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Il n’est pas, déclare-t-il, « un cinéaste impulsif » : pour tourner, il lui faut la nécessité, la force et la matière. Autant de moteurs réunis pour son nouveau long-métrage, Les Héros du Louvre, depuis longtemps en gésine dans sa tête et dans son cœur. Il aurait pu ajouter l’amour, le désir de transmettre et l’envie de rendre hommage à la figure tutélaire qui traverse son œuvre : celle de son grand-père Babi Maklouf Benhamou qui, en les exfiltrant du Louvre, sauva des chefs-d’œuvre des mains des nazis. Rencontre avec Elie Chouraqui, à quelques jours de la sortie du film, en salles le 9 septembre prochain en France.
Times of Israel : Le personnage principal de votre film, votre grand-père Babi Maklouf Benhamou, né en Algérie est arrivé en France vers 1933. Dans l’une des premières scènes, ses enfants citent de concert un certain Hugo Grotius, humaniste, diplomate et théologien néerlandais du 17e siècle : « La France, le plus beau royaume après celui du Ciel ». Tout comme son pendant yiddish, « Heureux comme Dieu en France », est-ce là, traversant le film comme un fil rouge, une façon de souligner l’amour que ces générations vouaient à la France ?
Je crains qu’on ait oublié à quel point cette attraction de la France a été, pendant des siècles, un point fondamental. Quand les Juifs d’Algérie ont appris qu’ils devenaient français grâce au décret Crémieux, c’était le paradis qu’on leur donnait ! C’est la raison pour laquelle mes grands-parents ont pris la décision de venir très vite en France, dans les années 1930, bien avant la Seconde Guerre mondiale. Ils sont venus parce que Paris représentait tout ce qu’on pouvait désirer : la liberté, l’égalité et la fraternité. Il n’y avait pas de problèmes religieux, comme on en rencontre aujourd’hui. La vie n’était évidement pas toujours facile mais on était au cœur de ce que le monde « civilisé », comme on le disait à l’époque, pouvait offrir de mieux.
C’est une dimension aujourd’hui balayée d’un revers de main. J’en reviens à mes dadas mais il faut bien en parler : pas plus tard que ce matin, j’entendais aux informations les propos très violents d’une jeune femme qui nous condamnait, nous Français, parce qu’on n’acceptait pas le voile. Mais la France est laïque et démocratique ! Elle charrie des millénaires de civilisation et de culture.
Amoureux des arts, c’est en répondant à une petite annonce que Babi est devenu gardien de nuit au musée du Louvre. Puisait-il, comme c’est le cas dans le film, des leçons de vie dans les tableaux et avait-il vraiment le sentiment, la nuit venue, que les œuvres lui parlaient ?
Quand vous êtes dans un environnement aussi extraordinaire, seul, la nuit, et que vous restez des heures face à une œuvre, vous en faites une analyse très personnelle. Je parlais récemment avec Kad [Merad] et Marie [Gillain], du Radeau de la Méduse : ce tableau pourrait nous représenter, nous tous, déployant nos efforts pour survivre afin que la transmission puisse se faire. J’ai eu, lors du tournage au Louvre, le privilège d’être seul face à La Joconde. Je peux vous dire que c’est un choc. En cause, évidemment, la beauté de l’œuvre mais il y a aussi ce qu’elle représente, à savoir son créateur, – Léonard de Vinci pour La Joconde – et dans son sillage, celles et ceux qui l’ont protégée. Pensez : quand il y avait trop d’humidité dans les châteaux où les toiles étaient cachées, leurs protecteurs les sortaient dès qu’il y avait un rayon de soleil, et ils les mettaient à sécher sur l’herbe ! Imaginez les plus beaux chefs-d’œuvre exposés au soleil quand, aujourd’hui, ils sont minutieusement surveillés par une batterie de capteurs mesurant le taux d’hydrométrie et la température !
À la lettre H du Dictionnaire de ma vie (Calmann-Levy, 2019), vous aviez choisi le mot héros et parlé de votre grand-père… C’est l’imminence de l’invasion allemande, en 1940, qui a déclenché ce que, dans le film, Babi nomme une « putain d’histoire » : celle qui allait faire de lui un héros de l’ombre…
Il y a deux types d’humains : les justes et les autres. Les justes savent quoi faire au moment où il faut le faire. Ils ne réfléchissent pas. C’est instinctif. Quand Jacques Jaujard, le conservateur du Louvre, lui demande de partir en camion avec des œuvres afin qu’elles ne tombent pas aux mains des nazis, Babi dit oui. Tout simplement. Pour lui, c’est normal. Il n’attend rien en retour. Il a la satisfaction d’accomplir son devoir.
Ce qui rejoint votre conception du héros : celui qui agit dans l’ombre et dans l’anonymat, même s’il doit mettre sa vie et celle de ses proches en danger. Car Babi entraîne femme et enfants dans cet exode…
En dépit des risques encourus pour eux et leurs familles, les Justes ont sauvé des Juifs et cet homme-là est un Juste qui a sauvé des œuvres. Tout comme sont des Justes ceux qui, aujourd’hui, sauvent des êtres humains. En parlant de ceux qu’il faut sauver, je pense là aux Chrétiens du Proche-Orient…
Dans l’abécédaire, un chapitre est consacré à ce frère né pendant la guerre et qui est mort de froid dans les bras de votre mère qui fuyait une rafle. C’est une scène forte du film. Comment avez-vous reconstitué cette terrible histoire que vous connaissiez de façon fragmentaire ?
La première fois que j’ai perçu quelque chose, j’étais un petit garçon de six ou sept ans. J’ai vu ma mère ouvrir une armoire et y prendre un mouchoir dans lequel se trouvait une petite tétine qu’elle a embrassée. Et puis, elle a remis le mouchoir en place et a fermé l’armoire. Je n’ai rien compris mais ce que j’ai vu m’a profondément marqué. Je n’ai jamais posé de questions et, vous le savez, nos grands-parents et nos parents ne parlaient pas de cette période. Même de l’histoire du Louvre, je n’entendais que des bribes happées dans les conversations : « Tu te souviens, quand, avec Babi, on a mis les tableaux là-bas »… Alexandra [Fechner, la productrice] avait lu l’abécédaire, et c’est elle qui m’a éclairé sur la dimension exceptionnelle de cette histoire qui m’était devenue si familière que je n’en mesurais pas la force. La plus jeune de mes tantes était encore en vie. Elle m’a tout raconté et j’ai pris des notes, sur mon petit cahier bleu, exactement comme le fait Ben Attal, quand, en trouffion, il vient au chevet de Babi malade. Et j’ai également fait énormément de recherches sur le Louvre.
Le film, inspiré de l’histoire vraie de votre famille, suit son odyssée dangereuse à travers la France occupée, avec à l’arrière du camion, des chefs-d’œuvre exfiltrés du Louvre, (dont peut-être Mona Lisa). La colère simulée de votre grand-mère Lucie, magnifiquement campée par Marie Gillain, afin de détourner la curiosité d’un nazi, a-t-elle eu lieu ?
C’est vrai. Reste qu’il faut avoir vu ma grand-mère en colère pour comprendre…
Et l’examen gynécologique auquel doit se soumettre l’une de vos jeunes tantes pour prouver qu’elle n’a pas eu de rapports avec un Allemand ?
Vrai aussi. Elle avait été suspectée, à tort, d’avoir été la maîtresse d’un Allemand qui avait sauvé la famille. Elle avait parlé avec lui et ils étaient même devenus amis. L’examen médical a prouvé sa virginité et lui a évité d’être tondue.
La cache de la famille au-dessus d’un bordel ?
Vrai !
C’est à Kad Merad que vous avez confié le rôle de votre grand-père…
Kad a la même bonté que Babi. Il y a en lui une tranquillité et une force qui font comprendre pourquoi le public français l’aime tant. Il n’est jamais caustique, méchant ou cynique.
Amour est l’autre mot-clé de ce film : l’amour qui les soude aussi bien dans les chicanes et la turbulence en temps de paix que, plus tard, dans le silence de leur cache…
C’est une chance que l’on a, dans notre famille, d’avoir toujours eu cette force. Je le dis à mes cinq enfants : c’est un privilège. Et c’est ce qui donne au film sa légèreté. Pour cette famille, tout est prétexte à rire, à alléger les choses, et même à danser quand ils sont cachés au-dessus du bordel ! Comment tenir sans cette humanité et cette force ?
Ce film, historique, patrimonial et familial, montre la guerre, l’Occupation, l’exode, la traque des Juifs, les rafles, la milice, la Gestapo… Pourquoi avoir eu recours à tant d’images d’archives ?
C’est un choix. Pour reconstituer la fuite des populations croates sur mon film « Harrison’s Flowers » [2001], j’avais fait appel à plus de trois cents figurants. Et pourtant, je n’étais pas convaincu, je n’arrivais pas à trouver la vérité que je recherchais. À la fin de la journée, alors que j’avais décidé de tout plier et de remettre le tournage au lendemain, j’ai vu les figurants, épuisés, ramasser les bagages pour partir. J’ai dit : « Moteur ! ». C’était le moment. Je ne voulais pas revivre cela. Il y a aussi beaucoup de figuration dans Les Héros du Louvre et j’ai choisi de mélanger l’archive et la fiction afin qu’elles ne fassent plus qu’une et qu’elles expriment, chacune, la vérité telle que je voulais la transmettre. Il y a, à travers les archives, des regards qui ne trompent pas.
C’est aussi, vous l’avez dit, un film de transmission. Que vous a transmis votre grand-père que vous transmettez à vos enfants – dont deux, Solal et César – jouent dans le film et à vos petits-enfants ?
D’être juste. On peut tous faire des erreurs mais je suis convaincu qu’être quelqu’un de bien, ça se transmet. On me dit parfois que je suis un homme engagé…
Mais vous l’êtes !
Non. Enfin oui, mais surtout, j’essaie de voir où est le bien, où est le mal, où est la vérité, le mensonge, où sont la clarté et les ténèbres. Pourquoi est-ce que je me bats aujourd’hui pour les Iraniens ? Parce qu’ils sont dans les ténèbres et qu’ils le demeureront tant qu’il y aura ce régime. Je me bats contre tout ce qui me paraît monstrueux.
Les valeurs que ce film transmet – l’amour de la France, le respect de la culture de l’autre, l’altérité, la tolérance – ne se heurtent-elles pas à la violence renvoyée par la société actuelle ? De celle qui fait, comme vous l’avez souvent souligné, qu’on n’ose plus parler, ici ou là, d’Israël… Dans un édito d’avril dernier, Stéphanie Bitan, rédactrice en chef de la version française du Times of Israel, s’interrogeait sur la possibilité d’un avenir « normal » tel que l’a connu la première génération de Juifs venue des pays du Maghreb…
La génération de mes grands-parents, de mes parents aimaient la France avec passion. Quand de Gaulle parlait à la télévision, tout le monde se mettait au garde-à-vous ! Je pense que la France restera ce lieu exceptionnel où on a envie de vivre, même si elle se dégrade. Si on n’y prend pas garde, elle risque de devenir un pays qu’on n’arrivera plus à maîtriser et où il sera impossible de départager le bien du mal. Ceux qui veulent nuire aux démocraties s’attachent à détruire le pays de l’intérieur. Les grandes civilisations meurent de l’intérieur. C’est par l’entrisme que cela se fait, avec le temps et en s’appuyant sur la bêtise et le dogmatisme de certains partis politiques. Si on n’y prend pas garde, si on ne réagit pas, l’intérieur finit par s’effondrer.
Comment s’est déroulé le Festival d’Angoulême où vous avez présenté le film en avant-première ?
Merveilleux ! Aucune fausse note, aucune observation malveillante. À la fin de la projection, les gens ont bondi pour applaudir. Ce qui prouve que les gens comprennent le sens du récit.
Justement, quel est le sens du récit ?
La vérité, la justice ! On dit que sauver un homme, c’est sauver l’humanité. Sauver les œuvres, c’est aussi sauver l’humanité. Si on s’attache à cette idée, on réussira. Si on la perd, on est mort. Et ça ne prendra pas longtemps. Encore une génération et c’est fini…
Vous avez un jour déclaré : « On sait aujourd’hui que pour évacuer quelque chose, il faut l’exprimer alors qu’on pensait auparavant qu’il fallait le cacher. Pendant des années, j’ai porté cette douleur en moi, sans savoir d’où elle venait. J’ai laissé derrière moi tout ce qui m’encombrait ». Plus rien ne vous encombre ?
Ça y est. C’est aussi l’avantage de l’âge, de ne plus rien avoir à prouver. Ma vie est faite, c’est ce que je dis à mes enfants. Je suis Elie Chouraqui, j’ai construit quelque chose que certains aiment, que d’autres n’aiment pas mais je suis là. Je n’ai plus peur. Je dis ce que je pense et ce que je peux transmettre. Et je le dis avec force. C’est de cette force dont les nouvelles générations ont besoin. Elles en ont assez de l’eau tiède. Elles la veulent brûlante ou glacée, avec des hommes et des femmes qui les entraînent vers la vérité et la justice. Je suis désespéré par le discours des hommes politiques et par la violence de certains extrêmes. Ce n’est pas tant la violence qui me désespère : elle a toujours existé. C’est plutôt l’absence de réactions à cette violence qui m’interpelle.
la Communauté du Times of Israël !
