Israël en guerre - Jour 199

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Les co-auteurs Natan Sharansky et Gil Troy, à droite, avec leur nouveau livre "Never Alone" (Crédit : Larissa Ruthman) 
Les co-auteurs Natan Sharansky et Gil Troy, à droite, avec leur nouveau livre "Never Alone" (Crédit : Larissa Ruthman) 
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Ce qui compte pour Gil Troy : le « sionisme identitaire » pour guérir les « non-Juifs »

L’historien-auteur explique la trinité sioniste du peuple juif, de la Terre d’Israël et de l’État moderne, et comment les jeunes Juifs de la diaspora peuvent l’utiliser

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Bienvenue à « What Matters Now » [Ce qui compte maintenant], un nouveau podcast hebdomadaire qui examine un sujet déterminant pour Israël et le monde juif aujourd’hui.

Le ministre du Développement du Néguev et de la Galilée Yitzhak Wasserlauf a annoncé qu’il présenterait un projet de loi visant à faire du sionisme une « valeur directrice et cruciale » dans la prise de décision du gouvernement, afin de mettre en pratique les principes de la loi controversée sur l’État-nation juif.

Mais qu’est-ce que le sionisme très exactement ?

Alors qu’Israël a marqué, la semaine dernière, Yom HaZikaron et Yom HaAtsmaout, nous avons invité le professeur Gil Troy dans nos bureaux de Jérusalem pour discuter du rôle toujours en évolution du mouvement nationaliste dans le monde juif.

Parmi ses réalisations universitaires, l’historien américain a consacré plusieurs ouvrages au sionisme, notamment The Zionist Ideas: Visions for the Jewish Homeland — Then, Now, Tomorrow (« Les idées sionistes : Visions pour la patrie juive – hier, aujourd’hui, demain »), un livre paru en 2018. Il est actuellement un train de rééditer certains des travaux des tout premiers penseurs sionistes.

Lors de notre entretien, Troy a parlé de « sa sortie du placard » ou comment il a révélé qu’il était sioniste à l’issue de nombreuses années d’enseignement à l’université McGill de Montréal. Nous avons également évoqué les définitions changeantes du sionisme, passées, présentes et futures, ainsi que la baisse croissante du sionisme et du soutien pro-Israël parmi les Juifs de la Diaspora.

A la sortie du tourbillon émotionnel des fêtes de la semaine dernière, nous avons demandé à Gil Troy : « Qu’est-ce qui compte aujourd’hui ? »

Notre entretien a été édité et condensé dans un souci de clarté et de concision.

Times of Israel: Gil, merci beaucoup de m’avoir rejoint dans nos bureaux de Jérusalem. La semaine passée a été riche en événements avec un Yom HaZikaron très controversé, le 75e anniversaire de l’indépendance d’Israël. Alors je vous le demande, à l’issue de cette semaine bien remplie où la nation est passée du chagrin à la joie, qu’est-ce qui compte aujourd’hui ?

Ce qui compte le plus pour moi, c’est que nous mettions toute notre souffrance de côté, c’est que nous mettions toutes nos divisions politiques de côté pour dire « Am Yisrael Chaï » [Le peuple d’Israël vit].

Nous avons une telle chance de vivre ce moment, avec tous nos défis, toutes nos difficultés. Je dis toujours aux gens que je vais leur donner une machine à remonter le temps et je leur demande : « A quelle période de l’histoire d’Israël aimeriez-vous vivre ? A quel moment de l’histoire juive préféreriez-vous vivre ? Ou à quel moment de l’Histoire humaine ? ». Et je pense que c’est un moment – je le pense vraiment – où nous pouvons continuer à nous battre pour créer le pays le plus parfait que nous puissions avoir, le pays le plus parfait qu’il nous est donné de créer, mais aussi où nous pouvons prendre le temps d’apprécier tout ce que nous avons construit.

Ô combien avons-nous de la chance de vivre ce moment.

Sylvan Adams allumant une torche lors de la cérémonie de Yom HaAtsmaout, au 75e anniversaire de l’Indépendance, sur le mont Herzl de Jérusalem, le 25 avril 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

C’est une manière intéressante d’expliquer ce que nous sommes en train de vivre parce que nous sommes tellement captivés par la déchirure de la société, par les divisions, les douleurs, la lutte qui se mène actuellement dans les rues… Qu’est-ce qui rend donc ce moment si extraordinaire ?

Avant tout, j’ai envie de dire que lors de toutes les commémorations de Yom HaZikaron auxquelles j’ai assisté – j’en ai vu une hier soir et une ce matin – tous les intervenants ont évoqué la nécessité de nous unir.

Ce matin, il y avait un sondage qui révélait que 74 % des Israéliens voulaient qu’un compromis soit trouvé pour la réforme du système judiciaire. Je crois qu’au cours des deux derniers mois, nous avons laissé les plus cinglés, des deux côtés, donner le ton de la conversation. Et c’est un problème plus large qui se pose dans le monde démocratique avec ce que j’appelle le Twitterdom – ce que j’épelle [en anglais] Twitterdumb, D-U-M-B [stupide].

Ainsi, les extrémistes des deux côtés mènent la discussion et nous, les gens du milieu, que j’appelle les « modérés musclés », nous sommes perdus. Nous devons donc redéfinir le centre. Mais plus que ça, je me fiche en réalité de savoir où vous, vous vous situez. Si vous êtes pro-Bibi, anti-Bibi [le surnom du Premier ministre Benjamin Netanyahu], à droite, à gauche… Une fête nationale – et en Israël, nous prenons toujours notre fête nationale au sérieux – c’est un moment où on peut essayer de souffler. J’ai trouvé très émouvant que la semaine dernière, à l’occasion de Yom HaShoah [la Journée de commémoration de la Shoah], je me sois trouvé dans le shouk, au moment où les sirènes retentissaient, avec des gens de droite, de gauche, des religieux, des laïcs… Tous figés dans le temps.

Il s’est passé la même chose lorsque j’ai assisté à une cérémonie communautaire hier soir. Ce matin, j’étais avec un groupe de jeunes en difficulté qui nettoyaient un cimetière avant le déclenchement des sirènes, puis ils sont restés silencieux pendant une demi-heure. Un pays, un peuple encore capables de s’émerveiller, tous ensemble, devraient être en mesure de voir combien cette terre est merveilleuse et devraient être en mesure de mettre de côté nos affreux politiciens, nos affreuses politiques. N’est-ce pas là le message sioniste ?

Ce qui est intéressant à propos de Theodor Herzl, c’est que Bibi Netanyahu, dans ses mémoires, dit que Herzl est le Moïse moderne. Lors des manifestations dites du « fromage blanc » – dont nous sommes tous nostalgiques car elles semblent avec le recul avoir été tellement plus simples – il y a 10 ou 11 ans, des Israéliens déguisées en Herzl se promenaient dans les rues.

Cela signifie-t-il que Herzl est insignifiant et qu’il pourrait être de droite ou de gauche ? Peut-être. Mais peut-être aussi que Herzl, Yom HaZikaron, Yom HaAtsmaout, toutes ces journées commémoratives israéliennes nous rappellent qu’il y a quelque chose de plus grand, quelque chose qui nous dépasse. Nous avons des ennemis qui nous rappellent qu’il y a quelque chose de plus grand, quelque chose qui nous dépasse. Mais nous avons aussi une société, une histoire, une idéologie qui nous lient, qui nous maintiennent ensemble et qui sont bien plus importantes que n’importe quel politicien, qui sont plus importantes que n’importe quel défi politique ou que n’importe quel moment.

Theodor Herzl, au centre, sur un bateau, en 1898. (Crédit : Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images)

Je vous ai demandé de parler du sionisme, entre autres choses. Commençons donc par définir ce terme. Qu’est-ce que le sionisme ?

Pour moi, le sionisme c’est très simple. Le sionisme repose sur trois piliers fondamentaux.

Le premier, c’est que nous sommes un peuple, pas seulement une religion. Ce qui nous rend uniques – ni meilleurs ni pires que les autres – c’est que nous sommes issus d’un mélange de religion, d’idée d’un peuple.

Deuxièmement, nous avons des liens particuliers avec une terre d’origine, ce qui n’empêche pas d’autres d’entretenir des liens avec cette même terre. Et là, je vais me permettre de parler de New York, où je suis né, où, pour 24 dollars, les Hollandais ont acheté Manhattan aux Indiens, n’est-ce pas ? Il peut y avoir des revendications contradictoires, mais ça reste cette terre où notre peuple est né.

Troisièmement, nous avons le droit, comme les 192 autres pays membres des Nations unies, d’établir un État sur cette terre qui est notre berceau. C’est donc Am Yisrael, le peuple juif, lié à Eretz Yisrael, la Terre d’Israël, qui crée Medinat Yisrael, l’État d’Israël.

Mais cette définition n’a pas toujours été la même, n’est-ce pas ? En réalité, aux prémices du sionisme, nous n’étions même pas certains de finir ici, en Israël. Quel était donc l’objectif des personnes qui ont fondé le mouvement sioniste ?

Le mouvement sioniste était donc un mouvement de libération nationale juif visant à nous donner un foyer, à nous ramener chez nous. Mais Herzl avait très vite compris qu’avant tout -il le disait – « Sion » était d’abord un retour au judaïsme et à la judéité, sans même parler de la terre. Il avait aussi très rapidement compris, lors de la crise de l’Ouganda, et même avant cela, à quel point la Palestine [sous mandat britannique] et Sion étaient au cœur du sionisme. C’est quelque chose d’intrinsèque au nom lui-même ! Ainsi, jusqu’en 1948, l’objectif avait été de résoudre le problème juif de l’absence de foyer et de résoudre le problème des persécutions.

Une fois l’État établi, certains disent que le sionisme s’est arrêté en 1948. Je réponds que non, le sionisme était le mouvement visant à établir un État juif en 1948. Aujourd’hui, il s’agit de défendre l’État, de le perfectionner et, dans ce que j’appelle le jujitsu – J-E-W – de transformer le négatif en positif, et aussi de revenir sur toutes ces questions sur ce dont nous avons besoin pour améliorer l’État, sur ce besoin de nous interroger : qu’est-ce que l’État fait pour nous ? C’est ce que j’appelle le « sionisme identitaire ».

L’idée de départ était donc le sionisme politique. Nous avions besoin d’un État, d’un foyer. Nous devions résoudre le problème juif. Or, quel est le problème juif d’aujourd’hui ?… Voilà le problème humain d’aujourd’hui : comment trouver un sens à ma vie ? Comment trouver une communauté ? Comment créer un lien ? Je ne suis pas assez arrogant pour dire que le sionisme est la seule voie possible, mais comme le chantait Frank Sinatra, c’est ma voie, c’est notre voie.

Il s’agit d’un débat vieux de 3 500 ans, renouvelé il y a 120, 130 et 140 ans, sur les questions du sens, sur l’idée de ce qu’est un peuple, sur l’engagement – et aujourd’hui nous avons devant nous, réalisé, ce projet vieux de 75 ans, la plus grande aventure juive moderne appelée « État d’Israël ».

Nous pouvons intégrer toutes nos idées, toutes nos passions et toutes nos visions dans cette terre. C’est la raison pour laquelle la politique devient parfois un peu houleuse, parce que nous sommes profondément attachés à cet endroit.

Des manifestants protestant contre la réforme judiciaire prévue par le gouvernement protestent à l’extérieur de la cérémonie officielle célébrant le 75e Jour de l’Indépendance d’Israël, au mont Herzl, à Jérusalem. 25 avril 2023. (Crédit : Arie Leib Abrams/Flash90)

Quand on parle de « sionisme identitaire », parlez-vous des Israéliens ou des personnes qui vivent en dehors d’Israël ?

C’est quelque chose où nous pouvons nous retrouver en tant qu’Israéliens et en tant que Juifs du monde entier – le sionisme identitaire. Et franchement, ça pourrait aussi être un modèle pour le nationalisme libéral dans le monde entier, parce que l’une des choses que je constate, quand je mets ma casquette d’historien américain, c’est à quel point le fardeau est lourd pour un si grand nombre de jeunes en Occident aujourd’hui. Et il ne s’agit pas seulement de la pression de la réussite. C’est le fait de vivre dans un monde du moi, moi, moi ; mon, mon, mon ; maintenant, maintenant, maintenant ; nous, nous, nous ; je, je, je.

Cela les prive de leur identité. Apprendre qu’Israël, le sionisme, est un projet créé par un peuple, un projet qui a du sens, que c’est une occasion de réfléchir à la manière dont le nationalisme démocratique libéral me donne la possibilité de trouver de l’espoir, un but, une mission et une communauté, c’est très, très important. Et c’est en fait une occasion que – je le pense – les Israéliens, les Juifs américains, les Juifs canadiens et les Juifs australiens ont besoin de se saisir et dont ils ont besoin de discuter. Et il ne faut pas se contenter de parler et c’est la raison pour laquelle nous ne nous contenterons pas de parler de ce que nous devons faire pour Israël. C’est très, très important, bien sûr – mais que fait donc Israël pour moi ? En quoi le fait d’avoir ce pays me donne-t-il, à moi, un certain sens, un nouveau sens ?

Évidemment, ce débat est un peu différent quand je l’ai avec mes enfants qui servent dans l’armée ou quand je l’ai avec les merveilleux participants du programme populaire Taglit-Birthright, des jeunes qui ne font pas le service militaire. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est de prendre le temps d’aller avec eux au mont Herzl ou dans la Vieille Ville de Jérusalem et de leur faire voir combien ils ont des points en commun, combien ils peuvent apprendre les uns des autres et combien ils peuvent s’inspirer les uns des autres.

Que pensez-vous que Herzl ou d’autres penseurs sionistes de la première heure auraient pensé de ce que vous dites aujourd’hui à propos du sionisme identitaire ?

L’une des tragédies de la vie de Theodor Herzl est qu’il est mort en 1904, à l’âge de 44 ans, et qu’il n’a été un sioniste actif que pendant onze ans. L’année dernière, lorsque j’ai publié cette nouvelle édition en trois volumes des journaux de Herzl et que j’ai rédigé une introduction à sa vie, puis une introduction à chacune des onze années pendant lesquelles il a été actif, je me suis rendu compte que les gens aiment prendre un moment de Herzl, une citation de Herzl. Ils disent, vous voyez, non seulement Herzl pensait ceci, mais « le sioniste » pensait cela et moi, en tant que sioniste de 23 ans, je pense cela aussi. On se rend compte que ses journaux intimes ont été l’équivalent, pour un artiste d’un carnet de croquis – mais en sciences politiques. Ce n’était qu’un carnet de croquis, n’est-ce pas ? Il bidouillait et il réfléchissait.

Mais il suivait le chemin qui était le sien et il a lui-même réalisé que le sionisme sans identité – le Sion sans le « Je » – ce n’était pas suffisant, que les choses ne se limitaient pas à ce projet national, que ce n’était pas une simple question de refuge. Tous les penseurs sionistes que j’ai inclus dans mon livre écrit il y a quelques années qui s’intitulait Zionist Ideas (« Les idées sionistes ») ne voulaient pas seulement un État « normal », ils voulaient un État démocratique profondément Juif, ce qui signifie un État insensé, mais un État idéaliste.

Un groupe de Taglit-Birthright Israel explorant le désert. (Crédit : Sarah Kornbluh)

Et je pense que les anciens sionistes diraient, bien sûr, que ça en faisait partie. Quand on a un foyer, une terre natale, l’étape suivante consiste à trouver un sens, une communauté et une nouvelle mission – et le travail à mener change. D’un côté, la mission reste la même : il s’agit de s’assurer que nous sommes en sécurité. Mais en fin de compte, les sionistes ne s’inquiétaient pas seulement des corps des Juifs, ils s’inquiétaient aussi de l’âme juive. Et Herzl lui-même avait dit : « Ô mon Dieu. Lorsque j’ai commencé à fêter Hanoukka dans mon foyer, après avoir célébré Noël pendant de très nombreuses années, j’ai lu une belle histoire intitulée ‘La Menorah’. Que s’est-il passé ? La première fois, j’ai apporté une hanoukkiya [ou candélabre de Hanoukka] et j’ai allumé deux lumières. La nuit suivante, j’en ai allumé trois, puis quatre, puis cinq… ». Une histoire qui est devenue une métaphore pour dire que plus il s’était impliqué dans le sionisme, plus il s’était impliqué dans le judaïsme, que plus la lumière était entrée dans sa vie. C’est cela le sionisme. C’est le sionisme identitaire.

Ce matin, en préparant cette interview, j’ai demandé à certains de mes enfants ce qu’était le sionisme. J’ai obtenu des réponses très différentes. Étonnamment, mon fils de 17 ans qui se prépare à entrer dans l’armée a rapidement répondu : « Le judaïsme ». J’ai dit : « Quoi ? Comment est-ce possible ? Nous venons d’une famille israélienne laïque ». Et lui, il me dit que le sionisme, c’est le judaïsme. Ce qui me donne le sentiment que votre idée de l’identité touche vraiment une corde sensible chez lui. Pensez-vous que les 80 autres penseurs cités dans votre livre seraient également d’accord avec vous ?

Tout d’abord, je voudrais revenir sur le point très intéressant soulevé par votre fils. Lorsque je vivais au Canada, et j’utilise beaucoup de métaphores hivernales, j’essayais d’expliquer la relation entre le sionisme et le judaïsme, et j’avais dit que le sionisme, c’était un peu comme des pneus-neige posés sur le judaïsme, que le judaïsme, c’était ce véhicule qui existait depuis 3 500 ans. Et que tout d’un coup, l’antisémitisme et la nécessité de trouver une place dans le monde moderne nous ont fait comprendre que le judaïsme ne survivrait pas.

Et quand on lit la Torah, on se rend compte dès le début que a) nous sommes un peuple, mais que b) nous sommes aussi liés à cette terre particulière, n’est-ce pas ? C’est pour ça que nous avons parfois des mouvements en Amérique où les rabbins américains disent « Nous ne voulons pas de ce truc d’Israël. Nous sommes des Juifs de la Diaspora ». Je leur réponds : « D’accord. C’est très bien. On va donc organiser les fêtes, les unes après les autres, et on va retirer à chaque fois Israël, ce qui vient du peuple, les choses qui viennent de la Terre. On va donc devoir renoncer aux pommes et au miel, au service de la avoda (le culte), la prière centrale de Yom Kippour, et ainsi de suite ». C’est impossible.

Donc, oui, dans le monde moderne, le sionisme est devenu le pneu-neige qui permet au judaïsme d’avancer. Il reste profondément juif. Le sionisme est le mouvement juif de libération nationale visant à établir un État juif démocratique. Je pense que la plupart des sionistes cités dans Zionist Ideas et la plupart des sionistes de l’époque diraient : « C’est super ! ». Il y a eu ce penseur – qui n’était pas un penseur sioniste – Abraham Maslow, qui a parlé de la hiérarchie des besoins, n’est-ce pas ? Et la hiérarchie des besoins, c’est qu’on commence par ce qui relève de la survie : la nourriture, les vêtements, le gîte. Ensuite, on progresse. Et si on a suffisamment de chance pour ne pas devoir nous préoccuper de nos ennemis – et nous en avons toujours – alors on peut se préoccuper de ce qu’il appelait l’accomplissement de soi, c’est-à-dire l’identité, le rêve, la réalisation des rêves. Voilà ce qu’est le sionisme.

Theodor Herzl s’adressant aux participants du premier ou second Congrès sioniste, à Bâle, en 1897/8. (Crédit : GPO)

Donc, oui, le sionisme consiste à prendre des responsabilités et à résoudre des problèmes. Et les plus grands problèmes du monde d’aujourd’hui. Dieu merci, la plupart des Juifs se réveillent le matin et la plupart d’entre nous sommes en sécurité, la plupart d’entre nous sommes prospères, la plupart d’entre nous sommes libres. Nous tenons cela pour acquis. Mais c’est un miracle historique. Nous avons besoin de sens. Nous avons besoin d’une communauté, d’une mission.

C’est ce que je constate avec les participants de Taglit-Birthright. Beaucoup d’entre eux ont des personnalités merveilleuses, mais ils ont été élevés pour être des « riens ». Lorsqu’ils viennent ici et qu’ils ont l’occasion de devenir « quelque chose » et de faire partie de quelque chose, on peut le voir dans leurs yeux. Ils sont très enthousiastes.

Vous leur donnez un « quelque chose » pendant 10 jours. Comment ces participants de Taglit-Birthright le ramènent-ils ? Comment poursuivent-ils leur sionisme dans une Amérique de plus en plus hostile à l’idée du sionisme, l’assimilant au racisme, au colonialisme – les grands mots à la mode d’aujourd’hui. Comment gèrent-ils cela ?

Mes enfants – je rappelle que j’ai été impliqué dans Taglit-Birthright pendant de nombreuses années en tant que président du comité d’éducation et que j’ai fait partie de nombreux groupes Birthright – n’arrivaient pas à croire que Taglit-Birthright ne dure que 10 jours. Ils pensaient que ça durait deux, trois, six mois, parce que la transformation était si perceptible – et surtout parce que nous échangeons avec eux à la fin et qu’ils se montrent tellement enthousiastes !

Mais cela reflète en réalité le problème plus profond dont vous me parlez. Cela montre à quel point ils ont été privés d’une éducation juive sioniste authentique, inspirante et fondamentale. Ils viennent donc ici, vraiment, beaucoup d’entre eux, la plupart d’entre eux étant privés, dépouillés de leur identité. Le sionisme est donc d’abord l’occasion de leur donner cette identité. J’aimerais que nous devions nous en arrêter là, mais vous avez tout à fait raison. Nous vivons dans un monde si hostile… Prenons votre point de vue et divisons-le, malheureusement, en deux points. Ils vont être confrontés à un double défi. L’autre jour, j’étais au téléphone avec des jeunes gens formidables, et l’un d’entre eux me racontait que son rabbin Hillel était anti-sioniste.

J’ai grandi pour ma part dans un monde où les vieux, les adultes si vous préférez, les rabbins, les professeurs, les enseignants, les administrateurs étaient tous super juifs. Et maintenant, à titre d’exemple, j’ai un échange avec un étudiant de 22 ans dans une université de la région de Boston – je ne veux pas entrer dans les détails de qui, où, quoi, comment – et il me dit que son autorité juive, son rabbin Hillel, lui dit à quel point Israël est un État d’apartheid, raciste, colonialiste et impérialiste.

Tout d’abord, c’est très peu productif – c’est très ennuyeux, c’est très cliché. Pourquoi prendre tous les crimes de l’Occident et les imposer au petit Israël ? C’est en fait une forme d’impérialisme culturel. Et j’ai le sentiment – et je peux comprendre – que certains Juifs progressistes aient besoin de s’intégrer aux autres progressistes. Rejoindre le rang. Donc, si on peut attribuer ces maux à l’Amérique pour cela, attribuons ces maux à l’Occident. Et attribuons-les également à Israël.

Utilisons des mots plus authentiques pour désigner les erreurs que nous avons commises, les crimes que nous avons commis. Il ne s’agit pas d’un crime entraîné par l’impérialisme, ni d’un crime motivé par le racisme. Lorsque nous avons des Israéliens à la peau foncée et des Palestiniens à la peau claire, ce sont ces mots eux-mêmes qui se révèlent être toxiques et déformants.

Nos participants à Taglit-Birthright reviennent donc souvent avec un double problème. D’une part, des voix s’élèvent aujourd’hui au sein de la communauté juive, de jeunes rabbins, des professeurs – Natan Sharansky et moi-même les appelons les « non-Juifs » – qui tentent de défaire le consensus fondamental que nous avons depuis 75 ans, voire 3 000 ans, sur la centralité d’Israël et du peuple dans l’identité juive.

Et puis il y a la plus grande hostilité face à Israël, une hostilité qui change de visage – il fut surtout un temps où, je suis désolé de le dire, on pouvait trouver un plus grand nombre d’anti-sionistes chez les républicains. Aujourd’hui, les anti-sionistes américains ont leur place au sein du parti démocrate, qui reste majoritairement pro-Israël. Mais nous voyons ce groupe s’élargir, et nous ne voyons pas des gens comme Joe Biden les interpeller et s’en prendre à eux. C’est donc un problème.

Mais vous savez quoi ? Je leur dis à tous : « Regardez. Regardez ces soldats héroïques. Pensez, en ce jour de Yom HaZikaron, à ce que tant de gens ont sacrifié pour avoir cet État. S’il faut sacrifier un peu, sacrifiez un peu de popularité, sacrifiez un peu de confort. Mais réveillez-vous le matin, regardez-vous dans la glace et sachez que vous avez fait ce qui était juste, que vous avez défendu vos intérêts et ceux de votre peuple ». Pour moi, ce n’est pas un choix. C’est ce que j’ai fait.

J’étais un historien américain heureux de porter un nom comme Gil Troy, heureux d’être à ma place. Et lorsque j’ai constaté l’hostilité à l’égard d’Israël et du sionisme sur le campus de McGill à Montréal, je n’ai pas eu d’autre choix que de me lever un jour et de dire : « Moi aussi, je suis sioniste. Je vais sortir du placard et m’affirmer ». Cela m’a donné beaucoup de sens, beaucoup d’inspiration, beaucoup de bons amis et beaucoup d’opportunités. Et je ne voulais pas sacrifier mon âme juste pour m’intégrer. Cela n’en vaut pas la peine.

J’ai beaucoup de commentaires sur ce que vous venez de dire. Tout d’abord, je trouve choquant que vous ayez eu l’impression de devoir « sortir du placard » en disant que vous étiez sioniste. Mais j’aimerais approfondir l’idée du « non-Juif ». Ne pensez-vous pas que les gens de la Diaspora peuvent être pleinement juifs et ne pas être sionistes ?

C’est possible, mais c’est vraiment, vraiment, vraiment difficile, je pense. Natan Sharansky, le grand Refuznik juif soviétique, souligne que pour arrêter l’assimilation, il faut une série de ruptures et encore une série de ruptures. Il faut Dieu ou le sionisme. Et si on tente d’éliminer Dieu et le sionisme de l’équation, il est vraiment, vraiment difficile d’avoir un judaïsme.

Donc, théoriquement, pourrais-je créer un concept où Israël ne serait pas aussi central ? Peut-être. Mais il y a deux choses. Tout d’abord, près de 50 % des Juifs du monde entier vivent aujourd’hui en Israël. Choisir de se laver les mains de la destinée de la moitié du monde juif est donc un acte d’égoïsme. C’est une atteinte au sens de la communauté, ce qui n’est pas la façon dont nous faisons les choses en tant que Juifs. Nous nous soucions les uns des autres, nous prenons soin les uns des autres. Plus encore, je disais tout à l’heure qu’essayer d’enlever la centralité d’Israël et du sionisme dans le judaïsme moderne, sans parler du judaïsme ancien, c’était le déformer. Alors, oui, pourrais-je encore avoir mon iPhone si je retirais la carte SIM ? Peut-être. Mais je pense que le judaïsme, le sionisme, l’appartenance à un peuple, le sentiment d’unité que nous avons, qui sont les principaux idéaux sionistes, font tellement partie du judaïsme que le judaïsme qu’ils essaient de créer est un judaïsme déformé.

Illustration : Le sénateur du Vermont Bernie Sanders posant avec des militants de IfNotNow dont Becca Lubow, étudiante à l’université du Michigan, à l’extrême gauche, et tenant une pancarte sur laquelle on peut lire « Juifs contre l’occupation », dans le New Hampshire. (Crédit : IfNotNow)

Il s’agit d’un judaïsme qui suit une forme bizarre de christianisme protestant, qui est lui-même une déformation. Il s’agit d’une tentative de créer une fausse religion américaine progressiste qui ne fonctionne pas. Et nous le voyons. Elle n’est pas transmise aux enfants. Ce qui excite les enfants, c’est de participer à Taglith-Birthright. Ce qui les enthousiasme, c’est de voir cet endroit extraordinaire. Ce qui les passionne, c’est de faire partie de cette grande famille qu’est le peuple juif.

Il y a eu, bien sûr, des accusations de forme protestante américanisée du judaïsme dans le passé. Je pense, bien sûr, à la plate-forme de Pittsburgh [1885] du mouvement réformé, qui s’est révélée très anti-sioniste. Pourquoi le mouvement réformé a-t-il changé son fusil d’épaule ? Et pensez-vous qu’il est en train de changer, non pas au niveau des dirigeants, mais au niveau de la base ?

À bien des égards, je fais davantage confiance à la base qu’aux dirigeants. Je vois trop de jeunes dirigeants coincés dans ces abstractions et coupés du sang, du cœur et de l’âme du judaïsme. Et oui, dans mon livre The Zionist Ideas, j’ai tenu à inclure dans ma section sur le sionisme religieux non seulement des rabbins conservateurs, mais aussi des rabbins du mouvement réformé. Et dire que tout d’abord, les Juifs réformés et les Juifs conservateurs font partie du monde religieux. Je n’adhère pas à l’idée que la seule façon d’être religieux est d’être orthodoxe. Deuxièmement, il y a une histoire profonde et importante qui s’est jouée entre le judaïsme conservateur et le judaïsme réformé.

Et oui, le judaïsme réformé a dû être « sionisé ». Et pourquoi ont-ils été « sionisés » ? Pour deux raisons, je pense. La première est évidemment le traumatisme de la Shoah, le traumatisme de l’Holocauste. Ils se sont rendus compte qu’ils avaient besoin d’un foyer. Un judaïsme qui trouve un équilibre entre le peuple et la religion, un judaïsme qui voit la centralité d’Eretz Israel, la Terre d’Israël – et aujourd’hui, l’État d’Israël dans notre judaïsme est une chose beaucoup plus compliquée, beaucoup plus multidimensionnelle.

J’aime à dire que j’aime toutes les différentes tendances du sionisme. J’aime le sionisme religieux et le sionisme politique. Le sionisme identitaire. Mais en fin de compte, je me considère comme un sioniste fitzgeraldien.

F. Scott Fitzgerald, le grand écrivain américain, a dit que la caractéristique d’un esprit intelligent, c’était la capacité à maintenir deux pensées contradictoires dans sa tête. Et je pense qu’en naviguant dans l’Israël moderne, dans le sionisme moderne, dans le judaïsme moderne, nous sommes des jongleurs, nous jonglons avec différentes pensées. Et les personnes dont j’ai le plus appris au fil des ans ne sont pas les simples d’esprit, ni les extrémistes. Ce sont les personnes qui vivent dans des mondes différents, qui essaient de recouper les fils, qui essaient de rassembler les choses. Je pense que c’est ce que nous faisons vraiment bien à Altneuland – Old-New Land – ici en Israël, tous les jours. Je pense que c’est ce que font les Juifs modernes, créatifs et passionnants qui vivent en Australie, aux États-Unis ou au Canada et qui ont des vies très américaines, très canadiennes, très australiennes, mais aussi très juives. Et je pense que c’est ça qu’il y a de passionnant dans le fait de vivre dans le monde moderne. Nous pouvons être des jongleurs et nous n’avons pas besoin d’être des fanatiques.

Le conseil des étudiants de Hillel, lorsque Swarthmore est devenu le site du premier Open Hillel du pays, au Swarthmore College en 2013-2014. (Crédit : Sarah Revesz/JTA)

Vous avez parlé tout à l’heure du fait que les jeunes sont privés d’éducation sur Israël. Il y a une dizaine d’années, si vous vous souvenez bien, le mouvement Open Hillel a vu le jour. Il a été suivi par IfNotNow et par d’autres mouvements de ce genre. Je me souviens d’avoir parlé avec l’une des dirigeantes, qui m’avait dit qu’elle n’avait jamais vraiment compris que la carte d’Israël qu’on lui avait montrée lorsqu’elle était enfant n’était qu’un « gros mensonge ». Dans les faits, son éducation n’avait pas inclus ces deux idées contradictoires en même temps, à savoir qu’Israël pouvait être un occupant tout en étant un État souverain. Comment pensez-vous que l’éducation en Diaspora puisse surmonter ce problème ?

C’est compliqué. Il y a quelques années, j’ai donné une conférence à l’université Brandeis et j’ai dit que la plupart des formes d’éducation à Israël que j’ai pu voir dans les écoles juives étaient une forme de maltraitance des enfants. Je suis donc bien conscient qu’il existe des distorsions. Mais je ne me rangerai certainement pas du côté d’IfNotNow pour deux raisons principales. Tout d’abord, les IfNotNowers adorent prendre le judaïsme qui leur avait été proposé quand ils avaient cinq ans ou sept ans en considérant que le judaïsme qui leur a été offert lorsqu’ils avaient 15 et 17 ans est le même. C’est très intéressant pour moi parce qu’il y a eu un changement majeur dans le débat sur le judaïsme, le sionisme et Israël tel qu’il était quand je suis né il y a des décennies et tel qu’il était quand ils sont nés.

En ce moment, je pense qu’il y a un problème inverse. Je pense qu’il y a un nombre si important d’enseignants juifs américains, de rabbins juifs américains et de professeurs juifs américains qui ne voient Israël qu’à travers le prisme palestinien, qu’à travers le prisme du conflit, qu’à travers ces distorsions de ce qu’ils aiment appeler la suprématie juive ! En utilisant un terme nazi original, l’impérialisme et le colonialisme et je dis qu’ils ne s’intéressent même pas aux fondements d’Israël.

Alors qu’autrefois, vous avez raison, il y avait une certaine tendance à ne pas aborder la question palestinienne avant d’avoir 15, 17 ou 20 ans. Et d’ailleurs, c’est l’âge le plus approprié pour commencer à parler de complexité, n’est-ce pas ? Nous parlons de Dieu en termes très simples à l’âge de trois ou cinq ans. Ensuite, on passe à des compréhensions plus complexes et à des critiques plus poussées. Ils déforment donc ce qui se passe réellement. Dans le cadre du programme Taglit-Birthright, nous travaillons très dur pour nous assurer que nous aurons le temps de parler de ce que nous appelons la géopolitique. Nous n’aimons pas en parler uniquement en termes de conflit israélo-arabe, car cela met les Arabes constamment en conflit. Or, 20 % des habitants de notre pays sont des concitoyens. Nous sommes donc très prudents dans notre langage. Mais à Dieu ne plaise que quelqu’un vienne en voyage Taglit-Birthright après 10 jours sans comprendre qu’il y a ici une complexité, qu’il y a ici un problème palestinien, qu’il y a deux peuples amoureux de la même Terre !

Ainsi, même pour avoir la crédibilité propagandiste la plus élémentaire, il faut reconnaître la complexité. Je pense donc que a) il y a une critique déformée, mais b) je pense que nous avons besoin d’un nouveau rééquilibrage. L’équilibre dont nous avons besoin, c’est de commencer par les bases. Commencer par « nous » en tant que peuple, et pas seulement en tant que religion. La deuxième base, ce sont les liens avec une terre particulière, et la troisième, c’est le droit d’établir un État sur cette terre. Je sais que je me répète, mais l’éducation, c’est la répétition. J’aime appeler cela ma « trinité sioniste », où le tiercé du peuple juif, qui est constitué de ces trois grandes choses que nous avons. Pourquoi nous enfuir ? Pourquoi nous couper des uns ou des autres ?

L’autre jour, j’étais dans la Vieille Ville de Jérusalem et il y avait un trompettiste qui jouait avec son chapeau et quelqu’un est passé, un jeune Américain, et il a dit : « Wow, une trompette en Israël ! Qui l’aurait cru ? » Et vous devez voir ce genre de spectacle chez certains jeunes qui participent à Taglit-Birthright ou à d’autres programmes et qui imaginent cet Israël – qui imaginent que les gens se promènent avec des sandales et des robes bibliques et d’autres choses de ce genre. Comment allons-nous surmonter cela ?

J’ai une formule très simple. Lorsque je voyage en Amérique, je dis 2DW= 1IL. Je le dis aux parents et aux grands-parents. Deux voyages à Disney World vous donneront droit à un voyage en Israël – Il, Israël, c’est ça.

Un garçon lisant la Torah dans le cadre de sa bar mitzvah dans la zone mixte du mur Occidental, à Jérusalem, le 17 novembre 2022. (Crédit : Zone mixte/Facebook)

Et qu’est-ce que je dis ? Je dis : nous verrons ça avec Taglit-Birthright. Comme je l’ai dit précédemment, je travaille au sein du comité d’éducation et nous nous efforçons d’obtenir l’éducation la plus parfaite. Mais qu’est-ce qui est le plus important ? Le moment où ils débarquent en Israël et voient a) que ce n’est pas un pays de fanatiques bibliques et de fous, b) qu’il n’y a pas de policiers et de soldats à chaque coin de rue. Et même si lors de mon voyage aux États-Unis ces jours-ci je leur parlerais du gazouillis des oiseaux dans mon quartier, je leur parlerai la prochaine fois des cérémonies émouvantes que j’ai vécues ces deux derniers jours. Je leur parlerai de… mais ils ne veulent pas entendre ! Ils ne veulent entendre parler que des conflits, à droite comme à gauche. Les gens de droite, d’ailleurs, sont aussi accros aux récits liés au conflit et à la vision des choses en « noir et blanc » que les gens de gauche.

Et j’insiste toujours – je le dis à la fois à mes amis de droite et à mes amis de gauche – je leur dis que leur Israël m’étouffe. « Votre Israël n’est pas multidimensionnel. Comment pouvons-nous, en tant que démocrates – avec un d minuscule – apprendre si nous ne pouvons jamais critiquer ? Quel genre d’être humain n’est pas un peu autocritique ? » Je n’ai donc aucun problème à critiquer le gouvernement et à l’aimer. Et j’essaie de donner aux gens ma définition du patriotisme. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est quelqu’un qui aime toujours son pays, en partie à cause des politiciens, mais aussi malgré ses politiciens. Et malgré la politique. Et par cette capacité à aimer son pays en dépit de la politique, toujours. Et si vous avez de la chance avec les politiciens que vous aimez, parfois, c’est un concept fitzgeraldien.

Cela implique un peu de nuance mais nous vivons dans un monde de « tout ou rien ». Je ne peux pas réduire cela à un tweet, même si cette phrase pourrait l’être. La simplification à outrance et le besoin de faire partie d’une équipe ou d’une autre sont le problème. Et encore une fois, je reviens en arrière. 74 % des Israéliens veulent une solution. Nous allons entendre parler de toutes les perturbations qui ont eu lieu dans les trois ou quatre cimetières militaires où il y a eu du désordre. Mais la plupart des cérémonies se sont déroulées sans problème. La plupart des cérémonies se sont concentrées sur ce qui nous unit. La plupart des cérémonies se sont concentrées sur les incroyables sacrifices que ces jeunes gens ont consentis volontairement et que les victimes de tous âges du terroristes ont subi involontairement afin de maintenir ce pays en vie. C’est cela l’histoire. Et puis nous regardons autour de nous, nous regardons ce miracle. Vivons le miracle et réglons les problèmes.

Avant de terminer, j’aimerais que vous nous racontiez une autre histoire, celle de l’Ouganda, qui symbolise, d’une certaine manière, la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui et la façon dont nous pouvons peut-être nous en sortir.

Je pense qu’il est très important que nous revenions sur de nombreux points de tension et que nous nous souvenions que a) nous sommes un peuple contestataire et que b) nous avons connu des ruptures. Ainsi, Theodor Herzl, qui est encore une fois un outsider, et des gens comme Ahad Haam, qui sont dans le jeu sioniste depuis bien plus longtemps et qui sont bien plus instruits sur le plan juif, le considèrent un peu comme un outsider. Il est traumatisé en 1903 par les pogroms de Kishinev. Lors des pogroms de Kichinev, 49 personnes sont tuées.

Photographie prise à la suite du pogrom de Kishinev en 1903, lorsque 49 Juifs ont été assassinés à la suite d’une « accusation de meurtre rituel » contre la communauté juive. Ici, les victimes sont disposées enveloppées dans des châles de prière avant d’être enterrées. (Crédit : Domaine public)

Après la Shoah, nous avons l’instinct de presque mettre le mot « seulement » devant, n’est-ce pas ? Mais 49 âmes ont été assassinées, des centaines de femmes ont été violées et des milliers ont été maltraitées. Ce traumatisme lui a fait se dire : « Tu sais quoi ? Je travaille sur ce plan à long-terme qui vise à trouver un État juif mais s’il y a une chance d’aller ailleurs, peut-être devrions-nous la saisir ». Et voilà que les Britanniques, à leur manière, offrent un petit morceau de ce qu’on appelle l’Ouganda – mais qui était en fait les hauts plateaux du Kenya. Il se dit alors qu’il faut peut-être le prendre. Il l’apporte donc au sixième congrès sioniste et c’est l’explosion. Certains disent que le sionisme a failli disparaître ce jour-là.

Moi, je dis qu’à bien des égards, le sionisme a commencé ce jour-là. Parce que lorsque vous êtes suffisamment passionné pour commencer à crier et à hurler, lorsque vous vous sentez suffisamment concerné pour sortir et même devenir un peu violent, cela prouve que dorénavant, vous misez sur votre propre vie. C’est à ce moment-là que le mouvement sioniste a pris de l’ampleur et que Herzl lui-même a fait un peu marche arrière, même si, encore une fois, il n’y voyait qu’un ballon d’essai, une situation temporaire. Au fur et à mesure qu’il s’est enfoncé dans son sionisme, il s’est rendu compte de l’importance de la Palestine [sous mandat britannique] et de Sion pour le sionisme. Mais à la fin, il s’est assuré de dire dans son hébreu maladroit : « Si je t’oublie, ô Jérusalem, que ma main droite me refuse son service ».

L’histoire de l’Ouganda montre donc, d’une part, qu’il y a eu des moments de rupture dans l’histoire du sionisme. Il y a eu des moments dans l’histoire du sionisme où on s’est dit qu’on n’avait peut-être pas besoin de la Palestine. Mais en fin de compte, les sionistes sont revenus, ils ont reconstruit leur communauté, ils se sont concentrés sur la Palestine et ils ont compris qu’il y avait un peuple, une terre, une nation et, aujourd’hui, un État.

Et cela a pris des années. Je pense que c’est également étonnant. Dans notre culture où les nouvelles font la Une 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ce conflit a pris des années et a été résolu.

Des années plus tard, Chaïm Weizmann, dont l’histoire sioniste comporte plusieurs des meilleures répliques, s’est vu demander par un lord britannique : « Pourquoi avez-vous besoin de cet endroit, la Palestine ? Nous avons tant d’autres endroits ici et nous pouvons, vous savez, vous donner de nombreuses terres ». Weizmann a répondu : « Je sais que chaque dimanche, vous vous réveillez et que vous parcourez 32 km pour rendre visite à votre mère. Il y a tant d’autres vieilles dames dans votre quartier. Pourquoi ne pas leur rendre visite ? ».

Le président américain Harry S. Truman tenant un exemplaire de la Torah, qui lui a été remis par Chaïm Weizmann, à droite, à Washington, le 25 mai 1948. (Crédit : Photo AP)

C’était une belle façon de dire : « C’est à nous. C’est une partie de notre histoire ». Vous savez ce que c’est que de se promener dans la Vieille Ville de Jérusalem, comme vous l’avez mentionné, dans la nouvelle ville, et de comprendre que nos scientifiques comptent en nanosecondes. En tant qu’historien américain, je compte en décennies. En Angleterre, nous comptons en siècles, et en Israël, nous comptons en millénaires et en éternité. Quel cadeau !

Quel cadeau que d’être aussi modernes que nous le sommes, aussi « start-up nation » que nous pouvons l’être, aussi futuristes que nous pouvons l’être, mais aussi d’être enracinés dans cette histoire d’un peuple amoureux de sa Terre, perdu, humilié, battu, et qui revient. Revenir à sa Terre, revenir à son peuple, revenir à sa langue et créer ce miracle auquel j’ai la chance de participer.

Amen. Merci, Gil.

Je vous remercie.

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