Des juifs d’Allemagne inquiets de la victoire de l’AfD
La victoire aux élections régionales de Saxe-Anhalt fait craindre à certains des 200 000 Juifs du pays un retour au fascisme, sur fond de rejet de la mémoire de la Shoah
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BERLIN (JTA) – Marian Offman, né en 1948 en Allemagne de parents survivants de la Shoah et résidant à Munich, est sur le qui-vive. Chargé du dialogue interconfessionnel pour sa ville, il s’inquiète des implications d’une accession au pouvoir de la faction extrémiste Alternative pour l’Allemagne (AfD) pour les Juifs et les autres minorités.
« Pour moi, il s’agit d’un pur parti nazi », a-t-il déclaré à la Jewish Telegraphic Agency. « Ils sont complètement anti-religieux, tout comme l’étaient les nazis. »
Offman fait partie des nombreux Juifs d’Allemagne qui ont exprimé leur inquiétude face à la majorité relative de 43,8 % des voix que le parti a obtenue lors des élections de dimanche dans l’ancien Land est-allemand de Saxe-Anhalt.
La perspective d’un Land dirigé par l’AfD fait craindre à de nombreux Allemands – et pas seulement aux Juifs – une résurgence du fascisme, dans un pays qui s’efforce depuis des décennies de faire face à son passé nazi. Les critiques pointent du doigt le programme du parti, qui prévoit notamment d’expulser les migrants indésirables, de renforcer la fierté liée aux notions de tradition et identité ethniques allemandes, et de mettre fin au financement de l’art et de la culture « anti-allemands ».
Dimanche, l’AfD, parti fondé il y a 13 ans et connu pour ses positions anti-UE, anti-étrangers et nationalistes, s’est imposé face aux partis traditionnels plus anciens.
Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, s’est dit choqué par les résultats des élections. Le parti pourrait causer « des dégâts considérables » s’il formait un gouvernement, en particulier dans le domaine de l’éducation, a fait savoir Schuster au journal juif allemand Jüdische Allgemeine, organe de presse du Conseil central. L’AfD a en effet affirmé son objectif de recentrer l’éducation sur la fierté allemande.
« L’Allemagne est connue pour être un pays démocratique, qui fait face à son histoire de manière très, très approfondie, plus que tout autre pays », a déclaré Offman. « Et maintenant, tout à coup, un parti d’extrême droite fait son entrée dans tous les parlements régionaux et au Bundestag », le parlement fédéral.
L’Allemagne compte environ 200 000 Juifs. Moins de la moitié d’entre eux sont membres de communautés juives. Environ 90 % sont arrivés depuis 1990 en provenance de l’ancienne Union soviétique ; quelques-uns sont également venus d’Israël. Très peu sont issus de familles juives allemandes d’avant-guerre.
« J’ai très peur que le contexte ne change, et je ne sais pas comment réagir », a expliqué Flora, qui est née en Hongrie et qui vit à Berlin avec son mari depuis 50 ans. Elle a demandé que son nom de famille ne soit pas cité pour des raisons de sécurité.
« Je crains une sorte de réaction en chaîne », a-t-elle a jouté. « Si l’ambiance en Allemagne change et que nous n’avons rien à offrir pour y remédier, alors l’Allemagne tout entière va basculer. »
Mais tous les Juifs d’Allemagne ne partagent pas cette inquiétude.
« Les Juifs ont tendance à réagir plus vivement que les autres », a expliqué Hella Schapiro, une Berlinoise de 84 ans qui déteste l’AfD mais reste imperturbable face à sa victoire.
« Ils recommencent immédiatement à faire leurs valises, ce qui est bien sûr totalement injustifié », a poursuivi Schapiro, qui, lorsqu’elle était enfant, a été contrainte par les Soviétiques de fuir son foyer avec sa famille, d’abord de Prusse orientale en 1944, puis du Land de Saxe en 1946.
Schapiro estime qu’il faut rester prudent quant à la question de savoir si l’AfD est un parti à craindre. « L’AfD fait des promesses irréalistes », a-t-elle déclaré. « C’est un parti dans lequel les éléments les plus bornés et les plus vils ont une grande influence… À part influencer l’humeur générale, ils ne changeront absolument rien. »
Les gens devraient cesser de paniquer et laisser l’AfD montrer ce qu’elle est capable – ou incapable – de faire, a-t-elle conseillé : « Les gens doivent constater ce qu’un tel gouvernement AfD fait réellement dans la pratique. »
L’auteure Mirna Funk, dont le dernier ouvrage documentaire s’intitule « Learning from Jews » (Apprendre des Juifs) et qui partage son temps entre la capitale allemande et Tel Aviv, estime pour sa part qu’il faut s’inquiéter de l’antisémitisme tant au sein de la droite que de la gauche allemandes.
« L’AfD est un parti ouvertement fasciste et dément », mais le parti de gauche « est bien, bien plus anti-sioniste et antisémite », a-t-elle déclaré.
Une victoire de l’AfD serait « une situation horrible, mais la même situation horrible existe à Berlin avec Die Linke », a déclaré Funk, en référence au parti de gauche allemand. « Les gens ne font simplement pas confiance aux partis du centre, et ils se tournent soit vers l’extrême droite, soit vers l’extrême gauche », a-t-elle expliqué.
L’AfD veut en finir avec la culpabilité liée à la Shoah, mais ce n’est pas la seule à réclamer un changement sur cette question, a-t-elle noté. « C’est un besoin énorme, énorme, qui anime la société allemande depuis longtemps. Il vient du plus profond du monde universitaire, du plus profond de la gauche et même du plus profond des citoyens ordinaires. Ils en ont ras-le-bol de la Shoah. »
Igor Matviyets, qui a émigré en Allemagne avec sa famille depuis Mykolaïv, en Ukraine, en 1999, et qui travaille aujourd’hui comme consultant spécialisé dans la lutte contre le racisme pour une organisation de défense des migrants à Halle, en Saxe-Anhalt, partage cette inquiétude quant à l’évolution des mentalités vis-à-vis de la Shoah.
Il a souligné l’intention de l’AfD de mettre fin à la recherche des biens spoliés par les nazis dans les institutions allemandes (le parti qualifie ces opérations de « diffamation à l’égard de nos musées ») et d’associer la commémoration de la Shoah « à des hommages aux soldats tombés au combat » – effaçant ainsi « la différence considérable entre victimes et bourreaux ».
Matviyets s’inquiète également pour la sécurité des migrants, notamment juifs, qui risquent d’être expulsés. Il a également dit craindre que l’AfD ne protège pas les communautés minoritaires contre le harcèlement dans la rue.
À l’autre extrémité du spectre politique, certains Juifs allemands vont pourtant jusqu’à soutenir le parti. « Il n’y a pas de membres ouvertement anti-sionistes au sein de l’AfD », a assuré Artur Abramovych, de Berlin, qui préside l’association Les Juifs au sein de l’AfD, un groupe composé de quelque 25 membres. Pour lui, c’est une raison suffisante pour soutenir le parti.
Il espère également qu’un nouveau gouvernement de l’AfD « supprimera tout financement public aux universités et établissements d’enseignement supérieur d’extrême gauche » ainsi qu’aux chaînes publiques qui, selon lui, mènent une politique anti-israélienne. Pour lui, le révisionnisme historique dont font preuve certains dirigeants de l’AfD n’a aucune importance dans un pays où il n’existe pas de mémoriaux importants dédiés à la Shoah. Son seul reproche à l’égard du parti concerne son soutien au président russe Vladimir Poutine. Abramovych est lui-même un migrant originaire d’Ukraine.
Lorenz Beckhardt, président de l’Association des journalistes juifs, a déclaré à la JTA que les Juifs d’Allemagne nourrissaient toutes sortes d’opinions politiques.
« Les Juifs sont aussi pluralistes que n’importe quelle autre population », a affirmé Beckhardt. « Tout comme il existe des communistes juifs, il existe aussi des fascistes juifs. Et il y a également des Juifs qui soutiennent l’AfD. »
Et de poursuivre : « La plupart savent que la vie juive, dans toute sa diversité, ses contradictions et ses nuances, ne peut survivre que dans une démocratie ouverte et libérale. Mais malheureusement, une minorité de Juifs raisonne selon le principe ‘l’ennemi de mon ennemi est mon ami’ ».
Il a notamment souligné la position anti-étrangers de l’AfD : « Ils considèrent que le principal problème réside dans l’antisémitisme de gauche et musulman, et sont en quelque sorte aveugles quant à leur propre camp. »
Si l’on garde les yeux grands ouverts, on voit les liens entre l’AfD et l’idéologie nazie, a ajouté Beckhardt.
« Même le slogan que l’AfD utilise actuellement en Saxe-Anhalt — ‘Reprenons notre pays’ — sous-entend que le peuple allemand s’est fait voler son pays. Et qui a volé ce pays ? Évidemment, les migrants, la gauche et, bien sûr, en fin de compte, les Juifs. »
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