autre moyen pour le décrédibiliser que de lui mettre un zéro. Dreyfus va le voir, l’interroge sur la raison de cette note. L’officier lui répond que c’est parce qu’il ne l’aime pas – parce que juif, peut-on évidemment comprendre en filigrane de cette réponse. Ce zéro en cote d’amour devait disqualifier Dreyfus car seuls les douze premiers pouvaient intégrer l’état-major. Malgré cette note dépréciative, Dreyfus va tout de même arriver neuvième et être intégré à l’état-major, ce qui montre à quel point il est brillant. Mais on voit qu’avant l’Affaire, il y avait déjà une Affaire. Des officiers supérieurs ont décidé qu’Alfred Dreyfus, Alsacien de confession juive, ne serait pas officier d’état-major parce que juif. Tout cela dit déjà un climat, une atmosphère au sein de l’état-major de l’armée française.
« Mais on voit qu’avant l’Affaire, il y avait déjà une Affaire. Des officiers supérieurs ont décidé qu’Alfred Dreyfus, Alsacien de confession juive, ne serait pas officier d’état-major parce que juif. »
Un antisémitisme de l’élite militaire partagé par l’aristocratie, la bourgeoisie, les juges et la population qui, amassée devant les grilles de l’Ecole militaire lors de la dégradation d’Alfred Dreyfus, criait « Mort aux Juifs » et a failli, un peu plus tard, le lyncher. La France antisémite de Drumont ?
L’antisémitisme de l’époque a trois ressorts : un ressort antijudaïque porté par l’Eglise catholique qui considère les Juifs comme membres du peuple déicide, un antisémitisme anti-capitalistique qui estime que les Juifs tiennent la banque et délitent la société française et un antisémitisme racial, dans une époque qui se met à penser en termes de race et qui perçoit les Juifs en tant que race ennemie de la race européenne.
Ces trois ressorts sont assez présents dans toutes les couches de la société française de l’époque où la position d’un Juif n’est pas évidente, quand bien même la Révolution française a émancipé les Juifs en 1791, où ils sont devenus citoyens à part entière.
Alfred Dreyfus est la preuve vivante que la République a choisi d’intégrer dans ses hauts commandements des Français de confession juive. Ce sont ceux que Pierre Birnbaum appelle les « Juifs d’Etat », et qui, en vertu de l’excellence et des concours anonymes, peuvent intégrer les hautes responsabilités de la République. Vous voyez combien c’est complexe et combien Dreyfus est au carrefour de tout cela.
Le mot « fake news » , qui peut nous sembler anachronique, apparaît par deux fois dans votre livre. La première concerne la période précédant le procès de Dreyfus, avec une cascade de « fake news » destinées à « charger » le dossier d’accusation assez pauvre…
Non pas assez pauvre : totalement pauvre ! Il n’y a rien du tout dans ce dossier et pour que Dreyfus soit définitivement condamné, en décembre 1894, l’état-major va produire un dossier secret dans lequel se trouvent quatre documents « bidons ». Par la suite, redoutant qu’on s’aperçoive de la supercherie, l’état-major va élaborer, pendant des mois, des faux documents afin de nourrir ce dossier secret, avec l’idée que si la famille Dreyfus parvenait à instiller des doutes dans l’opinion sur la culpabilité de Dreyfus, il détiendrait des « preuves » supplémentaires. De fausses preuves, à tel point trafiquées qu’on a parlé « d’usine à faux ».
De fausses preuves, à tel point trafiquées qu’on a parlé « d’usine à faux ».
Dans une autre mesure, Mathieu Dreyfus, le frère d’Alfred, accepte qu’une fake news circule à propos de son frère en faisant sortir, dans un journal anglais, l’information selon laquelle Alfred s’est évadé, ce qui est totalement faux mais permet de relancer l’affaire. Il faut savoir qu’au moment où Dreyfus est condamné, 99 % des Français sont persuadés de sa culpabilité. L’armée, qui l’a décrété coupable, est respectée au plus au point et tout le monde le tient pour tel. Pendant deux ans, personne ne remet en cause le jugement du conseil de guerre. Cette fake news est plutôt intelligente.
Mathieu, « le frère admirable » fait feu de tout bois pour trouver des preuves…
Il faut se mettre à la place de cette famille qui sait, depuis le début, qu’Alfred est innocent. Elle va tout faire pour le prouver. Je pense que sans la famille Dreyfus, il n’y a pas d’Affaire Dreyfus. Pourquoi ? Parce qu’Alfred serait mort. Il se serait peut-être suicidé ou se serait laissé dépérir.
Sa femme Lucie, héroïne incroyable, son frère Mathieu et d’autres forment un entourage très proche qu’on appelle les dreyfusards de la veille (dreyfusards avant même les dreyfusards).
Et Mathieu, en effet, décide d’avoir recours à une femme de petite vertu dans l’espoir qu’un attaché militaire lui fasse des révélations sur l’oreiller… L’idée est de prouver par tous les moyens l’innocence d’Alfred.
Des noms, tel celui du traître Esterhazy, sont connus mais votre livre sort de l’ombre de l’histoire des protagonistes comme celui du commandant Albert Bertin-Mourot qui, comme tant de ses frères d’arme, détestait Dreyfus parce qu’il était juif. Sauf qu’on apprend que la mère de Bertin-Mourot s’appelait Albertine Dreyfus…
Ils n’ont pourtant rien à voir avec la famille d’Alfred Dreyfus. Albertine Dreyfus est juive et son fils est sans doute un Juif honteux désireux de donner des gages à son état-major catholique, aristocrate et antisémite. C’est lui qui va attirer l’attention sur Dreyfus qu’il a eu en stage et dont il prétend reconnaître l’écriture sur le bordereau qui va causer sa perte. « Oui, oui, je reconnais l’écriture de ce Dreyfus, qui est Alsacien et Juif. C’est lui le traître ». Et cela suffit à lancer la machine.
« Quand on traverse l’Affaire Dreyfus et qu’on y consacre des mois de travail, comme mon équipe et moi l’avons fait, on a envie d’être Zola ! »
Le grand homme de cette affaire est Zola. On souligne la parution d’une édition exceptionnelle de Pour les Juifs (Grasset, Les cahiers rouges, 72 pages, 8 €, préfacée par Philippe Oriol). Pourquoi Philippe Oriol, spécialiste de l’affaire Dreyfus, (qui vous accompagne sur scène), voit-il en Zola « un dreyfusard quasi unique » ?
Zola comprend très vite ce qui est en train de se passer. C’est un esprit éclairé. La veille de son éditorial, le vrai coupable, le commandant Esterhazy a été acquitté. En 2026, on pourrait percevoir, dans ce texte de Zola, l’éditorial d’un homme en colère qui, exaspéré par cet acquittement, prend la plume. C’est au-delà de la colère. Zola, qui a très tôt pressenti l’acquittement d’Esterhazy, met en place une stratégie : il écrit son « J’accuse » pour diffamer l’état-major et le ministre de la Guerre, en étant conscient qu’il va être poursuivi en justice et qu’on va donc pouvoir rejuger l’affaire au civil et non plus au tribunal militaire. Il y a là la stratégie politique d’un intellectuel qui se met consciemment en danger. Il sera d’ailleurs condamné en appel à un an de prison et à une amende de trois mille francs, ce qui à l’époque représente une fortune. Zola fait ce geste inouï qui va commencer à faire bascule dans l’opinion publique et faire découvrir l’existence du dossier secret. C’est là qu’on commence à comprendre qu’il y a sans doute eu une machination.
Zola est un héros républicain hors norme. Quand on traverse l’Affaire Dreyfus et qu’on y consacre des mois de travail, comme mon équipe et moi l’avons fait, on a envie d’être Zola !
Votre livre fait découvrir des faits exhumés par des historiens dont Philippe Oriol qui vous a dit avoir trouvé « des papiers incroyables ». Mais toujours pas de preuve écrite concernant l’assassinat de Zola ?
On est aujourd’hui à peu près certain qu’Henri Buronfosse, ramoneur, a assassiné Zola. Il manque la preuve historique mais sur son lit de mort, Buronfosse a déclaré qu’il avait assassiné l’écrivain. C’est une espèce d’illuminé nationaliste d’extrême droite dont le geste n’a pas été commandité mais qui a cru bon, dans le contexte que nous évoquions plus tôt, de se débarrasser de Zola au prétexte qu’il avait défendu les Juifs.
Il est à peu près certain qu’il a bouché la cheminée pour que l’écrivain et sa femme meurent asphyxiés. Je pense qu’il n’y a pas grand monde aujourd’hui, à part les anti-dreyfusards qui continuent d’exister, pour dire que Zola n’a pas été assassiné. Il est à peu près certain qu’il l’a été par Henri Buronfosse, ce que Philippe Oriol dit d’ailleurs assez clairement.
Pourquoi le texte de Zola fut-il mal perçu par la plupart des dreyfusards ?
Parce que la plupart des dreyfusards, et surtout les dreyfusistes [ndlr, Les dreyfusistes sont ceux qui estiment que l’affaire Dreyfus est un événement qui permet de défendre une vision humaniste de la république] sont légalistes et qu’ils voient dans ce « J’accuse » une dimension quelque peu révolutionnaire. Ce côté grande gueule, un peu provocant du texte de Zola les froisse parce qu’il ne rentre pas vraiment dans leur culture.
« Quand on commence à attaquer les Juifs, on attaque la République ».
Le titre de l’un des paragraphes de votre livre interpelle : « La vérité de Dreyfus est la vérité des Juifs » …
Ce que vit Dreyfus, tous les Juifs peuvent le vivre. Mais on peut aussi l’entendre comme : le combat que mène Dreyfus est le combat que l’on doit mener pour tous les Juifs. C’est en cela qu’il est un héros civique. Quand il est réhabilité dans la – petite – cour de l’Ecole militaire, il est décoré de la Légion d’honneur et tout le monde se met à crier : « Vive Dreyfus ! ». Et lui, il dit : « Non, pas vive Dreyfus. Vive la République ».
Quand on commence à attaquer les Juifs, on attaque la République. Défendre la République, c’est défendre toutes les composantes de la société et évidemment, les Français de confession juive.
Ironie de l’histoire, si l’on peut dire : Dreyfus n’était pas sioniste et c’est pourtant lui qui a en partie inspiré Herzl…
C’est sans doute la dégradation de Dreyfus qui a en partie inspiré Herzl, lequel avait déjà entamé sa réflexion. Mais c’est vrai : quand Herzl assiste à la dégradation, l’idée du sionisme germe un peu plus encore dans son esprit et il finira par la déployer au début du XXe siècle. Reste qu’Alfred Dreyfus, comme Léon Blum, est français avant tout. Ce sont des Français de confession juive qui adhèrent, avant tout, au projet républicain. [Ndlr : Son arrière-petite-fille, Yaël Perl Ruiz, est une figure très impliquée dans les liens entre la mémoire de l’Affaire Dreyfus et le pays, avec notamment l’exposition « Dreyfus, histoire d’une famille juive française », présentée au ANU – Museum of the Jewish People (alors appelé Beit Hatfutsot), en partenariat avec la Bibliothèque nationale d’Israël. Elle a aussi participé à l’installation, à Tel-Aviv, d’une copie de la statue originale d’Alfred Dreyfus, dont l’original est exposé place Pierre-Lafue à Paris. La sculpture se dresse sur le Sentier de l’Indépendance, entre la plus ancienne maison de la ville, rue Herzl, l’Institut français et le boulevard Rothschild.]
Les descendants de Dreyfus se sont tous engagés dans la résistance et sa petite-fille Madeleine a été déportée à Auschwitz. On peut lire dans votre livre que si Alfred Dreyfus avait vécu plus longtemps, il aurait été déporté…
Sans doute. C’est un peu du ressort de la politique fiction mais Dreyfus étant mort en 1935, on l’imagine bien se faire arrêter en 1942, avec le soutien de la police française. De plus, il incarnait à tel point ce que les nationalistes détestaient qu’on imagine bien qu’ils l’auraient « vendu » aux Allemands.
Votre livre ne montre-t-il pas également que l’Affaire n’a cessé de diviser, du début à la fin, même lorsque Dreyfus a accepté la grâce ? Les historiens, de leur côté, continuent de ferrailler sur la notion de guerre civile ou de combat idéologique…
De nombreux affrontements agitent en effet les différents camps. Et cela ne finira jamais, je crois. Mais ce qui en ressort, c’est que la foi républicaine de Dreyfus et son combat font de lui un véritable héros républicain. Cette excellence, ce courage, cette dignité ne peuvent que rassembler. C’est la façon dont il faut le montrer : comme un officier français d’excellence qui s’est battu pour prouver son innocence.
Dreyfus, comme il est écrit dans le livre, est donc « Le premier des dreyfusards », dont il faut, à l’aune des travaux scientifiques des historiens Vincent Duclert et Philippe Oriol, réévaluer la perception ?
Vincent Duclert a publié il y a une vingtaine d’années une biographie très documentée montrant à quel point Dreyfus devait être remis au centre de son Affaire. C’est un homme très alerte et très rationnel. Ce n’est pas une pauvre petite victime falote et pleutre mais bien au contraire, un personnage XXL…
Vous insistez sur la prégnance de l’antisémitisme et sur le fait que l’Affaire Dreyfus n’est pas une erreur judiciaire mais qu’elle est le nom de ce que Robert Badinter qualifiait de « plus grand crime judiciaire de l’histoire de France »…
C’est très important de le rappeler car lorsqu’on évoque l’Affaire Dreyfus, la réaction entendue est souvent de l’ordre de : « Ah oui, cette erreur judiciaire terrible dont a été victime le pauvre capitaine Dreyfus… ». Ce n’est pas du tout cela ! C’est vraiment une machination pensée par l’état-major, orchestrée par une poignée d’hommes et dans laquelle est tombée Alfred Dreyfus. Cela raconte une époque et cela dit que la République peut aussi commettre des erreurs. Mais, ce qu’il est, à mon avis, important de retenir, c’est qu’une nation est grande, qu’un peuple est grand quand il reconnaît son erreur et qu’il la répare. On n’est jamais aussi grand en tant que nation que quand on sait faire cela. Et la république a su le faire en 1906 avec la réhabilitation de Dreyfus.
Ce qui vous fait dire que notre héritage républicain vient de l’Affaire Dreyfus ?
J’en suis convaincu. À la fin de l’Affaire Dreyfus, les partis politiques naissent et il est question de recomposer le paysage politique français.
Après des années d’errance, la statue d’Alfred Dreyfus vient de déménager devant la Cour de Cassation… On progresse…
C’est très bien, elle se rapproche de l’endroit où elle finira, c’est-à-dire dans la cour de l’Ecole Militaire ! Je plaisante mais en vérité, je suis très heureux qu’elle soit devant la Cour de Cassation. Il reste des choses à faire. L’Ecole Polytechnique pourrait par exemple donner à l’un de ses amphithéâtres le nom de Dreyfus. Je dis aussi qu’Alfred Dreyfus pourrait entrer au Panthéon, comme héros de la République française.
Votre livre reproduit les propos que Pierre Mendès France a tenus, en 1978, dans l’émission des Dossiers de l’Écran : « Quels qu’aient pu être les déchirements – car il y a eu des déchirements cruels, des divisions pénibles, cruelles -, le bilan global à l’issue de cette crise : la France est sortie plus pure, plus forte, plus sûre d’elle-même, plus unie, et en ce sens, je pense que nous n’avons pas lieu de regretter que la France ait connu ce drame et qu’elle l’ait traversé ». Le regain d’antisémitisme, cette forme de délitement du vivre ensemble que nous traversons ne font-ils pas de ces mots un vœu pieux, du moins un constat tristement obsolète ?
On peut être inquiet en effet, parfois même abattu face au monde que nous traversons et devant la perte des valeurs partagées, mais je refuse de céder au défaitisme. Je reste persuadé que notre vieux pays a du ressort et que les valeurs républicaines de dignité humaine, de justice sociale et d’altérité retrouveront des couleurs, de l’allant et un pouvoir d’attraction, c’est à chacun et à chacune d’entre nous de se montrer à la hauteur de l’héritage légué à la fois par le capitaine Dreyfus et le Conseil national de la Résistance. Comme le dit Mendes France, il faut être plus sûrs de nous-mêmes.
—
Philippe Collin, Alfred Dreyfus, le combat de la République, Albin Michel, 384 p, 24,90 €
* Lieux et dates des conférences théâtrales : Paris – Maison de la Radio et de la Musique le 30 septembre 2026, Toulon – Châteauvallon-Liberté, scène nationale le 20 novembre 2026, anthéa, Antipolis Théâtre d’Antibes le 21 novembre et 22 novembre 2026 Rueil-Malmaison Théâtre André Malraux, 29 avril 2027 Le Havre le 23 janvier 2027.
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