Juste une illusion ?
Plus de 700 000 personnes ont signé une pétition pour s'opposer à une loi qui s'attaquait à la haine anti-juive - des personnes soutenues par un parti qui se dit républicain

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Attention spoilers ! « Je rêvais d’un autre monde », chante Jean-Louis Aubert aux côtés de ses acolytes Louis Bertignac et Richard Kolinka dans le dernier film d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache, « Juste une illusion ». Le talentueux duo de réalisateurs nous en a donné un aperçu pendant près de deux heures : où le Juif est finalement comme tout le monde. Il mène une vie normale et a des difficultés comme tout le monde, qu’il s’agisse d’éducation des enfants, d’emploi ou bien de disputes de couple qui se terminent en remarquable danse.
Dans cet instantané de 1985 illustrant la vie des Dayan, une famille juive séfarade attachante de la classe moyenne vivant dans une cité de la banlieue parisienne, chacun cherche sa place. Les parents qui, à la veille de la bar-mitsva de leur fils Vincent, lui laissent leur chambre pour qu’il ait son espace à lui. Yves, le mari à la recherche d’un emploi, crise oblige, qui a perdu son statut de « cadre » ce qui remet tout son cadre de vie justement en question ; Sandrine, la femme qui veut du changement et une nouvelle place à son travail. Seul l’aîné, Arnaud, semble avoir trouvé la sienne, en écoutant de la musique tout en se faisant de l’argent en revendant des enregistrements de concerts difficiles à dénicher.
On pleure, on rit, on s’identifie surtout : ces parents parfois nostalgiques, mais bien intégrés sans tomber dans le cliché, qui ont dû tout quitter du jour au lendemain et qui nous racontent encore aujourd’hui, même un demi-siècle plus tard, leur vie d’avant (en Tunisie en ce qui me concerne), des récits qui nous ont tous bercés et marqués. Il y a aussi surtout le premier amour, la musique entraînante, les enregistrements de parasha sur des cassettes, les miracles rendus possibles grâce à la fameuse valise RTL (clin d’œil à Bigard ?) et les nombreux questionnements qui illustrent notamment le propre du judaïsme.
Mélange d’identités croisées
À l’heure où l’antisémitisme flirte avec des pics jamais atteints auparavant depuis le pogrom du 7-Octobre – et ce, dans le monde entier mais particulièrement en France, ce film, pied de nez aux extrêmes, qui assurent ne pas savoir prononcer les noms juifs à l’instar du père facho de la jeune fille dont le jeune bar-mitsva tombe follement amoureux, est donc plus que bienvenu. Tandis que le cri du cœur d’Harlem Désir prônant l’égalité résonne dans la salle obscure, le film répond à ces factions politiques, qui pour certaines estiment de façon pas si ambiguë et sous couvert d’opposition (largement) banalisée à Israël, que les citoyens juifs (euh, sionistes, pardon) n’ont pas leur place dans le pays, qu’ils ne rentrent pas dans le cadre.
Je suis allée voir le film, histoire de m’échapper un peu et faire une pause dans cette routine guerrière, et j’ai adoré, que ce soit le jeu des acteurs, la photo, la musique. Mais il m’a rappelé aussi une certaine limite – surtout pour quelqu’un comme moi qui le regarde depuis Israël.
Mes parents sont nés à Tunis (oui, Tunis même), je suis née à Paris et mes enfants sont nés en Israël. Trois générations différentes, trois lieux de naissance différents. Différents, car d’une certaine manière, je ne me sentais plus à ma place en France, car à un moment donné je sentais que je ne pouvais plus être les deux en même temps : Juive et Française. Française et Juive. C’est un pays qui m’a inculquée cette culture qui m’est si chère et que je transmets, mais qui dans les faits ne remplit plus, à mes yeux du moins, l’une de ses plus belles promesses : la fraternité – celle qui donne encore plus de sens à la promesse de l’égalité. Quand on doit en permanence s’auto-censurer, quand on a peur que ses enfants parlent hébreu en public lors d’une visite à la famille, quand on sent qu’on doit retourner sa bague ornée d’une étoile de David, qu’on a ce sentiment qu’il ne faut pas dire au chauffeur de taxi de quel pays on revient à l’aéroport : la promesse s’évanouit devenant justement qu’une lointaine illusion. Ce film ne cherche pas à explorer l’antisémitisme, mais il pointe clairement du doigt le sujet de temps à autre. Il a été possible, à mon sens, pour la première génération de Juifs venue des pays du Maghreb, mais pour leurs petits-enfants, l’avenir « normal » demeure plus qu’incertain.
L’antisémitisme : un virus qui mute en anti-sionisme
Vivre en Israël ne signifie pas avoir une vie « normale » pour autant, mais au moins je me sens à ma place car lorsque vous réalisez qu’une proposition de loi défendue par la députée Caroline Yadan, qui s’avérait nécessaire (en dépit de certains désaccords techniques) pour lutter contre le fléau de l’antisémitisme en France, a dû être transformée en projet de loi, donc défendu par le gouvernement, pour pouvoir ne serait-ce qu’être débattue au Parlement car un parti extrémiste s’est vanté d’avoir fait obstruction avant de finalement rejoindre la table des discussions car ils ont tout d’un coup « des choses à dire », il y a un vrai problème.
Plus de 700 000 personnes ont signé une pétition pour s’opposer à cette loi qui s’attaquait à la haine anti-juive.
Le texte « représente un réel danger pour la liberté d’expression, en muselant tout soutien à la cause palestinienne », estiment les signataires de la pétition, prédisant que « des slogans pacifistes comme ‘l’égalité et la liberté pour tous de la mer au Jourdain’ pourraient faire l’objet de condamnations judiciaires ». Vous avez déjà entendu ce slogan quelque part vous ? Moi, non. J’ai plutôt entendu : « De la rivière à la mer, la Palestine sera libre ».
Comme l’a si bien écrit le directeur de recherche au CNRS, Danny Trom : « Pour les juifs, il [l’antisémitisme] désigne les violences qu’ils subissent, en augmentation réelle. Dans le débat public, il a perdu sa force descriptive pour ne plus désigner qu’un phénomène mis en doute. Aussi la loi Yadan a-t-elle déclenché une vague de protestations, indifférente à son enjeu réel, et révélant un état de l’opinion où toute répression de la parole antisémite équivaut, dans son intention, à une censure. »
Et d’ajouter : « Que ce projet de loi puisse empiéter sur la liberté d’expression constitue une préoccupation juste. Mais de quelles expressions, et de quelles opinions, s’agit-il ? Non pas de la critique de la politique israélienne, que les termes de la loi excluent explicitement de son périmètre. Ce qu’il condamne, c’est la possibilité de dire que l’État d’Israël doit être détruit, qu’il est criminel, raciste et génocidaire par vocation, comparable à l’Allemagne nazie – le premier énoncé se nourrissant du second, et inversement. Aussi se comprend-il comme une extension de la loi Gayssot, du 13 juillet 1990, sur la négation de la Shoah, élargie à sa relativisation, pour saisir une parole antijuive nouvelle, qui se déclare antisioniste. Or, c’est ce renouvellement que les détracteurs de la loi récusent. »
Quand l’antisémitisme prend l’habit de l’anti-sionisme
À l’issue d’une interview accordée en novembre 2025, quelques jours après la victoire de l’actuel maire de New York et fier anti-Israël, Zohran Mamdani, le coordinateur de la France insoumise (LFI), Manuel Bompard, qui joue plus ou moins le rôle de service après-vente du parti extrémiste tout en fournissant ses éléments de langage, a saisi ce qu’on appelle le « gendarme » de l’audiovisuel, l’Arcom. Et celui-ci a adressé, le 8 avril dernier, une « mise en demeure », signée par le président Martin Ajdari, à France Télévisions et Radio France en raison d’ « allégations » formulées à l’antenne par Alix Bouilhaguet, rédactrice en chef de « L’Émission politique » sur France 2.
La journaliste avait accusé l’édile démocrate de la Grande pomme d’avoir repris à son compte le slogan antisémite « mondialiser l’Intifada », de « souvent botter en touche » sur la condamnation du pogrom du 7-Octobre ou de lever des fonds pour l’agence onusienne controversée UNRAW qui a été « accusée de collusion avec le Hamas ».
L’Arcom a alors estimé que les propos d’Alix Bouilhaguet étaient inexacts en écrivant que M. Mamdani « s’était exprimé à plusieurs reprises dans le sens d’une condamnation des crimes perpétrés en Israël par le Hamas ».
Or, la première déclaration de Zohran Mamdani à propos de l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023, publiée le lendemain, exprimait son deuil pour « les centaines de personnes tuées à travers Israël et la Palestine au cours des 36 dernières heures », – mettant de facto dos à dos les victimes et les terroristes sadiques qui venaient de massacrer en quelques heures plus de 1 200 personnes innocentes.
Dans cette déclaration, Mamdani estimait aussi que la « déclaration de guerre » du Premier ministre Benjamin Netanyahu, alors que ce sont plutôt les massacres sadiques perpétrés par les Palestiniens qui relevaient d’une « déclaration de guerre » allait « sans aucun doute entraîner davantage de violence et de souffrances… Le chemin vers une paix juste et durable ne peut commencer qu’en mettant fin à l’occupation et en démantelant l’apartheid ». Reste à définir ces deux termes ô combien détournés par les activistes anti-Israël et pro-BDS dont LFI et Mamdani font ouvertement partie – une question à laquelle Bompard n’a d’ailleurs pas répondu lors de l’interview.
Il s’est plutôt empressé de saluer ce qu’il a appelé « l’engagement de Zohran Mamdani contre le génocide en cours à Gaza. Et je dis d’ailleurs que ça lui a valu à peu près les mêmes procès que ceux que subit la France insoumise depuis des mois et des mois de manière particulièrement infecte et particulièrement inacceptable ».
Mais là bizarrement, l’Arcom n’a rien trouvé à redire après que le coordinateur du parti radical a repris à son compte cette accusation de « génocide », qui n’a à aucun moment été prouvée – ni de près ni de loin. Israël rejette fermement cette accusation – tellement répétée à longueur de journée dans nombre de médias, sans compter les réseaux sociaux, qu’elle est devenue banale, normalisée et à aucun moment remise en question.
Le rôle de l’Arcom consiste à veiller au respect des règles comme : l’honnêteté et la rigueur de l’information, l’absence d’incitation à la haine ou à la discrimination et le pluralisme des opinions. Est-ce que répéter à longueur de journée qu’Israël a mené un soi-disant « génocide » sur les plateaux de télévision est permis au nom de ces trois règles ?
Tout en appelant au boycott d’Israël, Bompard n’a pas pu s’empêcher ensuite de détourner une question sur l’organisation d’un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël, dirigé par Lahav Shani, le 6 novembre 2025 à la Philharmonie de Paris, qui a été dangereusement perturbé par des activistes pro-palestiniens. Des fumigènes ont été allumés dans la salle, provoquant des interruptions et des affrontements, avant que le concert ne reprenne sous haute sécurité. Le député des Bouches-du-Rhône avait, lors de l’interview, catégoriquement refusé de condamner la violence survenue lors de cette action anti-Israël, qui ne venait pas selon lui des personnes qui avaient allumé les fumigènes et mis en danger les gens présents.
Sans rentrer dans les détails des explications à mon sens incomplètes fournies par l’Arcom dans sa mise en demeure et dans les déclarations de la journaliste incriminée qui a plutôt bien résumé, à mon sens, la pensée du maire démocrate, la première déclaration de Mamdani illustre bien cette satanée ambiguïté constamment utilisée par les détracteurs d’Israël, y compris LFI mais aussi par des « experts » de l’ONU, certains députés européens, ainsi que cet insupportable « oui, mais » ou bien « il ne l’a pas dit comme ça, mais il ne l’a pas condamné ».
Danny Trom concluait son texte ainsi : « On peut se demander si le droit est vraiment outillé pour endiguer un phénomène social et politique si massif [l’antisémitisme]. Au moins aura-t-il eu le mérite d’en révéler l’ampleur. » Je n’ai pas mieux.
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