Analyse

Craignant une nouvelle guerre avec Israël, Téhéran demande à Ryad d’inciter Washington à reprendre les négociations sur le nucléaire

Massoud Pezeshkian a faire part à MBS de son souhait de voir cette question résolue pacifiquement ; l'Iran rejette les demandes concernant l'enrichissement d'uranium et son programme de missiles

Illustration : La couverture d'un magazine consacrée aux négociations entre l'Iran et les États-Unis sur le programme nucléaire iranien qui devaient débuter le même jour à Rome, dans un kiosque à Téhéran, le 19 avril 2025. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

Dubaï, Émirats arabes unis — L’Iran a demandé à l’Arabie saoudite de persuader les États-Unis de relancer les négociations nucléaires actuellement dans l’impasse, soulignant ainsi son inquiétude face à une possible répétition des frappes aériennes israéliennes et à l’aggravation de ses difficultés économiques, ont déclaré deux sources régionales proches du dossier.

La veille de la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane – également connu sous le nom de MBS – à la Maison Blanche en début de semaine, le président iranien Massoud Pezeshkian a adressé une lettre au dirigeant saoudien de facto, ont rapporté lundi les médias iraniens et saoudiens.

Dans cette lettre, Pezeshkian a déclaré que l’Iran « ne cherche pas la confrontation », souhaite approfondir la coopération régionale et reste « ouvert à la résolution du différend nucléaire par la voie diplomatique, à condition que ses droits soient garantis », ont indiqué les sources à Reuters.

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, a déclaré mercredi que le message de Pezeshkian au prince héritier saoudien était « purement bilatéral ». Le bureau des médias du gouvernement saoudien n’a pas encore répondu à une demande de commentaire.

Avant la guerre de douze jours qui a éclaté en juin et au cours de laquelle les forces américaines ont bombardé trois sites nucléaires iraniens, l’Iran et les États-Unis avaient mené cinq cycles de négociations sur le programme controversé d’enrichissement d’uranium de la République islamique.

Israël affirme que son opération de grande envergure contre les principaux dirigeants du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), le bras armé du régime iranien, les scientifiques nucléaires, les sites d’enrichissement d’uranium et le programme de missiles balistiques était nécessaire pour empêcher la République islamique, qui a juré de détruire l’État juif, de se rapprocher de la fabrication d’armes atomiques.

Un immeuble touché par une frappe israélienne et recouvert d’un grand drapeau de la République islamique, à Téhéran, le 25 juin 2025. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

L’Iran avait riposté à l’Opération « Rising Lion » en lançant plus de 500 missiles balistiques et environ 1 100 drones en direction d’Israël.

Selon les autorités sanitaires, ces attaques ont fait 32 morts et plus de
3 000 blessés en Israël.

Depuis cette guerre, les négociations sont dans l’impasse, même si les deux parties affirment rester ouvertes à un accord.

Selon une source du Golfe, l’Iran chercherait un moyen de rouvrir les pourparlers avec Washington et le dirigeant saoudien serait également favorable à une solution pacifique, message qu’il aurait transmis au président américain Donald Trump lors de sa visite.

« [Le prince héritier] MBS souhaite également que ce conflit se termine pacifiquement. C’est important pour lui, et il l’a fait savoir à Trump en lui disant qu’il était prêt à aider », a déclaré la source arabe du Golfe.

Mardi, le dirigeant saoudien a déclaré aux journalistes : « Nous ferons tout notre possible pour aider à parvenir à un accord entre les États-Unis et l’Iran. »

Ryad et Téhéran sont des rivaux stratégiques de longue date au Moyen-Orient, soutenant souvent des camps opposés dans des guerres régionales par procuration, jusqu’à ce qu’un rapprochement négocié par la Chine en 2023 apaise les tensions et rétablisse les relations diplomatiques.

Le poids politique croissant de l’Arabie saoudite en fait un acteur de plus en plus déterminant de la diplomatie régionale. Ses liens étroits avec Washington en matière de sécurité, et en particulier les relations privilégiées entre ses dirigeants et Trump, confèrent à Ryad un pouvoir d’influence que peu d’autres pays du Moyen-Orient possèdent.

Un partisan du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah prenant un selfie tout en agitant un drapeau du Hezbollah, debout sur un arbre devant l’ambassade d’Iran, à Beyrouth, au Liban, le 25 juin 2025. (Crédit : Hassan Ammar/AP)

Parallèlement, la position régionale de l’Iran s’est affaiblie ces deux dernières années, en raison des coups militaires dévastateurs infligés par Israël à ses mandataires : le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza, en réponse au pogrom perpétré par ce dernier le 7 octobre 2023, et le Hezbollah au Liban, après que le groupe terroriste chiite libanais a commencé à lancer des attaques transfrontalières au lendemain du 7-Octobre en soutien au Hamas.

La chute du dictateur syrien Bashar al-Assad, proche allié de Téhéran, est survenue moins de deux semaines après la conclusion d’un cessez-le-feu en novembre 2024 entre Israël et le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, qui soutenait le régime pendant la guerre civile en Syrie.

« Transférer les canaux de médiation de pays tels qu’Oman et le Qatar vers l’Arabie saoudite, un pays doté d’un pouvoir structurel, d’une influence directe aux États-Unis et d’une volonté concrète de réduire les tensions, est la meilleure décision stratégique dans les circonstances actuelles », a déclaré Hamid Aboutalebi, ancien diplomate iranien de haut rang.

« Ces caractéristiques font de l’Arabie saoudite un médiateur efficace et un véritable canal de transmission de messages, une position que ni Oman, ni le Qatar, ni les Européens ne possèdent », a écrit Aboutalebi sur le réseau social X.

L’Iran et les États-Unis affirment soutenir la diplomatie, mais leurs exigences s’opposent

Les enjeux liés à la relance de la diplomatie nucléaire sont considérables.

Les conditions fixées par le bras armé de Téhéran – le CGRI – et l’administration Trump restent très divergentes, et l’incapacité à réduire ces divergences risque de déclencher une nouvelle guerre régionale.

Les États du Golfe, craignant d’être entraînés dans un conflit plus large si Israël bombarde à nouveau l’Iran, ont déjà joué le rôle d’intermédiaires, en particulier le Qatar et Oman.

Téhéran accuse Washington d’avoir « trahi la diplomatie » en se joignant à son allié israélien lors de la guerre de juin, et insiste sur le fait que tout accord doit lever les sanctions américaines qui ont paralysé son économie pétrolière. De son côté, Washington exige que Téhéran mette fin à l’enrichissement de l’uranium sur son sol, freine son programme de missiles balistiques et cesse de soutenir les milices régionales qui agissent en son nom, des conditions que l’Iran refuse.

Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu ont averti qu’ils n’hésiteraient pas à frapper à nouveau l’Iran si ce dernier reprenait ses activités d’enrichissement, qui pourraient mener au développement d’armes nucléaires.

Les puissances occidentales et Israël accusent Téhéran d’utiliser son programme nucléaire civil déclaré comme couverture pour développer une bombe atomique. L’Iran affirme ne chercher qu’à développer l’énergie atomique à des fins pacifiques et promet une « réponse écrasante » à toute nouvelle agression israélienne.

Cependant, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait déclaré avant le lancement de l’Opération « Rising Lion » en Iran que Téhéran enrichissait de l’uranium à 60 % de pureté, un niveau sans aucune utilité civile et qui n’est qu’à un pas technique de la pureté de 90 % nécessaire pour fabriquer une bombe.

Illustration : Des centrifugeuses construites en Iran, dans le cadre d’une exposition sur les réalisations nucléaires du pays, à Téhéran, en Iran, le 8 février 2023. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

L’isolement économique et la colère populaire poussent les dirigeants à changer de cap

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, un partisan de la ligne radicale qui a le dernier mot en matière de politique étrangère et de programme nucléaire, a exclu toute négociation sous la menace.

« Ils veulent imposer leurs exigences et faire avancer leurs objectifs par la pression militaire et économique. Cette approche est inacceptable, et les Iraniens ne s’y soumettront pas », a-t-il déclaré.

Mais cette approche intransigeante ne convient pas au peuple iranien qui lutte contre les privations de la vie quotidienne.

L’économie est en effet en train de s’effondrer sous le poids d’une monnaie en chute libre, d’une inflation galopante et d’une pénurie chronique d’énergie et d’eau sur le marché intérieur, pénurie principalement due à des années de mauvaise gestion et de sanctions.

Confrontée à la colère croissante de l’opinion publique et au risque d’une nouvelle attaque israélienne en cas d’échec des négociations sur le nucléaire, l’élite iranienne cherche désespérément à conclure un accord avec Washington afin d’alléger son isolement économique écrasant, ont déclaré à Reuters deux hauts responsables iraniens qui, comme d’autres, ont souhaité garder l’anonymat.

Kamal Kharrazi, conseiller principal de Khamenei, a appelé la semaine dernière Trump à mener « des négociations sincères avec l’Iran, fondées sur le respect mutuel et l’égalité », selon les médias d’État iraniens.

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