Israël en guerre - Jour 199

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Le Professeur Aren M. Maeir lors des fouilles de Tell es Safi/Gath, été 2021. (Autorisation)
Le Professeur Aren M. Maeir lors des fouilles de Tell es Safi/Gath, été 2021. (Autorisation)
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Ce qui compte pour l’archéologue Aren Maeir : Le nouvel opus d’Indiana Jones

Etre archéologue dans l’ombre d’une icône hollywoodienne a été une bénédiction et un poids pour cet universitaire, qui explique comment le domaine a évolué ces 40 dernières années

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Bienvenue sur l’antenne de « What Matters Now » [Ce qui compte aujourd’hui], le podcast qui aborde chaque semaine un problème clé pour Israël et le monde juif d’aujourd’hui.

Depuis 1981, l’archétype de l’archéologue est un homme avec un chapeau brun à large bord, une veste en cuir marron et, bien sûr, un fouet.

Cette semaine, alors que les nouvelles aventures d’Indiana Jones continuent de ravir les spectateurs, nous nous sommes demandés comment cette légende hollywoodienne avait affecté la carrière des archéologues – les vrais – qui effectuent des fouilles aujourd’hui en Israël.

Nous avons donc rencontré à Jérusalem le professeur Aren Maeir, qui a récemment publié un essai, On My ‘Colleague’ Dr. Jones and His ‘Publications’ et évoque la façon dont l’archéologie a évolué depuis le premier épisode de la saga d’Indiana Jones.

« Cela n’a rien à voir avec l’archéologie, et c’est même presque anti-archéologique à bien des égards, mais cela a énormément fait parler de l’archéologie. De nombreux archéologues sont venus à cette profession à cause des films d’Indiana Jones. », expliquw Maeir, directeur de l’Institut d’archéologie de l’Université Bar-Ilan et directeur du projet archéologique Tell es-Safi/Gath.

Après avoir visionné le nouveau film d’Indiana Jones, « Dial of Destiny », nous demandons au professeur Aren Maier ce qui compte aujourd’hui pour lui.

Ce qui suit a été légèrement remanié pour plus des raisons de clarté.

The Times of Israel : Aren, merci beaucoup de vous joindre à moi aujourd’hui dans les studios Nomi de Jérusalem.

Prof. Aren Maeir : Avec plaisir.

Le mois dernier, le Dr Henry Walton Jones Jr. a sorti son cinquième opus, après une très longue pause. Alors pour vous, qu’est-ce qui compte aujourd’hui ?

Eh bien, je pense qu’il nous faut parler de ce nouvel opus du Dr Jones, et je pense que c’est une excellente occasion de le faire.

C’est certain. Evidemment, il y a un peu d’ironie dans nos propos. Nous parlons bien d’Indiana Jones, et ce nouvel opus est, bien sûr, « The Dial of Destiny », que vous et moi avons vu, par le plus grand des hasards, dans le même cinéma de Jérusalem cette semaine.

Absolument, oui. Je ne m’attendais pas à vous voir là-bas, mais vous y étiez.

Absolument. Tout d’abord, avez-vous apprécié le film ?

Je l’ai apprécié comme on apprécie un film d’aventure léger, sans doute fait pour un public adolescent. Ce n’était pas, je dirais, aussi plaisant que le premier film d’Indiana Jones, mais je pense que c’était mieux que certains de ceux qui ont suivi.

Harrison Ford dans Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, 2008 (Crédit : capture d’écran vidéo)

Mes préférés sont le premier et le troisième. Depuis 40 ans, vous êtes archéologue et vous avez, d’une certaine manière, dû vivre dans l’ombre d’Indiana Jones. Alors, dites-nous brièvement, comment cela a-t-il affecté votre travail ?

Bon, tout d’abord, très souvent quand je dis que je suis archéologue – d’ailleurs, c’est génial, c’est peut-être le seul métier où quand on se présente, on nous répond : « Oh, c’est cool. Oh, je voulais faire ça quand j’étais enfant » -. C’est toujours très agréable. On me dit rarement : « Oh, c’est ennuyeux. Pourquoi faites-vous cela ? C’est donc une bonne chose. Et l’autre chose, c’est que très souvent, on me dit : « Oh oui, je connais l’archéologie, Indiana Jones. C’est vous, Indiana Jones ? » ou quelque chose du genre. Et non seulement cela mais, de manière assez embarrassante pour moi, les relations publiques de mon université me présentent comme « Notre Indiana Jones » ou quelque chose comme ça. Donc, c’est toujours là en arrière-plan.

Dans les médias, nous aimons bien les raccourcis, et nous disons simplement Indiana Jones égale archéologue, mais Indiana Jones n’est pas vraiment un archéologue classique. Même pour son époque, il serait une aberration, non ?

La surface de contact entre le personnage d’Indiana Jones et l’archéologie réelle est très, très minime. Indiana Jones, tel qu’il est dépeint, même s’il est dépeint comme un professeur d’archéologie, est avant tout un aventurier/pilleur de tombes/collectionneur d’objets de valeur. C’est très différent de l’archéologie d’aujourd’hui, de celle de ces dernières décennies, mais c’est même différent de ce qui se passait dans l’archéologie de l’époque à laquelle se passent ces films à savoir un peu avant, pendant et juste après la Seconde Guerre mondiale. C’est plus une image de grand chasseur blanc, allant sur des terres barbares et sauvant des reliques. Je pense que c’est plus ça.

Dans une certaine mesure, cela se rattache à une image qui a bel et bien existé, celle de l’explorateur, du chasseur, de l’archéologue qui parcourt le monde, généralement sous l’égide d’une sorte de puissance coloniale – États-Unis, Angleterre, Allemagne, Russie, France, etc. – va dans les endroits les plus reculés et « sauve » ces objets. Tant de grands musées dans le monde sont remplis d’objets dont on dit qu’ils ont été « sauvés » par ces explorateurs et ramenés dans les capitales européennes – très souvent dans le cadre de fouilles hâtives, même pour les normes de l’époque – pour y être exposés, aujourd’hui encore. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que de nombreux pays où ont été prélevés ces objets réclament leur restitution. L’exemple le plus connu est celui des marbres d’Elgin qu’ils veulent rapatrier en Grèce, depuis le British Museum. Mais il existe de nombreux autres exemples à travers le monde.

Je suis content que vous parliez de cela : je ne m’attendais pas à ce que nous en parlions, mais même en Israël, nous avons au Musée d’Israël de nombreux cas de provenance douteuse, comme par exemple les très célèbres masques néolithiques de Steinhardt qui sont encore exposés aujourd’hui. Il semble y avoir peu de doutes sur le fait qu’ils viennent de Cisjordanie. Ma question devient donc, surtout en cette année où un artefact a été rapatrié des États-Unis pour le remettre à l’Autorité palestinienne, pourquoi continue-t-on dans cette veine-là ?

Il y a le problème des antiquités non prouvées en général, qui est un sous-problème de l’éthique archéologique. Ce n’est pas la même chose que ces « grands chasseurs blancs » qui volaient des objets aux « pays pauvres et non civilisés ». Bien sûr, je dis tout cela avec cynisme.

Le problème des antiquités non prouvées c’est que nous ne savons pas d’où elles proviennent. C’est presque toujours l’indicateur d’objets dérobés, de fouilles illicites, ce qui est contraire à la loi, quel que soit le pays. Car ce type de fouilles détruit les sites d’où sont extraits ces objets. Nous perdons la trace du contexte de l’objet, qui permet de le comprendre. Avec tout le respect que je lui dois, un bel objet ne sert à rien – même à Indiana Jones – si on ne comprend pas son contexte. A-t-il été trouvé dans un temple ? Une maison privée ? De quelle période ? De ce site ou un autre ? Quand on n’a plus cette information de contexte, on perd une énorme quantité d’informations, la plus importante.

Nous sommes captivés par la beauté ou le caractère unique d’un objet, mais pour l’information que nous voulons en tirer sur le passé. Notre travail est de comprendre les sociétés du passé. Un bel objet, c’est bien mais seul, il ne nous raconte que très peu de choses par rapport à ce que pourraient en dire un ou plusieurs autres objets, dans leur contexte, bien fouillé et bien documenté.

Une cuillère à encens en ivoire vieille de 2 700 ans, pillée sur un site de Cisjordanie – saisie fin 2021 par le bureau du procureur de Manhattan dans le cadre d’un accord avec le gestionnaire de fonds spéculatif milliardaire Michael Steinhardt, exposée au ministère du Tourisme et des Antiquités de l’Autorité palestinienne dans la ville de Bethléem, en Cisjordanie, le 19 janvier 2023. (Crédit : AP Photo/ Maya Alleruzzo)

C’est pourquoi, pour en revenir aux films, chaque fois qu’Indiana Jones dit « Ceci appartient à un musée », ce n’est qu’une partie de l’histoire, n’est-ce pas ? L’objet n’appartient pas seulement à un musée, il faut aussi que cinq chercheurs différents se penchent sur son cas et publient quelque chose à ce propos.

Cela a quelque chose de drôle : encore une fois, c’est un film, on peut faire et dire ce qu’on veut. Mais soit, considérons Indiana Jones comme un véritable archéologue : le fait pour lui de dire « Ça appartient au musée » va dans la bonne direction, même si dans certains de ses films, si je me souviens bien, il était prêt à troquer des antiquités avec un mafieux. C’est donc un peu louche.

Mais encore une fois, l’objet a effectivement sa place dans un musée. Une fois examiné et documenté, cela va de soi. Mais dans quel musée ? Un musée de Paris ou Londres, ou un musée du pays ou même de la région dans lequel on l’a trouvé ? Et puis, qui sommes-nous pour dire à quel musée il devrait aller ? Il appartient au pays d’origine, au lieu d’origine. Les gens qui vivent là veulent connaître leur passé : ils devraient pouvoir le faire grâce aux objets qui ont été correctement extraits de leur sol et documentés.

Ainsi, si le « grand chasseur blanc » vient et dit : « Oh, quelle belle pièce. Elle serait très bien au Louvre ou au British Museum », quelle est sa légitimité ?

Tout à fait, et c’est l’une des évolutions de l’archéologie qu’il est intéressant d’aborder aujourd’hui. L’archéologie contemporaine ne se résume plus seulement à la recherche d’artefacts mais à la compréhension de la manière dont vivaient les hommes, jadis. Alors que, dans les années 1930, quand Indiana Jones est supposé entamer sa carrière, il y a eu plusieurs fouilles en Israël destinées à prouver la véracité de la Bible, par exemple, ou à retrouver la trace de monuments, de palais ou d’autres édifices de ce type. Eric Cline a publié un excellent ouvrage sur les fouilles de Tel Megiddo, qui nous en apprend beaucoup sur ce point. Comment était l’archéologie en Israël dans les années 1930 ?

Une partie de ce que vous avez évoqué est encore malheureusement d’actualité de nos jours. Il y a encore des gens qui cherchent à prouver ou réfuter la Bible, ou à retrouver des monuments ou des objets très spéciaux afin d’avoir une belle histoire à raconter, quelque chose de sensationnel. Je pense néanmoins que c’est de plus en plus rare. Mais revenons-en aux années 1930, et même avant, et aussi après. Certains chercheurs avaient alors des priorités qui l’emportaient sur leur sujet de recherches. Alors qu’aujourd’hui, nous avons tous des objectifs.

Le personnel des fouilles de Megiddo et leurs conjoints, le 7 septembre 1928. Au premier rang, assis, de gauche à droite : William Staples, Yemima Guy (la fille d’Eliezar Ben-Yehuda), P.L.O. Guy, Margaret Staples, Ivan Terentieff. Au deuxième rang : Harry Parker, Edward DeLoach, Olof Lind, Robert Lamon, Geoffrey Shipton. (Crédit : Oriental Institute de l’Université de Chicago)

La science objective n’existe pas. Nous essayons d’être aussi objectifs que possible. Mais dans certains cas, la subjectivité prend le dessus. Si vous voulez prouver quelque chose, vous trouverez probablement la preuve que vous cherchez, même si elle n’existe pas. Il nous faut nous débarrasser – autant que possible – de tout bagage idéologique et faire en sorte d’étudier le passé comme on le ferait d’une science objective. Pour y parvenir, il faut sans relâche étudier le passé.

J’aime beaucoup l’analogie selon laquelle ce que nous trouvons du passé est une sorte de puzzle. Imaginez travailler sur un puzzle de 10 000 pièces dont vous n’avez que 300 pièces, qui ne collent pas entre elles, dont vous ne discernez pas les bords et pour laquelle vous n’avez pas le modèle à reproduire. Avec ces 300 pièces, il faut pourtant tenter de recréer l’image du passé.

Pour ce faire, il faut analyser les choses. A mesure que l’archéologie se développe, les outils à notre disposition se multiplient. Dans les années 1930, certains archéologues, même ceux qui avaient une idée en tête, essayaient d’utiliser les meilleures méthodes et de faire de bonnes analyses, mais certains ne faisaient même pas l’effort. La plupart des professionnels faisaient malgré tout le maximum, bon an mal an, pour employer les meilleures méthodes, échafauder les meilleures théories, effectuer les meilleures fouilles possibles et mettre à disposition la meilleure documentation possible afin de mieux comprendre le passé.

Aux yeux des profanes, il est indéniable qu’un bel objet parle beaucoup plus qu’un fragment de poterie ou d’os ou encore une couche de sédiment. Savez-vous qu’il est désormais possible de prélever des couches entières de sédiments et de retracer l’histoire qu’elles renferment. Pour le profane, c’est juste un tas de poussière. Quel est l’intérêt pour lui d’un tas de poussière ?

Alors que si on trouve un beau vase grec ou un masque, comme celui que vous avez mentionné, leur dimension esthétique intéresse les gens. Mais je pense qu’en tant qu’archéologues, nous devons aller au-delà de l’esthétique. Ce n’est pas l’objet qui nous intéresse en soi. C’est toute l’histoire qui va avec. Et ce, même s’il s’agit d’un objet qui avait une grande valeur par le passé. Si on trouve un beau bol en ivoire, il est beau aujourd’hui et il l’était aussi dans le passé, où il avait une signification, un rôle précis. Ce qui compte, ce n’est pas seulement le bol en ivoire mais son utilisation, sa provenance, ses utilisateurs ou propriétaires, la raison de sa présence ici et pas ailleurs, l’origine première de l’ivoire qui a servi à le façonner …?

De gauche à droite : Helena Shaw jouée par Phoebe Waller-Bridge et Indiana Jones joué par Harrison Ford dans « Indiana Jones et le cadran du destin ». (Crédit : 2023 Lucasfilm, tous droits réservés)

Vous avez utilisé le mot science à plusieurs reprises, et dans le film, Indiana Jones réprimande son collègue en lui disant : « Ce n’est pas de la science, Baz. » Quand exactement l’archéologie est-elle devenue une science ? Les premiers archéologues étaient spécialistes de la Bible, architectes … Quand est-elle devenue un domaine scientifique à part entière ?

L’étude du passé a toujours été une forme de science, si par science on entend un domaine de recherche. Je pense que c’était le cas. L’archéologie a souvent été liée, par le passé, aux sciences humaines. En Amérique du Nord, elle est encore souvent liée aux sciences sociales. Dans le domaine des sciences humaines, par exemple, l’étude académique des sujets juifs en hébreu est appelée « mad’ei haYahadout », la science du judaïsme. Cela nous dit qu’il suffit de prendre un sujet et de l’étudier de manière scientifique, organisée et objective, pour en faire une science. Cela peut donc potentiellement s’appliquer à n’importe quel domaine d’études.

En archéologie, du fait de la rareté des données ou de leur difficile préservation, nous sommes obligés d’ajouter des perspectives souvent issues des sciences humaines, sociales, exactes, naturelles ou encore des géo-sciences et plus encore. De manière à tenter de comprendre le passé d’une manière plus globale. Même avec cela, notre compréhension du passé reste très limitée.

Il vient d’y avoir une conférence, à l’Université Bar-Ilan, sur l’archéologie de la période moderne. Les gens peuvent légitimement se dire : « A quoi sert l’archéologie pour la période moderne Une antiquité pillée ayant appartenu à Steinhardt restituée à l’AP par Washington? Tout est écrit. Or, il s’avère que, non, tout n’est pas écrit. De nombreux aspects de la vie quotidienne, même d’aujourd’hui, ne sont pas connus ou ne sont pas consignés ou décrits. Observer les temps modernes à travers le prisme de l’archéologie peut nous donner des informations précieuses. Plus on remonte dans le temps et moins il y a de données historiques et de témoignages physiques susceptibles de servir en archéologie : notre compréhension du passé est de plus en plus floue. Mais plus nous enrichissons notre boîte à outils – par exemple, avec l’analyse -, plus nous avons de chances de trouver des réponses.

J’imagine que dans mille ans, les archéologues considéreront notre temps comme une période difficile à percer, car les livres seront gorgés d’eau ou détruits et nos données Internet ne seront sans doute pas accessibles à la technologie dont ils disposeront alors. Nous serons pour eux des primitifs qui vivaient avec ces boîtes en plastique qu’ils transportaient dans leurs poches.

Revenons à l’archéologie en tant que science. Au cours de vos 40 années de carrière, vous avez, j’imagine, constaté une évolution assez brutale, du moins ici en Israël. Rien que ces 10 dernières années, au cours desquelles j’ai suivi les développements et travaux archéologiques de près, une foule de nouvelles technologies ont fait irruption, qui ont de facto ouvert de nouvelles perspectives à l’archéologie.

C’est tout à fait vrai. Si je repense à l’enseignement initial que j’ai reçu, en théorie comme en pratique, ou les analyses qui ont été menées sur des matériaux que j’ai fouillés lorsque j’étais étudiant, c’est le jour et la nuit avec ce que je fais aujourd’hui en matière de fouilles ou de projets de recherche. Pareils pour mes collègues, c’est le jour et la nuit, vraiment.

Yoav Vaknin, doctorant à l’Université de Tel Aviv, prend des mesures sur un sol qui s’est effondré lors de la destruction de Jérusalem en 586 avant notre ère par les Babyloniens, à l’occasion de fouilles dans le parc de la Cité de David à Jérusalem. (Crédit : Shai Halevi/Autorité des antiquités d’Israël)

Encore une fois, pour revenir à une analogie que j’aime beaucoup, cela revient à comparer la médecine du 19e siècle avec celle du 21e siècle. Nous avons les mêmes objectifs, mais les outils et les méthodes n’ont plus rien à voir. Aujourd’hui, beaucoup moins de personnes meurent de crise cardiaque. Les gens peuvent bénéficier d’une chirurgie de remplacement de la hanche, et le résultat est excellent. Mon grand-père paternel est mort d’une méningite, un an avant la découverte de la pénicilline, qui l’aurait probablement sauvé. En médecine, c’est sans doute un peu différent, mais c’est le même phénomène qui se produit partout.

Sans doute que dans 40 à 50 ans, il y aura eu une vraie révolution en archéologie, qui donnera accès à tout un tas de nouveaux domaines et de nouveaux artefacts auxquels nous n’avions pas accès, ou dont nous ne connaissions même pas l’existence. Un peu comme dans les années 1950, quand est apparue la datation au Carbone 14. Cela a été un changement radical. Cela dit en passant, la datation continue à se perfectionner : elle est de plus en plus sophistiquée et précise. Cela vaut pour bien d’autres questions. Par exemple, tout le monde a entendu parler d’ADN et d’ADN ancien. C’est un domaine en plein développement, avec des résultats spectaculaires dans l’étude du passé de l’homme, mais qui va même plus loin, bien avant l’apparition de notre espèce, Homo sapiens. Et les résultats sont surprenants. Ainsi, nous savons maintenant de quelle manière les Néandertaliens et l’Homo sapiens se sont mélangés sexuellement. Ces résultats sont vraiment étonnants.

On est aujourd’hui capables d’analyser la plaque dentaire et d’en déduire le type d’alimentation ou les pathologies. Très récemment, des analyses ont été faites dans un cimetière, non loin du site que j’ai fouillé, à Gath. On parle d’une période d’un millénaire avant notre ère. Il y avait déjà des bananes et du soja, qui venaient de l’autre bout de la planète.

Tout ceci est réellement fascinant. On parle aujourd’hui d’extraire l’ADN des sédiments : mettons que vous passiez dans les parages et perdiez un cheveu, votre ADN restera dans le sol et pourra un jour être retrouvé. Toutes ces méthodes nous étaient inconnues, comme un bon nombre de matériaux. Ma découverte la plus incroyable est sans doute cette levure ancienne, trouvée dans plusieurs sites archéologiques dont le mien, dans des récipients ayant servi à contenir des boissons alcoolisées. Il s’est avéré que des cellules de levure avaient survécu dans la céramique.

En sommeil ?

En fait, elles n’étaient pas en sommeil. C’était probablement les arrière-arrière-arrière-petits-enfants des levures originales. Pour une raison que l’on ignore, une micro-colonie est parvenue à survivre et nous avons pu l’isoler, faire pousser ces levures et les identifier. Certaines étaient identiques aux levure utilisées aujourd’hui pour produire de la bière. Et il y a peu, nous en avons fait de la bière, que vous avez peut-être goûtée au musée, à l’exposition sur la fête du Musée d’Israël.

Ces méthodes nouvelles sont absolument passionnantes. Il ne se passe pas un mois sans que, quelque part dans le monde, une nouvelle méthode apparaisse ou ne soit améliorée, pour nous permettre de mieux connaître et comprendre notre passé.

Quelques-uns des tessons de poterie qui ont été utilisés pour isoler des souches de levures vieilles de milliers d’années afin de produire de nouveaux lots de « bière ancienne », à Jérusalem, le 22 mai 2019. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

C’est sans doute parce que je suis un rat de bibliothèque ou alors parce que je suis journaliste, mais je m’intéresse énormément – trop peut-être – aux inscriptions. Or, je sais que, ces dix dernières années, la technologie a permis de faire de grands progrès pour les déchiffrer. De nos jours, rares sont ceux qui, comme Indiana Jones, lisent sans problème le grec ancien, comme il le fait dans ses films. Mais nous pouvons lire ces inscriptions grâce, notamment, aux progrès de l’imagerie. Avez-vous déjà travaillé sur ces questions ?

Eh bien, nous avons utilisé l’imagerie pour des inscriptions très difficiles à lire à l’œil nu, en utilisant l’ultraviolet, l’infrarouge et toutes sortes d’autres longueurs d’onde multispectrales. Cela permet parfois de mieux voir les choses. Mais cela va bien au-delà : l’imagerie ne permet pas seulement de mieux voir les inscriptions. En utilisant des méthodes numériques innovantes, on peut désormais comprendre de grands corpus d’inscriptions, que le cerveau humain peinait à appréhender dans sa globalité. En utilisant ce que nous qualifions d’« humanités numériques », il est possible de numériser des dizaines de milliers d’inscriptions en akkadien, syriaque, hébreu et latin ou autre.

Dans un premier temps, on apprend à l’ordinateur à lire des scripts anciens. Une fois qu’il a appris à lire l’écriture ancienne, on peut lui demander, par exemple, quelle est la distance moyenne entre les voyelles et les noms dans ce type de phrase, ou ce type de phrase ? Et il peut vous donner des réponses à des questions auxquelles les limites de calcul notre cerveau ne nous permettaient pas d’apporter de réponse.

Collage comprenant le verso d’Arad Ostracon n°16. (A) image couleur (RVB); (B) image MS correspondant à 890 nm; (C) dessin manuel (fac-similé) de la lecture proposée. Les formes creuses représentent des caractères conjecturés. (Avec la permission de l’Université de Tel Aviv)

Des tas d’innovations très prometteuses apparaissent partout. Pour faire de bonnes recherches, aujourd’hui, que ce soit en archéologie ou plus globalement dans ce qui a à voir avec le passé, il faut avoir une approche interdisciplinaire. L’époque du savant qui connaissait toutes les langues et reconnaissait tous les artefacts, ou pouvait aller n’importe où et étudier le passé avec les outils disponibles est révolue.

De nos jours, même dans un domaine dont je suis expert, comme celui de l’âge du Bronze et du Fer de la Terre d’Israël, lorsque je fouille, je fais appel à toute une équipe de chercheurs, chacun avec son expertise d’un domaine précis, de manière à donner l’image la plus précise possible du passé.

Je peux en témoigner. Lorsque je me suis rendue sur votre site de fouilles, il y a de cela plusieurs années, en compagnie de l’un de mes enfants, le spécialiste des os venait de passer, et celui des briques était en chemin pour examiner une sorte de poêle que vous aviez trouvé. Vous avez évoqué l’analyse des résidus or, dans certains cas, l’analyse porte sur des fragments ou des résidus trouvés il y a 30 voire 50 ans. Est-ce que cela change la façon dont vous traitez les artefacts une fois qu’ils sont extraits du sol ?

Je dirais avant même qu’ils ne soient extraits du sol. Pour effectuer certaines analyses — par exemple celles de résidus organiques, ADN ou autres —, il faut procéder comme dans une salle d’opération, porter un masque et des gants, voire une combinaison pour ne pas contaminer les spécimens sur lesquels portent les fouilles.

Cela fait penser au travail de la police scientifique sur les scènes de crime. Aujourd’hui, ils portent combinaisons et masques pour ne pas dénaturer la scène du crime avec leur ADN, leurs poussières… Il en va de même avec l’archéologie. Il faut travailler très, très soigneusement pour ne pas apporter d’informations supplémentaires.

Et au sujet de l’analyse des résidus organiques, les gens me demandent souvent : « Vous dites qu’il y avait de la vanille dans ce récipient. Comment être sûr qu’elle ne vient pas de votre déjeuner ? L’analyse des résidus organiques ou de l’ADN implique un protocole spécial, qui permet de différencier l’ancien du nouveau. Si je dis qu’il y a de la vanille dans ce récipient, je dois vérifier les résidus tout autour et dans d’autres récipients pour montrer qu’il y en a dans l’un d’eux, mais pas dans les autres. C’est qu’il y a une raison pour laquelle elle a survécu, qui est probablement liée à sa fonction d’origine. Nous sommes très attentifs à cela.

Les résidus trouvés sur cet autel contiennent des composants du cannabis (Crédit: Collection de l’Autorité des antiquités d’Israël / Musée d’Israël)

J’ai récemment reçu un communiqué de presse d’une université que je ne nommerai pas. L’histoire paraissait intéressante, mais c’était tellement technique que je n’ai rien compris au final. Est-ce que cela arrive aussi en archéologie ?

De nos jours, il est parfois difficile de comprendre tous les détails techniques d’une question. Quand je lis un article étranger à mon domaine d’expertise, je vais consulter un collègue qui en sait plus à ce sujet et lui demander : « Qu’en penses-tu ? » Pour avoir l’opinion d’un expert sur la question. Les domaines d’étude sont nombreux, tout comme les perspectives analytiques, aussi est-il judicieux de faire appel aux sachants lorsqu’une nouveauté apparaît, parce que si c’est en dehors de votre domaine, vous n’avez pas la capacité critique d’appréhender correctement les choses.

Cela m’amène à l’un des points que vous avez mentionnés dans votre bel article sur Indiana Jones et la philosophie, à savoir que vous êtes à la recherche des faits et pas nécessairement de la vérité. Les faits peuvent-ils exister en dehors d’une certaine forme de vérité ?

Nous recherchons des faits de divers ordres. On dit que l’archéologie est l’art de creuser un trou et de raconter une histoire sur ce trou. Nous faisons en sorte de comprendre le passé à partir des objets, des faits et de l’analyse que nous en faisons. Nous devons surtout faire le distinguo entre une interprétation solide comme le roc et une interprétation possible. Il ne me semble pas que nous, archéologues, sommes incapables de faire la différence entre les deux.

Quand quelqu’un fait une découverte ou tente une interprétation, cela fait forcément les gros titres dans la presse. Si on précise : « Ce n’est que mon interprétation : il peut y en avoir d’autres. », il n’y aura pas de gros titres. Il est préférable, à mon sens, de prendre en compte les opinions divergentes, le scepticisme, les interprétations minimales. Dans la plupart des cas, il est plus facile d’opter pour une explication binaire. Mais je crois qu’il est préférable de dire : « C’est la proposition que je fais. Je ne peux pas garantir que c’est exactement ce qui s’est passé. Il existe d’autres options. Ce n’est pas très croustillant. »

Gros plan de l’extérieur d’une tablette de plomb de la fin de l’âge du bronze découverte sur le mont Ebal en 2019. (Crédit : Michael C. Luddeni/Associés pour la recherche biblique)

La question est d’autant plus délicate car les intérêts sont mêlés : en effet, la plupart des fouilles, du moins ici en Israël, et peut-être même dans le monde entier, sont financées sur fonds publics, n’est-ce pas ? Ou alors par des mécènes, quand ce ne sont pas des universités elles-mêmes. Il faut donc susciter de l’intérêt.

Il faut évidemment susciter l’intérêt, car l’archéologie est, pour l’essentiel, financée, d’une manière ou d’une autre, sur fonds publics. Qu’il s’agisse de dons ou de fonds provenant de fondations de recherche, du gouvernement ou autres, ce sont des fonds publics pour l’essentiel. L’époque où les archéologues étaient fortunés et finançaient leurs propres fouilles est bel et bien révolue. J’aimerais pouvoir financer mes fouilles, mais personne ou presque ne le peut de nos jours. Les fonds avec lesquels nous travaillons sont publics. Il est donc très important de veiller à la bonne compréhension du public, de justifier nos dépenses et de prouver que cet argent n’est pas gaspillé. Il est très important de sensibiliser le public. Je ne sais plus si c’est vous qui m’en aviez parlé, mais on m’a dit un jour qu’à chaque fois qu’un article sur l’archéologie était publié dans le journal, c’était l’un des plus consultés de l’édition du jour.

Cela ne me surprend pas.

Le sujet intéresse le public, c’est indéniable, et il faut tout faire pour entretenir cet intérêt, mais de manière responsable. Si on raconte des histoires qui ne tiennent pas la route, on passe pour un imbécile, deux ans plus tard, au moment de publier des conclusions contraires à la première annonce. Il faut éviter de se mettre dans cette situation. Il y a des personnes que cela ne dérange pas, mais la plupart des gens y sont sensibles.

Par ailleurs, l’archéologie est un sujet très populaire, en particulier dans notre région. Et l’archéologie est trop souvent utilisée dans un cadre idéologique — religieux, nationaliste ou autre – qui n’a rien à voir avec l’archéologie. Dans ce contexte, faire une annonce infondée ou mal fondée, qui pourra par la suite être utilisée à mauvais escient par des politiciens, des chefs religieux ou le public, revient à cacher des mines dans le sol.

Il faut donc être prudent. Mais il est vrai qu’il est important de vendre ce que l’on a à dire de manière attrayante, ce qui nous ramène aux films d’Indiana Jones, qui n’ont rien à voir avec l’archéologie et sont même anti-archéologiques à bien des égards. Mais ils ont eu le mérite de faire aimer l’archéologie au grand public et de susciter des vocations. Nombre d’archéologues entrés dans la profession ces dernières années y sont venus après avoir vu les films avec Indiana Jones, que ce soit pendant l’enfance ou à l’âge adulte. Ils se sont dits : « Oh, ça a l’air amusant, je veux faire pareil », et au final, c’est différent. Mais ça reste un déclencheur et une porte d’entrée pour nombre d’entre eux. C’est très important.

C’est pourquoi je dis toujours que je pardonne à Indiana Jones l’horrible exemple qu’il donne parce qu’il reste un incroyable ambassadeur pour nous tous. Il a sans doute plus contribué que quiconque au rayonnement de l’archéologie. Plus encore que Lara Croft.

Très bien. Aren, merci beaucoup.

Avec plaisir.

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