Alors qu’être Israélien n’est pas tendance, une Israélienne allie mode et foi à Yale
Quand elle ne fait pas cours sur le gaspillage dans la mode, Meital Peleg Mizrachi explore les liens entre le judaïsme et la consommation responsable, tout en redonnant vie à la garde-robe de sa grand-mère
À chaque fois qu’elle enfile ses bottes de seconde main à talons rouges rubis de 8 cm, Meital Peleg Mizrachi a un peu l’impression de se glisser dans la peau de Dorothy, dans « Le Magicien d’Oz ».
« Quand j’ai besoin d’un peu plus de confiance en moi, ou si je veux me souvenir de chez moi, je les mets. Elles me ramènent toujours à un sentiment essentiel : rien n’est comparable à notre foyer », explique Peleg Mizrachi.
Bien que Peleg Mizrachi soit originaire de Jaffa, elle vit actuellement à Hamden, dans le Connecticut, à quelques kilomètres de l’université de Yale. Spécialisée dans la mode durable, elle bénéficie d’une bourse postdoctorale au département d’économie.
Lorsqu’elle ne donne pas de cours aux étudiants sur les aspects concrets du gaspillage dans la mode, Peleg Mizrachi fait des recherches sur la mode équitable, en explorant comment la mode durable et la consommation consciente peuvent être reliées au judaïsme. En bref, pour elle, « moins » égale « plus ». Cela ne correspond pas tout à fait à la célèbre devise de Coco Chanel, « La simplicité est la clé de toute élégance », mais plutôt à « Arrêtez d’acheter autant ».
« Il faudrait se concentrer davantage sur un moyen de réduire les achats que sur la fabrication de fibres et de technologies plus durables. En fin de compte, environ 85 % des textiles qui finissent dans les décharges ont passé moins d’un an dans le placard de quelqu’un. Par conséquent, peu importe la façon dont nous envisageons la question ou à quel point nos matériaux sont durables, ce sont les modes de consommation actuels qui posent problème. Ils ne le sont pas », a expliqué Peleg Mizrachi au Times of Israel lors d’une interview sur Zoom.
Comme le souligne Peleg Mizrachi, l’industrie de la mode représente 2,5 milliards de dollars et emploie plus de 75 millions de personnes dans le monde. Elle génère également 92 millions de tonnes de déchets par an, et contribue à hauteur de 4 à 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Pour l’interview, Peleg Mizrachi avait choisi un vieux tee-shirt noir tout simple, de jolies bagues en or et un anneau de nez fin et doré brillant dans la lumière. Certains jours, on peut la voir vêtue de l’une des robes de sa défunte grand-mère. Quand elle donne une conférence, elle porte parfois une robe confectionnée à partir du tissu des rideaux qui ornaient autrefois les fenêtres de la maison de sa grand-mère. Elle décrit d’ailleurs cette pièce comme « emplie de mémoire, d’intention et de réinvention ».
Malgré le sérieux avec lequel Peleg Mizrachi aborde ses recherches universitaires, elle se souvient avoir été réprimandée par d’autres universitaires pour le domaine d’étude qu’elle avait choisi.
« Je n’oublierai jamais le jour où, lors d’un entretien pour une bourse d’études – que je n’ai pas obtenue -, un professeur émérite m’a demandé : ‘Pensez-vous sérieusement que les éminents professeurs de Yale se soucient de ce qu’ils porteront l’an prochain ?’ D’un côté, je comprends ceux qui disent : ‘Comment pouvez-vous être sérieux si vous travaillez dans la mode ?’, raconte-t-elle.
D’un autre côté, Peleg Mizrachi rencontre également des personnes qui supposent qu’elle doit détester la mode puisqu’elle se concentre sur la durabilité et la réduction de la consommation.
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« Je ressens toujours le besoin de clarifier les choses lorsque j’évoque la mode : j’adore la mode. J’adore vraiment, vraiment la mode. Les vêtements et ce que nous portons recèlent tant d’histoires inédites. Il y a quelque chose de magique dans la capacité à s’exprimer à travers cette forme visuelle », explique Peleg Mizrachi.
En plus d’acheter des articles d’occasion et de réutiliser de vieux tissus, elle porte parfois des vêtements créés par des designers israéliens durables, comme Dodo Bar Or, dont elle adore associer le tailleur bleu à ses bottes rouges.
Bar Or a été critiquée par le passé pour avoir repris les motifs du keffieh, associés au nationalisme palestinien, dans sa ligne de robes et de jupes. Cependant, Peleg Mizrachi a déclaré que la créatrice utilisait ces motifs pour exprimer son désir de paix et de coopération.
Une carrière accidentelle
Peleg Mizrachi, qui a grandi en Israël, ne rêvait pas de mode ni de déchets textiles. Comme elle le raconte, elle est en quelque sorte tombée dans ce domaine par hasard.
Alors qu’elle était âgée d’une vingtaine d’années, elle travaillait pour une entreprise israélienne de prêt-à-porter (dont elle a refusé de révéler le nom) avant de rapidement changer d’emploi, notamment pour travailler au sein du département des affaires sociales de Tel Aviv. Insatisfaite, elle s’est alors inscrite à un programme de master en politique publique à l’université de Tel Aviv.
« Je devais m’inscrire à des cours et j’ai décidé de suivre un cours sur la durabilité, non pas parce que je pensais que cela allait être vraiment intéressant, mais parce que c’était soit ça, soit les statistiques », raconte Peleg Mizrachi.
C’est dans cette classe qu’elle a découvert sa vocation.
Le professeur a attribué une date au hasard à chaque étudiant et leur a demandé de trouver et de faire des recherches sur un sujet lié au développement durable correspondant à cette date.
« J’ai obtenu le 24 avril », dit-elle.
Le 24 avril 2013, le Rana Plaza, un immeuble commercial de huit étages situé au Bangladesh, s’est effondré, faisant 1 000 morts et 3 000 blessés. Cinquante marques de prêt-à-porter y produisaient des vêtements, dont celle pour laquelle elle travaillait autrefois.
« Je me suis sentie très mal. J’ai fermé mon ordinateur portable. Je ne voulais pas voir ça, mais j’ai réalisé que c’était l’une de ces choses qui, une fois vues, ne peuvent plus être oubliées. Je me considère comme quelqu’un qui se soucie des autres, et je me suis dit que si je n’étais pas au courant, quelles étaient les chances que d’autres personnes le soient ? C’est devenu ma mission », explique Peleg Mizrachi.
À Yale, elle anime avec un collègue « Faire bouger les lignes : une exploration de la mode durable », une initiative interdisciplinaire qui vise à faire progresser la recherche et l’innovation dans le domaine de la mode durable.
Tout ce qui est israélien n’est pas tendance
Aussi déterminée soit-elle dans son parcours professionnel, Peleg Mizrachi a récemment dû faire face à des difficultés liées à son origine israélienne et à sa religion juive.
« En ce moment, c’est très difficile d’être une chercheuse israélienne dans une université de l’Ivy League. Certaines personnes lui ont dit en face qu’elles ne voulaient pas travailler avec des Israéliens », raconte-t-elle, ajoutant que les revues universitaires ont refusé sa candidature parce qu’elle n’avait pas « abordé les questions palestiniennes ».
L’antisémitisme et le sentiment anti-Israël sur les campus sont si virulents que lorsque Peleg Mizrachi a assisté à une table ronde à l’université Columbia le mois dernier, elle s’est demandé si elle devait porter son ruban jaune symbolisant les otages.
« J’ai décidé de le garder. Je ne veux pas cacher qui je suis. Je n’en ai pas honte, j’en suis fière. C’est qui je suis », dit-elle.
Cela signifie qu’elle apprécie également les occasions qui lui sont offertes de faire le lien entre les conséquences économiques et environnementales des déchets issus de l’industrie de la mode et la durabilité, d’une part, et le judaïsme, d’autre part.
À cette fin, elle a récemment présidé une table ronde à New York intitulée « From Shatnez to Upcycling: Sustainable Fashion and Judaism » (« Du shatnez à l’upcycling : mode durable et judaïsme »), dont le titre fait référence à l’interdiction biblique de mélanger la laine et le lin.
Au cours de cette soirée, Peleg Mizrachi a exploré ce que les textes juifs anciens, les commandements éthiques et les designers israéliens contemporains peuvent nous apprendre en matière de consommation consciente.
« Plus je me plonge dans la Torah, plus je constate qu’il existe un lien ancien entre la durabilité et le judaïsme. Il y a des versets bibliques qui nous commandent de sauver le monde », explique Peleg Mizrachi, ajoutant que la Torah enseigne que les êtres humains sont destinés à être les gardiens de la planète Terre, « à la cultiver et à la protéger ».
« La mode durable pourrait bien être une mitzvah. ».