Pendant quelques heures tous les quinze jours, une oasis de verdure nichée au cœur d’un quartier populaire de Tel Aviv encore marqué par la précarité, fonctionne comme un petit monde à part, avec sa propre monnaie.
La Lira Shapira, dont le nom fait référence au quartier de Shapira et à l’ancienne monnaie israélienne, la lire, utilisée entre 1952 et 1980, permet aux habitants d’acheter des légumes bio fraîchement cueillis dans le potager, ainsi que des produits tels que du pain, des huiles, des savons et même des soins thérapeutiques. Ces produits sont proposés par des artisans et entrepreneurs locaux sur des étals installés au milieu des plates-bandes.
Cette monnaie locale est remise aux habitants en échange de restes alimentaires déposés dans des conteneurs répartis dans tout le quartier, où ils sont ensuite transformés en compost. Un kilogramme de déchets organiques rapporte une « Lira » et représente un shekel d’économie sur les frais municipaux de traitement des déchets, explique Perry Samnon, fondateur et président du conseil d’administration de Lira Shapira.
Tout le monde y trouve son compte, souligne-t-il : la municipalité évite le transport d’une partie des déchets organiques vers les décharges, tout en limitant l’impact environnemental grâce à la réduction du méthane produit par leur décomposition.
Les habitants sont encouragés à adopter un mode de vie plus durable et, grâce aux bons d’achat obtenus, peuvent accéder à des produits frais, bio et cultivés localement, ainsi qu’à d’autres produits proposés à prix réduit. Ils retrouvent également leurs voisins dans l’atmosphère conviviale du jardin communautaire, tandis que les petits producteurs locaux trouvent de nouveaux clients.
Aujourd’hui, des initiatives similaires sont en cours de développement dans d’autres régions d’Israël.
Dans le nord d’Israël, le quartier de Bat Galim, à Haïfa, accueille le marché ShtarGalim – « shtar » signifie « billet de banque » en hébreu – tandis que Lish Harish, dont le nom fait également référence à l’ancienne lire israélienne, est en cours de création dans la ville de Harish. AsimonTzivon – « l’asimon » étant le célèbre jeton troué autrefois utilisé dans les cabines téléphoniques publiques israéliennes – voit également le jour au kibboutz Tzivon. À Beer Sheva, dans le sud du pays, des acteurs locaux ont lancé « Groo-v », un jeu de mots associant « grushim » (la petite monnaie) et la première lettre de Beer Sheva, le bet [qui peut se prononcer « b » ou « v »].
ShtarGalim, qui tiendra son troisième marché le 26 juin, propose lui aussi cette monnaie locale en échange de déchets organiques. Mais l’initiative repose sur un petit jardin communautaire existant, qui ne produit pas suffisamment de légumes pour alimenter un marché. L’objectif principal, explique la bénévole Noa Perry, est de créer du lien entre les habitants et les nombreux entrepreneurs et créateurs locaux qui utilisent le jardin comme espace de vente.
Lira Shapira, qui rassemble 300 foyers membres, principalement originaires du quartier de Shapira, organise quant à elle un marché deux fois par mois dans son potager, Tel Hubbes, planté pour la première fois il y a quatre ans.
Un jeudi soir de fin mai, plusieurs habitants étaient installés autour d’une table de pique-nique en bois, remplissant leurs sacs de tomates, de concombres, de courgettes et d’autres légumes. À leurs côtés se trouvaient les pains frais préparés par une femme prénommée Cadia (« ce prénom signifie “fleur” en yéménite »), ainsi que les huiles, savons et confitures artisanaux de Merav Komash.
Un peu plus loin, Dora Kaikov, l’une des nombreuses immigrées du quartier issues de la communauté juive boukhariote, échangeait ses liras en papier contre une bouteille d’huile d’olive. « Avant, il n’y avait que du sable ici », a-t-elle raconté en montrant du doigt la parcelle de 3 000 mètres carrés.
Felicia Donatus, une travailleuse migrante discrète originaire du Nigeria, se promenait avec sa fille Debbie, âgée de 9 ans, née en Israël et pleine d’assurance, qui apparaît dans un film consacré à Lira Shapira réalisé par un collectif cinématographique communautaire.
Toutes faisaient partie de cette mosaïque humaine qui caractérise ce quartier du sud de Tel Aviv, situé du côté le plus modeste d’un viaduc, avec les tours étincelantes du quartier d’affaires à peine visibles au loin : religieux et laïcs, Israéliens nés dans le pays, immigrés, réfugiés, travailleurs étrangers, mais aussi nouveaux habitants au profil plus bohème, qui laissent entrevoir les premiers signes d’une gentrification à venir.
Le lieu a une double vocation. Les habitants louent 22 parcelles de jardin de 10 mètres de long chacune pour 10 lires par mois afin d’y cultiver leurs propres fruits et légumes. La liste d’attente est longue, note Orly Nackler, fière des légumes qu’elle fait pousser avec ses enfants.
Par ailleurs, Tel Hubbes accueille des formations : l’une consacrée au jardinage, qui permet d’alimenter le marché en produits frais, et une autre destinée aux groupes souhaitant reproduire le modèle de Lira Shapira.
Idan Goldberg est l’une des trois seules personnes impliquées dans le jardin à percevoir une petite rémunération. Il coordonne les formations, les visites guidées et les événements, qui génèrent la majeure partie des revenus nécessaires au budget annuel de Lira Shapira, fixé à 200 000 shekels. La municipalité de Tel Aviv-Jaffa subventionne les formations et met à disposition le terrain ainsi que d’autres services.
« C’est un lieu qui fait du bien », a confié Goldberg, qui a participé à l’aménagement du jardin pendant la pandémie du COVID-19.
Samnon a expliqué que Lira Shapira, lancée il y a sept ans, s’était inspirée de plusieurs modèles internationaux, notamment d’un programme brésilien qui récompensait les usagers des transports en commun en leur offrant des trajets gratuits lorsqu’ils triaient leurs déchets. À sa connaissance toutefois, Lira Shapira reste la seule initiative qui associe spécifiquement la collecte de déchets organiques à la production de compost.
Le projet repose avant tout sur la confiance.
Les habitants qui souhaitent participer au programme déposent leur candidature en ligne.
La seule étape préalable consiste en un entretien en ligne destiné à faire connaissance. Des bacs à compost et des balances sont répartis dans tout le quartier. Les habitants pèsent leurs déchets organiques avant de les déposer dans un conteneur, puis enregistrent le poids sur l’application afin de recevoir leur crédit en Lira ou retirer des billets papier au jardin.
La communauté de Lira Shapira collecte entre cinq et dix tonnes de déchets organiques par mois, ce qui représente 20 à 30 % du compost utilisé à Tel Hubbes.
Des équipes de deux à trois bénévoles gèrent les différents points de compostage du quartier, veillent au bon équilibre entre matières vertes et matières sèches, et reçoivent en Lira 10 % de la valeur de ce qu’elles collectent.
L’une de ces bénévoles, Sarah Auslander, a confié que cette activité l’aidait à « mener la vie [durable] à laquelle je crois », ajoutant que sa famille de six récupère 30 kilos de déchets organiques par semaine pour les valoriser plutôt que de les jeter.
Samnon estime qu’une cinquantaine de bénévoles, dont lui-même, participent à l’entretien des bacs et du jardin.
« C’était un terrain sale et négligé, où les gens venaient jeter des déchets de chantier », s’est souvenu Samnon. « Les oiseaux et les insectes sont revenus, la biodiversité est de retour et les plantes sont en bonne santé. Tout le monde y gagne. »
la Communauté du Times of Israël !
