Israël en guerre - Jour 142

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Michèle Fitoussi en 2018. (Crédit : G.Garitan — Travail personnel
CC BY-SA 4.0)
Michèle Fitoussi en 2018. (Crédit : G.Garitan — Travail personnel CC BY-SA 4.0)
Interview

Ce que Michèle Fitoussi a compris en écrivant sur sa « famille (tunisienne) de Pantin »

Entre histoire et mémoire, roman national et légende familiale, Orient et Occident, rassra et joie de vivre, le livre ravive des souvenirs autant qu’il met en lumière des épisodes méconnus de l’itinéraire des Juifs tunisiens sur lesquels l’auteure pose un regard attendri, ému, amusé et fier

Michèle Fitoussi en 2018. (Crédit : G.Garitan — Travail personnel CC BY-SA 4.0)

Dans La famille de Pantin, l’écrivaine et journaliste Michèle Fitoussi rend hommage à sa Tunisie natale et aux siens. Et, cerise (ou datte) sur le gâteau, elle y ajoute une bonne dose d’un balagan [chaos, pagaille] dopé par son coup de foudre pour Israël.

Quand son attachée de presse lui a demandé si La famille de Pantin était un récit ou un roman, il n’a fallu que quelques secondes de réflexion à Michèle Fitoussi pour répondre : « No border. Pas de frontière ». Comme elle le fait remarquer dans son livre, le spleen de l’exil n’a que le ciel pour limite et il n’y a pas encore, à sa connaissance, de cosmonaute juif tunisien.

Ce besoin d’espace est à la mesure de cette intellectuelle curieuse et éprise de liberté qui, comme elle l’écrit, veut tout garder et en ajouter encore. « De même que je suis à la fois une femme, une mère, une grand-mère, une fille, une sœur, une amante, une compagne, une amie, je revendique mes provenances et mes constructions plurielles, être à la fois juive et laïque, tunisienne et française, me sentir grecque en Grèce, italienne en Italie, et tout autant méditerranéenne, mélanger en moi l’Orient et l’Occident ». La barque est chargée mais, sur l’itinéraire qu’elle s’est assignée, « De la Tunisie à la France et inversement », Michèle Fitoussi est plus que jamais à la manœuvre, même si elle avoue que son chemin a été long.

Cela faisait plusieurs années en effet qu’elle avait en tête la formidable scène d’introduction dans laquelle – emmenée par l’inénarrable « Tante Pim » à laquelle le livre doit son titre – sa tribu entame, avant les fêtes, un périple loufoque au cimetière de Pantin pour retrouver les tombes de ses chers disparus. « Cette scène incongrue m’a toujours fait rire. Mes sœurs, mes tantes, mes oncles, mes cousins, mes cousines, toute la famille allait au cimetière. C’était tellement drôle et bizarre à la fois ! Nous n’arrivions pas à être tristes car nous parlions à nos morts comme s’ils étaient là », raconte-t-elle au Times Of Israel.

La Famille de Pantin, par Michèle Fitoussi. (Autorisation)

Mise en confiance par son éditeur et ses équipes, elle s’est enfin autorisée à se « lâcher ». « Mais je voulais me lâcher gentiment » précise-t-elle, « avec bienveillance. J’avais envie de transmettre de l’amour et d’aller aussi loin que je le pouvais dans cette histoire ».

L’entremêlement des chapitres historiques et des pages intimes consacrées aux siens dit combien ils sont liés à la Tunisie. Cela dit aussi qu’ils n’étaient pas seulement « un morceau de cette mosaïque » mais qu’ils faisaient « corps avec elle ». Ici, la petite histoire rencontre la grande Histoire : l’expression, vidée de son intensité de sens à force d’être utilisée, semble s’y incarner plus que nulle part ailleurs. « Ce ne sont pas des Juifs errants, ce sont vraiment des Juifs de ce pays, même s’ils en sont partis dans les années 1950-60 », nous explique Michèle Fitoussi.

Editorialiste et grand reporter à Elle pendant de nombreuses années, elle a mené, pour ce livre, un impressionnant travail de documentation, comme elle l’a fait pour les biographies qu’elle a consacrées à Helena Rubinstein (Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté, Grasset, 2010) et à Janet Flanner (Janet, J.C Lattès, 2018). Ses remerciements vont à la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie, au Cercle de généalogie juive, à la Bibliothèque de l’Alliance Israélite, au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à des revues, des sites internet, des pages Facebook, des comptes Instagram, et même à ceux qui « ont nourri ce livre, parfois sans le savoir ». (S’y côtoient notamment de façon plutôt inattendue Karin Tuil et Guy de Maupassant !).

« Si de nombreuses pages sont consacrées à l’histoire du pays, c’est qu’il m’a semblé nécessaire et intéressant de redonner de l’histoire à des gens qui semblaient ne pas en avoir », nous dit-elle. Elle qui, un temps, avait pensé qu’il n’y aurait pas suffisamment de matière pour un livre, a compris qu’elle avait eu tort : « Nous avons un passé. Nous étions parmi les premiers arrivés sur cette terre d’Afrique. Nous étions là avec les Phéniciens, les Libyens, les Hellènes, les Berbères, bien avant les Romains, les Chrétiens, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Turcs, les Italiens, les Espagnols et les Français, enfin », énumère-t-elle avant de laisser sa plume survoler une longue histoire faite de hauts et de bas.

Est-ce à leur histoire chahutée que les Juifs tunisiens doivent d’avoir fait de la joie de vivre un mantra tout en ayant, comme elle l’écrit joliment, « la rassra à fleur de peau » ? « Tous les Juifs tunisiens que je connais passent facilement du rire aux larmes. Ce sont des écorchés vifs ». Cette hypersensibilité tient peut-être, selon Fitoussi, à la conjonction de deux facteurs : la joie que leur procure la vie dans un pays de lumière, mêlée à l’angoisse juive millénaire qu’ils ont conservée – et cultivée – due à la crainte et au déracinement. Les Juifs en terre d’islam sont longtemps restés des dhimmis, des soumis hantés par la peur d’être insultés et frappés, l’altière Kahina, dont on dit qu’elle s’était convertie au judaïsme, n’ayant pas réussi à repousser les Omeyyades…

L’auteure récuse l’expression « Juif arabe », proposée par Albert Memmi pour tout Juif natif d’un pays arabe. « Le monde arabe est immense et les Juifs sont une minorité. Si on les noie dans le monde arabe, on ne les retrouve plus. Bien sûr, ils ont adopté une culture arabe dont il reste un grand nombre de traces. Moi-même, qui suis si « fronçaise », j’en ai encore quelques-unes. Les jeunes générations se disent « Juifs arabes » pour des raisons souvent liées au politiquement correct. Je dis non ! Et ce n’est pas péjoratif pour la culture arabe, au contraire, je la reconnais dans ce que nous étions mais pour autant, nous n’étions pas des Arabes. Nous étions des Juifs ». Un point de discorde avec Memmi dont elle souligne qu’il avait suggéré cette appellation il y a longtemps, alors qu’il œuvrait à la réconciliation des peuples. « Il avait raison, même s’il a un peu déchanté par la suite », ajoute-t-elle.

Elle déroule le fil de son enquête, interroge des Juifs tunisiens et des musulmans pour sonder le passé, « comprendre la nature de leur relation » tout en s’interrogeant sur ce qu’elle espère trouver en revenant en Tunisie : « Des traces de notre présence ou le constat de notre absence ? ».

Comme souvent, quand la politique s’en mêle, les discours divergent.

« Les souvenirs et les émotions s’entrechoquent » conclue-t-elle. « Les plus âgés parlent d’un âge d’or. Certes, il a existé avant-guerre, dans l’immédiat après-guerre et avant l’indépendance. Les gens allaient à la plage, riaient ensemble, les enfants jouaient au foot et le lycée Carnot était l’endroit où l’on trouvait des Juifs, des Français, des musulmans, des Italiens, des Maltais… ». Quelqu’un, un jour, lui a fait une remarque qu’elle a trouvée très juste : « Ils étaient frères, ils n’étaient pas beaux-frères ». Les communautés se croisaient, fraternisaient à certains moments mais une méfiance réciproque demeurait. Elle ajoute : « Et au milieu, il y avait les Français ».

Michèle Fitouissi, enfant, devant l’immeuble de ses grands-parents à Tunis. (Autorisation)

Il faut attendre une cinquantaine de pages pour comprendre à quel point le livre, oscillant entre l’historique et l’intime, lui ressemble : la scène se passe lors de l’un de ses séjours à Tunis, dans l’ancienne rue Gounod où elle a vécu les premières années de sa vie. Postée devant la porte de l’appartement, la journaliste, pourtant si prompte à décrocher le scoop, n’ose pas sonner et s’efface. C’est alors l’écrivaine qui prend le relai : « Il me restait quelques images fugaces […] je n’avais pas envie d’y superposer de nouvelles, de crainte de les oublier tout à fait ».

Si la politique brouille les discours, la nostalgie embellit les choses. Fitoussi cite le film de l’historienne et chercheuse Sonia Fellous (« Du TGM au TGV », 2022 ) auquel elle a participé et souligne que le mot de la fin revient à l’humoriste Michel Boujenah qui demande très justement : « Si on s’entendait si bien, pourquoi est-on parti » ?

En 1939, à la déclaration de guerre, la communauté juive de Tunisie comptait environ 90 000 personnes. Le livre souligne qu’ils furent nombreux à vouloir se battre aux côtés de la France. Seuls les Juifs français pouvaient s’enrôler dans les régiments d’Afrique, obligeant les autres à s’engager en métropole. 3 000 d’entre eux se portèrent volontaires. En 1940, peut-on lire, le gouvernement collaborationniste de Vichy mit en place un statut des Juifs, également applicable dans les colonies et les protectorats.[…] Bien pire que la dhimma, ce texte infâme leur interdisait la plupart des métiers. […] En juin 1941, un nouveau statut des Juifs, plus rigoureux encore, fut promulgué. Michèle Fitoussi raconte ainsi « la souriante Tunisie » sous la botte nazie. Une Tunisie méconnue. Elle précise : « Il ne faut pas se leurrer : la destruction des Juifs de Tunisie avait été programmée. Les nazis prenaient des notables en otages en attendant de réquisitionner des jeunes gens juifs pour les envoyer dans des camps de travail. Mon grand-père en a fait partie. Ils prenaient l’or, les bijoux, pillaient et violaient. Bien sûr il y a eu, comme je l’écris dans le livre, des juifs courageux, tel l’avocat Paul Ghez, héros des deux guerres, membre du conseil de la communauté. Je raconte la façon dont il s’est présenté en uniforme devant le colonel SS Walter Rauff pour protester. A Sousse, mon père a porté l’étoile jaune. Il a été blessé et un enfant est mort dans ses bras ».

Les Alliés sont arrivés en 1943. Il était temps.

« Au total 4 000 jeunes gens venus de tout le pays furent envoyés dans les camps de travail forcé où une trentaine d’entre eux trouvèrent la mort. 350 Juifs furent tués sous les bombardements alliés. Environ 700, dont de nombreux enfants, moururent d’épidémie ou de sous-alimentation. Il y a eu aussi quelques  déportations mais il fallait transporter les prisonniers par bateau ou par avion […] Plusieurs dizaines de Juifs tunisiens périrent cependant dans les camps d’extermination en Europe. Le jeune champion de boxe [Victor] Young Perez fut de ceux-là… »

Victor « Young » Perez (Domaine public)

La pudeur et la « rigolade » ont recouvert les traumatismes d’un vernis de surface. Elle raconte : « L’épisode de ma grand-mère qui, au lendemain de l’arrestation de mon grand-père, va au siège de la Kommandantur en proposant à l’officier nazi de l’échanger contre son fils, plus costaud, on en rigolait dans la famille ». Dans le livre, elle décrit cette même grand-mère trimballant un couffin rempli de couscous et de victuailles cuisinées pendant la nuit pour son mari emprisonné. « Tout cela était raconté entre rigolades et trémolos. Ils parlaient trop mais ne disaient rien ».

Ce qu’ils disaient sans le dire était que, « Juifs à la douceur de vivre », ils n’avaient « pas de morts sans sépulture, pas de larmes sur les cendres ». A la fin du conflit, écrit-elle, « face à l’horreur de la Shoah, leur propre malheur leur avait semblé dérisoire ». En Europe, les survivants se sont tus. Les Juifs tunisiens se sont tus.

Et puis, il y a l’arrachement qui donne au livre des pages tendres et touchantes. La pudeur, toujours elle, leur faisait dire qu’ils n’avaient pas d’argent mais qu’ils vivaient quand même dans de bonnes conditions. Paris, comme le chantait leur idole Enrico Macias, les avait pris dans ses bras. Mais l’exil, peut-on lire, avait « rongé l’âme » de sa grand-mère. Fitoussi se souvient : « Elle est arrivée en 1967 et n’a pas compris pourquoi. Elle était déjà âgée. Habiter Paris a été pour elle un enfer, malgré la présence de ses enfants et de ses petits-enfants. Quand elle a vieilli, elle nous parlait sans cesse de la Tunisie. Elle ne s’en est jamais remise ».

De son livre ressort également la formidable résilience des Juifs tunisiens. « Tous ont fait preuve d’un grand courage. A Sarcelles, mes cousins, qui n’avaient pas un rond, ont très bien réussi ». L’excipit du livre parle de « la chance inouïe de vivre en France » même si, nuance-t-elle, « il y a eu beaucoup de casse ».

Le père de Michèle Fitoussi, à Tunis. (Autorisation)

L’humour, très présent dans le livre, ne sauve pas de tout, prévient Michèle Fitoussi. La volonté tenace de se reconstruire et plus encore, celle de donner à leurs enfants la possibilité de réussir explique-t-elle que la journaliste de Elle et auteure à succès avoue avoir été « prétentieuse » ? « J’ai toujours voulu tout comprendre et j’ai voulu me démarquer des miens. Sans me rendre compte que l’héritage que je recevais était celui de l’excellence : sois bonne, sois la meilleure. J’ai voulu être la meilleure »…

Au risque d’instiller dans cette recension une touche quelque peu triviale, il convient de conseiller aux lecteurs de ne pas se plonger le ventre vide dans la lecture de ce livre imprégné des effluves de beignets au sucre, de bricks à l’œuf dégustées en se léchant sensuellement les doigts « dégoulinants de jaune », de fricassés au thon, de couscous, de poisson grillé arrosé d’huile d’olive et de citron, des mininas, des makouds, du osban, de l’akoud, des tajines, sans oublier les bombolonis, titre éponyme du dernier album d’Aurélie Saada à laquelle elle a envoyé le livre. Les « prières expédiées entre deux éclats de rire » lui donnent une occasion supplémentaire d’évoquer, avec gourmandise, la pkaïla de Rosh HaShana, le msoki de Pessah, la glace au sabayon, le boulou ou encore les boules au miel… On vous aura prévenus !

Brosser le portrait des siens et des Juifs de Tunisie en général ne pouvait se priver de nourriture : « Chez nous » écrit-elle, « ne pas manger équivaut à ne pas respirer. Sauter un repas, c’est déjà mettre un pied dans la tombe ». Elle-même se réjouit d’avoir surpris son petit-fils de dix-neuf mois occupé à préparer des boulettes avec de la pâte à modeler. Elle dit avoir crié victoire : « J’ai pensé : ça y est, c’est bon ! ».

Le recul et l’expérience ont libéré, semble-t-il, une forme d’autodérision notamment quand elle confie, d’amusante façon dans le livre, avoir hérité du « gène de l’angoisse ». Elle explique : « Tout m’effraie et ça ne va pas en s’arrangeant. […] J’ai traumatisé mes enfants avec la peur de tout ! Un exemple ? Ma fille, pas encore rentrée à cinq heures du matin, à l’époque où l’on n’avait pas encore de portable… Et moi, dévorée par la peur, téléphonant à toutes ses amies pour savoir où elle était. Je me suis fait engueuler mais tant pis ». Elle s’amuse du côté « drama queen » de la mère juive tunisienne qui ne dit pas « Attention, tu vas tomber » d’un ton neutre. Pour nous en convaincre, elle nous gratifie d’un tonitruant « AATTENTION, TU VAAS TOOMBER!!! », demandant l’instant d’après, deux ou trois tons plus bas, comment il allait être possible de rendre à l’écrit la décoiffante intonation qu’elle venait de donner à cet avertissement. « Il y a de la théâtralité chez ces personnages originaux qui dramatisent tout. Sauf la maladie. Plus on est malade, moins on est malade ». Elle pense évidemment à sa mère dont elle parle beaucoup dans le livre : « Ma mère n’était pas maniaco-dépressive, on disait qu’elle était fatiguée. Le seul euphémisme juif tunisien que je connaisse est lié à la maladie ».

La mère de l’auteure, Suzy Zeitoun Fitoussi. (Autorisation)

Fait-on erreur en pensant déceler, entre les lignes, l’hommage vibrant qu’elle rend à sa mère et à son « savoir-faire impalpable de la féminité » qui n’a sans doute pas été pour rien dans la carrière qu’elle a menée au sein d’un prestigieux magazine féminin ? « Ma mère est pour beaucoup dans tout cela. Elle a toujours eu une confiance absolue en ses filles. Elle nous a toujours encouragées. Il y a eu des passages très compliqués sur lesquels je n’ai pas voulu m’appesantir dans le livre. Mon père a eu lui aussi un rôle très important. Mais quand ma mère n’était pas malade et que nous étions avec elle, c’était la fête ! Elle était drôle et élégante. J’avais envie de lui rendre hommage même si cela a été extrêmement difficile, et que ma sœur et moi lui en avons souvent voulu… »

Côté synagogue, l’auteure est assez claire : elle se tient plus que jamais à distance de la pratique religieuse et apprécie les rabbins – et les rabbines – « quand leur ministère s’accompagne d’intelligence, de culture, de tolérance, de bienveillance et d’humour ». Celui qui remporte ses faveurs – elle lui consacre un long paragraphe – s’appelle Haim Yossef David Azoulai, dit le Hida, né en 1724 à Hébron. « Il m’a passionnée ! J’imagine qu’il était très conformiste mais il y avait chez lui un côté journaliste chroniqueur qui posait un regard curieux et parfois moqueur sur les gens, notamment sur les Juifs tunisiens. Il les trouvaient sales et insupportables mais surtout, il n’appréciait guère la façon dont ils traitaient leur femme ». De quoi séduire cette rebelle devenue féministe en observant « de près » le poids du patriarcat.

Si un test ADN l’a adoubée juive tunisienne à 85 %, asiatique, grecque et italienne à 2 %, il lui a également révélé sa part ashkénaze à hauteur de 13 %. C’est à son compagnon depuis trente ans, un certain G. qu’elle doit d’avoir découvert « la Pologne, l’Allemagne, le yiddish, les shteltls […] la Shoah obsessionnelle,[…] le traumatisme à fleur de peau, la difficulté d’exprimer ses sentiments… », ajoutant que leur couple n’avait « mis qu’une trentaine d’années, à peine, pour réussir à [se] connaître ». Stéréotypes ? Humour ? Un peu des deux ? « C’est une plaisanterie » répond-elle, « mais l’altérité est intéressante. La relation homme-femme n’est déjà pas toujours simple. Dans notre couple, nous nous rejoignons évidemment sur beaucoup de choses mais mon côté expansif, chaleureux et ensoleillé se heurte à quelque chose de plus discret, de plus froid et pudique… ». On relève la mention de G. dans les remerciements formulés à la fin du livre : il sait, écrit-elle, « qu’entre le couscous et la carpe farcie, il existe mille et un compromis ». Va-t-elle passer le test ultime à laquelle nous la soumettons  ? À la question : G. lui a-t-il fait aimer le gefilte fish ? La réponse fuse : « Ah non ! Même pas en rêve ».

En revanche, il a recollé les morceaux de son judaïsme qu’elle qualifie « de bric et de broc ». Elle lui doit également la découverte d’Israël où elle n’était jamais allée avant de le rencontrer. « J’ai tout de suite été attirée par ce pays qu’il connaissait par cœur et qu’il m’a fait parcourir du désert à la mer » écrit-elle. Elle explique ce « coup de foudre » par la présence de l’orientalité, de la lumière, de la Méditerranée – sa « matrice » et son « berceau »- et du balagan. Elle renchérit : « Et puis, il y a cette sensation assez extraordinaire d’avoir l’impression de retrouver des cousins à chaque coin de rue ! Au fond, il y a en Israël une familiarité que je ne ressens pas en France ».

Que dirait-elle, aujourd’hui, à la petite fille prête à se battre pour faire admettre qu’elle était « fronçaise », gênée qu’elle était par la voix forte, les mains qui parlent en même temps que la bouche et par l’accent des siens ? Lui signifierait-elle, comme elle l’écrit, que « qu’elle le veuille ou non, ses racines sont là-bas » ? « Bien sûr ! Mais je lui dirais aussi que je suis riche de ce que je porte en moi : la France, ma judéité, mes deux enfants nés d’une mère juive tunisienne et d’un père catholique,[ndlr : Michèle Fitoussi est divorcée du journaliste politique Nicolas Domenach], de mon petit-fils dont le père est basque et espagnol et de ma découverte d’Israël ».

Rabbi Yossef Haïm Azoulay, dit le « Hida ». (Domaine public)

Yaron Tsur, l’historien qui lui avait fait connaître le Hida, lui a un jour confié qu’il lui avait fallu aller à Tunis pour comprendre Jérusalem. « Et moi » rebondit-elle illico, « Il a fallu que j’aille à Jérusalem pour comprendre Tunis ». Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles on la sent aujourd’hui rassérénée, voire rassurée. L’écriture de ce livre l’a confrontée à deux défis de taille. Le premier la mettait face à sa famille. La bonne élève craignait d’avoir fait des erreurs. « J’ai compris, finalement, que l’important était d’arriver à transmettre tout ce que j’avais à dire ». Les siens ont d’ailleurs très bien réagi. Son père, à la mémoire si vive, s’est dit bouleversé par le livre. A-t-elle eu des retours de la communauté ? « Des lecteurs m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient pleuré à chaque page ». Elle a reçu un mot enthousiaste d’Olivier Poivre d’Arvor, ancien ambassadeur de France en Tunisie. Le journaliste et réalisateur Serge Moati lui a également écrit pour la féliciter.

La tunisianité n’est pas le (seul) critère pour apprécier le livre de Michèle Fitoussi. L’histoire qu’elle raconte est, en filigrane, celle de toutes les villes qui ont perdu tous ou beaucoup de leur Juifs. Ceux de Pantin lui ont offert une formidable source d’inspiration. Sa plume a su en faire un livre magnifique. Foi d’ashkénaze.

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Michèle Fitoussi, La famille de Pantin, Stock, 288 p, 20,90 €

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