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  • Des policiers montent la garde devant le Centre juif européen lors de son inauguration à Paris, le 29 octobre 2019. (Crédit : Ian Langsdon/Pool/AFP via Getty Images/ via JTA)
    Des policiers montent la garde devant le Centre juif européen lors de son inauguration à Paris, le 29 octobre 2019. (Crédit : Ian Langsdon/Pool/AFP via Getty Images/ via JTA)
  • Le président français Emmanuel Macron, au centre, et Joël Mergui, à droite, le président du Consistoire, visitent le Centre juif européen lors de son inauguration officielle à Paris, le 29 octobre 2019. (Crédit : Ian Langsdon/ Pool/ AFP via Getty Images/ via JTA)
    Le président français Emmanuel Macron, au centre, et Joël Mergui, à droite, le président du Consistoire, visitent le Centre juif européen lors de son inauguration officielle à Paris, le 29 octobre 2019. (Crédit : Ian Langsdon/ Pool/ AFP via Getty Images/ via JTA)
  • En plus d'une synagogue, le bâtiment du Centre juif européen à Paris comprend des salles d'événements, des auditoriums, une salle de sport, une cuisine casher qui fait de la restauration, des espaces de bureaux et une cour pour les activités extérieures. (Crédit: Cnaan Liphshiz/ JTA)
    En plus d'une synagogue, le bâtiment du Centre juif européen à Paris comprend des salles d'événements, des auditoriums, une salle de sport, une cuisine casher qui fait de la restauration, des espaces de bureaux et une cour pour les activités extérieures. (Crédit: Cnaan Liphshiz/ JTA)
  • Un regard à l'intérieur de la synagogue Safra au Centre juif européen à Paris, le 26 février 2020. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Un regard à l'intérieur de la synagogue Safra au Centre juif européen à Paris, le 26 février 2020. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Ce que le Centre juif européen de Paris symbolise pour la communauté de France

Le bâtiment, estimé à 17 millions d’euros et qui a ouvert fin 2019, n’a commencé à fonctionner pleinement que ces derniers mois en raison de la pandémie de COVID

PARIS (JTA) – Lors de leur première visite du nouveau centre communautaire juif de la capitale, Joseph Madar et Judit Rozlan, un couple de riverains, ont poussé des « oh » et des « ah » comme l’auraient fait des touristes pénétrant dans un temple exotique.

« C’est tellement grand. Gigantesque ! », a dit Madar, 62 ans, à son épouse dans le hall d’entrée du Centre juif européen récemment ouvert.

« Enfin. Voilà une communauté juive dynamique », a répondu Rozlan.

Ces sentiments sont des réactions courantes chez les Juifs français qui visitent le nouveau centre, une tentative pour revitaliser la communauté juive locale et affirmer son dynamisme à un moment où beaucoup de ses membres s’interrogent sur l’avenir en raison de l’antisémitisme, de l’émigration et de l’assimilation.

Le bâtiment, estimé à 17 millions d’euros, a ouvert fin 2019 – mais, en raison de la pandémie de COVID, il n’a commencé à fonctionner pleinement que ces derniers mois. Selon Joël Mergui, président de la branche parisienne du Consistoire et l’une des figures de proue à l’origine de la construction du centre, celui-ci répond en partie aux problèmes cités ci-dessus.

« La situation est claire et horrible », avait déclaré Mergui lors du discours d’inauguration du centre en 2019. « Des territoires entiers de la République française sont perdus, conquis par les extrémistes islamistes. Des milliers de Juifs ont choisi de quitter certains quartiers, certaines villes, certains pays européens, de peur de voir un autre bain de sang. Nul ne peut les juger. Dans ce contexte, nous devons construire. »

La rhétorique de Mergui reflète l’alarme et la colère ressenties par de nombreux Français, et en particulier les Juifs, après une décennie ponctuée d’attaques terroristes islamistes qui ont tué des centaines de personnes. Le président Emmanuel Macron, dans un discours de 2019, avait lui exhorté ses compatriotes à aider à vaincre les extrémistes, car « les autorités seules […] ne pourront pas venir à bout de l’hydre islamiste ».

En construisant le Centre juif européen, Mergui et ses partenaires se sont également affirmés de manière atypique pour bon nombre de minorités en Europe occidentale, où des siècles de persécution, la Shoah et de nouvelles peurs ont instillé une défiance instinctive.

Ce bâtiment d’angle de six étages, d’une superficie de 5 000 mètres carrés, avec 24 fenêtres rectangulaires équipées de lattes dorées sur toute la longueur de la structure, attire l’attention, même dans une ville riche en monuments comme Paris.

Un regard à l’intérieur de la synagogue Safra au Centre juif européen à Paris, le 26 février 2020. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

« Oui, c’est flashy », déclare Mariacha Drai, une célèbre thérapeute de couple, qui donne occasionnellement des conférences dans le nouveau centre. « Mais pour la communauté, c’est une bonne chose. »

Paris compte cinq centres communautaires juifs, ou CCJ, selon JCC Global, un réseau international de ces institutions. Mais ils sont tous plus petits et plus anciens que le Centre juif européen, avec moins de facilités.

Donnant sur la place de Jérusalem à Paris – la municipalité l’a baptisée ainsi en 2019 en amont de l’ouverture du centre et malgré l’opposition de groupes pro-palestiniens –, le nouveau bâtiment comprend des salles d’événements utilisées pour les bar-/bat-mitzvot et les mariages, des auditoriums spacieux, une salle de sport, une cuisine casher qui fait de la restauration, des espaces de bureaux et une cour spacieuse et sécurisée pour les activités en plein air. Il y a aussi une synagogue orthodoxe pouvant accueillir jusqu’à 600 personnes.

Entre les vagues d’infections au COVID et les restrictions qu’elles ont déclenchées, le Centre juif européen s’est imposé comme un centre d’activités diverses dans une ville où la vie communautaire tourne principalement autour du culte.

Les autres centres communautaires de Paris comprennent l’Espace culturel et universitaire juif d’Europe (ECUJE), vieux de 60 ans, devenu depuis davantage un « lieu culturel et universitaire juif », ouvert sur tous les courants et au programme varié – avec notamment des conférences et des concerts de jazz –, a précisé son directeur-adjoint Jean-François Strouf. Mais néanmoins, « le concept de CCJ en France n’est pas ce qu’il est en Amérique », a estimé Drai. « La vie communautaire se passe dans et autour de la synagogue en France, ce qui laisse de côté les non-affiliés et sépare les courants » – des propos qui ne s’appliquent pas au sujet de l’ECUJE, affirme son responsable, tant l’organisation accueille tous types d’évènements aux horizons différents.

Bien qu’il contienne une synagogue orthodoxe, le Centre juif européen est « essentiellement un espace culturel où chacun peut venir et se sentir à l’aise », a ajouté Drai. « Et c’est ce qui se passe. Le public est diversifié et la programmation attire des Juifs qui ne vont jamais à la synagogue. »

Ces dernières années, environ 50 000 Juifs français sont partis en Israël. Malgré cela, les Juifs français jouissent d’une scène culturelle dynamique.

En plus d’une synagogue, le bâtiment du Centre juif européen à Paris comprend des salles d’événements, des auditoriums, une salle de sport, une cuisine casher qui fait de la restauration, des espaces de bureaux et une cour pour les activités extérieures. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Le Centre juif européen propose une dizaine d’événements privés chaque semaine. Des conférences sont données par des célébrités de la communauté, comme Drai et Ariel Toledano, un éminent chirurgien vasculaire, qui y a récemment parlé de la médecine dans le Talmud.

À LIRE – Épidémie, coronavirus et Talmud : entretien avec Ariel Toledano

L’un des Juifs français non affiliés que le nouveau centre a attiré est Maxime Checinski, conseiller en orientation professionnelle de 55 ans qui vit dans le sud de la capitale. Il est venu au centre pour la première fois l’année dernière pour assister à la conférence de Toledano, qu’il a, par ailleurs, beaucoup appréciée.

Toutefois, une plaque reconnaissant les contributions de Patrick Drahi, un magnat des télécommunications franco-israélien qui a fait un don de plusieurs millions de dollars pour l’ouverture du bâtiment, lui a fait mauvaise impression.

Patrick Drahi, à Paris. (Crédit : ERIC PIERMONT/AFP)

Industriel et partisan de la réduction des prestations sociales, le nom de Drahi est une sorte de drapeau rouge pour de nombreux Juifs français de gauche, qui se sentent souvent étrangers au Consistoire et à d’autres organisations censées représenter la communauté juive française.

« Donc, c’était mal parti », a déclaré Checinski, qui se définit comme un Juif athée qui ne va pas à la synagogue. Checinski, qui ne sait pas s’il reviendra, ajoute que « le lien avec Drahi est un problème pour moi. Et regardez cet endroit. Beaucoup d’argent a été investi dans cet endroit. D’où vient l’argent, et aux frais de qui ? Mais je reviendrai peut-être pour assister à une conférence si le sujet me passionne vraiment. »

Le financement du Centre juif européen provient d’un groupe diversifié de donateurs, dont Drahi ou encore la journaliste Anne Sinclair, ainsi que la municipalité de Paris, a déclaré Mergui à la Jewish Telegraphic Agency.

Le nouveau centre attire également des habitués de la synagogue, comme Sylvia Belaiche, 50 ans, qui a parlé à la JTA au nouveau centre après une conférence à laquelle elle avait assisté l’année dernière.

Selon elle, les synagogues de Paris ne sont pas faites pour faire de nouvelles rencontres au sein de la communauté.

« Les hommes et les femmes s’assoient séparément, les gens restent dans des groupes qu’ils connaissent, la sécurité vous empêche de vous rassembler et de discuter à l’extérieur et vous devez sortir parce qu’il y a un autre événement. C’est la cohue. Au Centre juif européen, vous pouvez vraiment vous mêler aux autres », a-t-elle déclaré.

Selon Drai et d’autres personnes interrogées, le nouveau centre connaît des difficultés de développement, exacerbées par son ouverture difficile en plein COVID.

« C’est un peu chaotique, les animateurs ont du mal à travailler avec l’administration. C’est un lieu qui cherche encore sa voie, son thème principal ou son caractère propre », a expliqué Drai.

Le fait que le mot « juif » apparaisse sur son enseigne est inhabituel dans une ville où les synagogues et autres bâtiments de la communauté juive sont reconnaissables principalement – et parfois uniquement – par les voitures de police et les équipements de surveillance stationnés à l’extérieur – telles des forteresses ultra-sécurisées.

La sécurité des institutions juives s’est renforcée depuis le début des années 2000, lorsque, pendant la Seconde intifada en Israël, les actes antisémites en France sont passés de quelques dizaines par an à des centaines. Ce nombre n’est pas revenu à un niveau à deux chiffres depuis.

En mars 2012, un terroriste islamiste a tué un homme et trois enfants – Jonathan Sandler et deux de ses enfants, Gabriel, 3 ans, et Aryeh, 6 ans ainsi qu’une autre petite fille de 8 ans, Myriam Monsonégo, à l’école juive Ozar HaTorah de Toulouse. C’était la première d’une série d’attaques terroristes meurtrières perpétrées par des terroristes islamistes contre des Juifs et des non-Juifs en France, dont les attentats meurtriers contre le magazine satirique Charlie Hebdo et l’HyperCacher de Vincennes en 2015 où Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada et Yoav Hattab ont été assassinés.

Après l’attentat de Toulouse, les Juifs français ont remis en question, et ce pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le port de la kippa dans la rue. Les synagogues en France ont commencé à ressembler à des forteresses et les événements et institutions de la communauté juive ne sont, depuis, plus que rarement annoncés par des panneaux.

Ces attaques, et des centaines d’incidents moins sanglants, sont largement considérés comme catalyseurs d’une augmentation massive de l’émigration des Juifs.

Chaque nouvelle attaque a approfondi les doutes dans l’esprit de certains membres de l’équipe de direction du Centre juif européen.

Le président français Emmanuel Macron, au centre, et Joël Mergui, à droite, le président du Consistoire, visitent le Centre juif européen lors de son inauguration officielle à Paris, le 29 octobre 2019. (Crédit : Ian Langsdon/Pool/AFP via Getty Images/via JTA)

« J’avais des doutes. J’en ai débattu dans ma tête. À chaque fois. Toujours », a déclaré Mergui dans le discours d’inauguration de 2019, auquel le président Emmanuel Macron a assisté. « Sommes-nous à la veille d’un nouvel exode, ou d’une reconquête tardive des territoires perdus [de la République française] ? Je me suis posé la question depuis ma prise de fonction, et je me la pose encore. » Mais Mergui ajoute que « personne d’autre que nous ne peut décider de notre sort ».

Tant que l’État français est déterminé à préserver la sécurité et la liberté des Juifs sur son territoire, « nous avons le devoir de continuer à envisager la vie juive en France », a déclaré M. Mergui.

Le nouveau centre « est significatif sur le plan symbolique pour la communauté juive française, ne serait-ce qu’en tant que monument, et même s’il était complètement vide », a déclaré à la JTA Madar, qui a visité le centre pour la première fois avec sa femme en avril. « Le fait qu’il soit grouillant de vie est un véritable témoignage de la force de la communauté. »

Son emplacement – au cœur du 17e arrondissement de Paris et près de la banlieue fortement juive de Neuilly-sur-Seine – est également significatif.

Une tendance récente, connue en France sous le nom « d’immigration intérieure », a été observée à Paris ou des familles juives vont s’installer dans des quartiers plus riches comme les 16e et 17e arrondissements, délaissant ainsi les quartiers plus pauvres ou beaucoup de leurs ancêtres s’étaient installés après leur arrivée en France depuis l’Afrique du Nord dans les années 1950.

Cette tendance a fait que les institutions qui avaient été établies dans ces quartiers spécifiquement pour les Juifs d’Afrique du Nord – comme l’Espace culturel et universitaire juif d’Europe du 10e arrondissement – restent dans ces zones plus pauvres où il y a de moins en moins de Juifs. (« L’installation de l’ECUJE il y a 22 ans dans le quartier de la Gare du Nord et de la Gare de l’Est relève d’une volonté d’accessibilité au cœur de Paris – plusieurs trains, une ligne de RER, trois lignes de métro et une douzaine de lignes de bus – dans la perspective que le rayonnement de l’ECUJE et de l’Institut Universitaire Elie Wiesel aille bien au-delà des frontières françaises », explique Jean-François Strouf.)

Cette mobilité ascendante reflète l’intégration réussie de dizaines de milliers de Juifs d’Afrique du Nord dans la société française. Mais c’est aussi un signe que beaucoup d’entre eux ont de plus en plus de mal à vivre dans des zones fortement musulmanes comme La Courneuve, une banlieue immigrée où la population juive est passée de plusieurs milliers à quelques centaines.

Le nouveau bâtiment semble être une déclaration défiant deux tendances : les craintes d’antisémitisme alimentées par le sentiment anti-israélien et islamiste, et le malaise face à une extrême droite qui a puisé dans la xénophobie pour faire des percées sans précédent lors des élections présidentielles du printemps dernier.

« Les Juifs français observent avec horreur la montée du terrorisme djihadiste et de l’extrême droite, qui a atteint de nouveaux sommets lors des élections présidentielles », a déclaré Drai. « Mais cela ne les dissuade pas de renforcer leur communauté – ce qui, en retour, ne contribue guère à apaiser leurs craintes. »

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