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Delphine Arbo Pariente. (Crédit :  F.Mantovani - éditions Gallimard)
Delphine Arbo Pariente. (Crédit : F.Mantovani - éditions Gallimard)
Interview

Delphine Arbo Pariente se confie sur Une nuit après nous

Un premier roman très réussi dans lequel il est question d’une relation filiale destructrice, du silence, de la façon de se reconstruire et de la possibilité, ou non, de pardonner

La douceur juvénile de sa voix saisit ses interlocuteurs. À plus forte raison ceux qui ont lu son livre et en ont évalué la largeur du spectre émotionnel et la force des idées. Dans l’un des salons de son éditeur (Gallimard) où l’écrivaine Delphine Arbo Pariente reçoit, il faut se jouer de la distanciation et rapprocher les fauteuils pour ne perdre aucun des mots de l’écrivaine. Sa parole, aussi fluide que pondérée, filtre à travers un sourire qui lui donne parfois un petit air de ressemblance avec Monica Belluci.

En l’écoutant parler de ce livre qu’elle incarne à plus d’un titre, on brûle d’envie de lui demander d’en faire la lecture, au choix, d’un passage. C’est d’ailleurs une mission qu’il ne lui déplairait pas de voir un jour confiée à une comédienne. Retour sur un premier roman très réussi et chaleureusement salué par la presse. Il y est question d’une relation filiale destructrice, du silence, de la façon de se reconstruire et de la possibilité, ou non, de pardonner. Avec, pour toile de fond, le traumatisme de l’exil, de la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui.

Times of Israël : Le premier chapitre est assez déstabilisant – les linéaments des personnages se mettent en place sans qu’on puisse percer les liens qui les unissent. Il y a surtout ce « Il » que vous décrivez en énumérant tout ce par quoi il n’est pas concerné et tout ce que la narratrice n’a jamais partagé avec lui. Ce procédé narratif trahit-il la difficulté qu’elle éprouve à se raconter ? 

Delphine Arbo Pariente : Mon idée était de raconter l’histoire d’une rencontre amoureuse qui est le révélateur d’une histoire personnelle. J’ai pris conscience que ce « Il » – le père – devait être immédiatement là. Parce qu’il était, finalement, l’enjeu du livre. C’est en cours d’écriture que je l’ai replacé au début du livre, sans le nommer vraiment puisque la narratrice dit qu’elle ne l’appelle jamais par son prénom.

Il m’a semblé important que l’on comprenne tout de suite qu’il y avait une problématique liée à la filiation et qu’il y avait aussi cette relation affective entre un homme et une femme qui se rencontrent, alors qu’il n’y a chez eux, à ce moment-là, aucune intention de changer de vie ou même de se confier. Si cette rencontre se déroule d’une façon prompte, je prends le temps de décrire son entrée en puissance dans la vie de la narratrice.

« Papa » est le dernier mot du premier paragraphe.…

Je ne l’ai écrit qu’une seule fois.

Cet hapax, « Papa », semble être le détonateur des paroles que Mona, la narratrice, libère à sa suite, comme si elle livrait de « L’hymne à l’amour » de Piaf une version paternelle. Enfant, elle aurait fait n’importe quoi, s’il le lui avait demandé…

L’enfant ne sait pas que tout ce que son père lui demande ne se demande pas. Elle le fait systématiquement parce que c’est sa façon de prouver à son père – croit-elle – l’amour qu’elle a pour lui et de s’entendre dire à elle-même – croit-elle aussi – combien il l’aime. Or un enfant de cet âge-là ne sait pas que ce qui lui est ainsi demandé ne se fait pas.

En l’occurrence, voler…

Il lui demande de voler ou de récupérer des duplicatas pour faire de fausses notes de frais. Elle prend soin d’exécuter ce qu’il lui demande de la manière la plus efficace possible. Plus elle est forte, plus elle le voit heureux. C’est, pour elle, faire le plus de tours de magie comme autant de tours de parking pour rapporter le plus grand nombre d’ampoules et de piles à la maison, comme d’autres enfants font de l’équitation ou vont à la piscine.

Décrire cette situation comme un jeu traduit la violence psychologique qui peut s’exercer et s’avérer encore plus forte que la violence physique. Lorsqu’elle entend un jour à son propos, alors qu’elle n’a que six ans, le mot « putain » qu’elle ne comprend pas, elle court dans sa chambre pour voir ce qu’en dit le dictionnaire. L’étymologie indique le mot latin qui signifie « putidus », puant, sale. Elle n’aurait pas compris qu’on la traite de prostituée. Par contre, sale et puant sont des mots qu’elle connaît. Elle ne sait pas faire le lien entre tout cela, si ce n’est que la réaction du père lorsqu’il la voit dans ce pull qu’elle se réjouissait de porter quand sa mère le lui avait prêté, la renvoie à quelqu’un de sale et de puant. C’est ainsi que va se perpétuer en elle l’image de poubelle jetée sur le trottoir. Elle va exceller dans toutes les demandes, même les pires, pour pouvoir réhabiliter, croit-elle, l’image que le père a d’elle et qu’elle a d’elle-même.

« J’ai écrit pour me taire »

ll faut attendre une soixantaine de pages pour que la narratrice décrive ce qu’elle ne nomme jamais inceste. Pourquoi le mot n’est-il jamais écrit ni prononcé ? 

« Une nuit après nous », aux éditions Gallimard, par Delphine Arbo Pariente.

Je ne l’ai pas voulu non plus en quatrième de couverture. Il y a une fois « papa » et une fois « viol ». Je considère que j’ai écrit pour me taire, pour pouvoir poser ces mots-là et non pour les exposer ensuite d’une façon très conséquente. Il y a l’inceste et il y a le viol.

Dans l’histoire, c’est parfois « il », c’est parfois « elle », c’est parfois « je ». Quand je dédouble, je prends la place de la narratrice qui raconte à l’homme. Je dis : « Il me semble que j’ai besoin de temps ». C’est le même temps que celui de la rencontre et de l’échange. Toutes les fois où, pendant ces temps de rencontre, rien ne peut être dit, rien ne peut davantage être écrit. Je le dis une fois parce que je suis capable de le dire et donc de l’écrire et je n’y reviens plus. Si ce n’est que j’explique les circonstances…

Ce sont les mots de la femme avertie qui les expliquent : « entre la chair de mes cuisses, là où papa a glissé ses doigts, dans le sous-sol d’un pavillon de banlieue ». Vous parlez de l’eau qui coule le long de son corps, de la matière immaculée, tendre comme de la crème fouettée, d’une peur parme… Ces mots, qui ne sont pas ceux d’une enfant, ont-ils quelque chose à voir avec la métaphore du premier chapitre évoquant « la tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence », comme une rencontre, brutale, qui n’aurait pas dû se faire ? 

Cette scène, elle la rêve avant de pouvoir l’écrire. Tout ce livre, là encore, est le temps de l’écriture, le temps de poser les mots justes. J’ai essayé d’y instiller de la poésie. Il m’a semblé très important, s’agissant de faits aussi sombres, d’aller au bout du tunnel décrit dans le rêve : un long couloir, une cabine de douche, cette sensation de mousse qui sent bon et de choses agréables qui sont en fait un cauchemar absolu. J’ai voulu raconter cette histoire en y mettant le plus de poésie possible. Je m’aperçois que cette ambivalence crée, chez certains lecteurs, un sentiment de mal-être. On finit par comprendre que ce qui est raconté d’une façon poétique rapporte un fait immonde. C’est ma façon à moi de le raconter. Je ne voulais pas mettre trop de violence dans les mots.

S’agissant de sa vie de couple, la narratrice écrit : « On est heureux, semble-t-il ». La nuance introduite par ce « semble-t-il » relève-t-elle du souci de préserver les apparences, comme sur la photo des « fabuleuses » vacances en famille à Monaco où, enfant, elle dormait à l’arrière de la R5, se lavait dans la mer et les toilettes des bistrots et mangeait ce qu’elle volait dans les palaces ? Son couple n’aurait-il d’heureux que l’apparence ? 

Non, c’est un couple heureux. Le problème, c’est l’empreinte. Il n’y a pas de bonheur possible quand on a subi une empreinte aussi forte dans son enfance. Quelle que soit la force de l’amour reçu, on ne peut échapper au syndrome de la peur de l’abandon, de la perte ou de la trahison. Cette femme a construit sa vie pour que tout aille bien et personne, dans son entourage, ne peut imaginer qu’au fond d’elle, ça ne va pas. On reste toujours l’enfant qu’on a été.

L’empreinte, dites-vous. Comme celle qui vous fait dire : « Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc » ?

C’est la question de la mémoire et de l’oubli. C’est pour cela que j’ai écrit : « Elle oubliait d’oublier ». On ne peut pas oublier une tache de vin sur un chemisier blanc. Elle laisse une auréole. On peut faire quelque chose de tout cela. Pour ma part, moi qui brode des perles sur les vêtements, je serais à même de cacher une tache de vin sur un chemisier blanc. Je ne le fais pas. Je préfère la regarder bien en face, essayer de la comprendre et de comprendre où elle m’a amenée. Cela a été une lutte perpétuelle contre moi-même. Dans ce livre, je parle de moi. C’est une réalité romancée. Il me manquait des pans de l’histoire. J’ai fait une fiction de ces pans manquants mais la base reste travaillée par des faits autobiographiques et il m’a semblé qu’il était très important de tout regarder, de ne pas édulcorer.

Pour autant, même si la violence ressort, ce qui se dégage est aussi l’extraordinaire histoire d’amour entre cette femme et son mari qui tient bon, contre vents et marées, ainsi que sa rencontre avec l’homme et le bout de chemin qu’il font ensemble, comme une profonde amitié. Cette rencontre a permis quelque chose. Il fallait deux soleils dans une seule vie pour arriver à maintenir un semblant d’équilibre…

Cette rencontre, si importante, permet à la narratrice de se révéler à elle-même. Une rencontre peut-elle être, avec l’écriture, un facteur de résilience ? 

Une rencontre avec quelqu’un que l’on reconnaît comme étant celui ou celle qui peut supporter l’idée que l’autre pose un fardeau. Ça, c’est vraiment une chance dans une vie. Ce suppléant, ce tuteur peut être l’écriture, une rencontre, une amitié, un thérapeute… Il était très important pour moi de faire comprendre que cette rencontre n’est pas un adultère. Si cet homme avait été une femme, j’aurais raconté la même histoire. Je voulais mettre encore plus d’amour dans la vie de cette femme dont l’amour sincère qu’elle reçoit de son mari n’a pas suffi. Qu’il ait eu assez de pudeur pour ne rien questionner est très beau. La narratrice n’en veut ni à son mari ni à ses enfants qui n’ont jamais posé de questions mais il était important pour elle de dire : « Cette chose que vous ignorez, je vais vous la raconter, au prisme d’une histoire affective inattendue ». C’est cette histoire qui lui permet de réaliser que ce n’est pas elle qui porte la honte. Car tout est là : si elle ne parle pas, c’est parce qu’elle croit porter la honte, l’humiliation subies. Il fallait une distance, une étrangeté : cet homme en dehors du cercle, qui ne manifeste aucun jugement sur ce qu’elle raconte. Elle peut se raconter avec d’autant plus de facilité qu’il ne connaît rien d’elle. Petit à petit, en parlant, elle comprend ce qui s’est passé et réalise d’où elle vient. La première partie se termine sur le mot « collision ». C’est vraiment ce dont il s’agit : une collision avec elle-même. C’est aussi cela, la bande d’arrêt d’urgence : la narratrice a pu s’y arrêter pour parler.

Pourquoi avoir fait de Mona une architecte d’intérieur ? 

Je suis créatrice de bijoux et j’aurais eu du mal à lui inventer une vie sociale autre que celle de chef d’entreprise que je connais. Je voulais mettre de côté mon ancienne vie professionnelle mais je savais ce que signifie le fait d’arriver un matin et de dire à ses employés : « J’arrête mais je vais prendre soin de la pérennité de vos emplois ».

Mais votre marque, « Nouvel Amour », ce n’est pas fini…

Je fais très attention à ne pas introduire de conflits entre ma vie d’écrivain et ces quinze ans de vie de créatrice de bijoux. Je ne me suis que très récemment réconciliée avec cela, surtout quand j’ai pris conscience que ma marque racontait l’histoire d’Une nuit après nous, d’une manière peut-être plus futile. J’ai longtemps pensé – et je le pense toujours – qu’il faut avoir une très haute estime de soi pour être écrivain. J’accepte ce défaut de modestie. Toujours est-il que lorsque j’ai su que j’allais être éditée, j’ai voulu vendre ma marque pour ne me consacrer qu’à l’écriture. Et j’ai longtemps écarté toute question sur « Nouvel Amour », de peur que le livre fût perçu comme un prétexte pour faire valoir cette marque. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

J’ai appris récemment qu’Elsa Triolet, la muse d’Aragon, créait des bijoux, et que l’épouse de Patrick Modiano, Dominique, que j’ai pu rencontrer, fait aussi des bijoux. C’est un support différent mais c’est la même façon de s’exprimer. J’ai pris le temps qu’il me fallait pour appréhender que je n’étais pas l’une ou l’autre mais que j’étais tout cela en même temps.

Cette histoire, qui court sur trois générations, est celle d’une famille de Juifs séfarades qui, chassée d’Espagne à la fin du XVe siècle, a émigré en Tunisie. Il y a, dans le livre, une topographie, une description et une atmosphère très précises…

Je ne suis jamais allée en Tunisie sur les traces de mes ancêtres. Il me paraissait mieux de ne pas aller chercher une vérité mais une perception, d’ailleurs très proche de la vérité. Mes grands-parents maternels et paternels et les générations les précédant ont vécu à Sousse. Les parents de mon père ont grandi à Tunis. Pour écrire, je me suis renseignée sur la vie en Tunisie dans les années 1960. J’avais des bribes d’informations, comme la villa majestueuse dont je sais qu’elle a existé, sans savoir d’où elle venait.

Sur cette photo du mercredi 28 octobre 2015, un touriste visite La Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique, sur l’île de Djerba, dans le sud de la Tunisie. (Crédit : AP / Mosa’ab Elshamy)

Comme je vous l’ai dit, je ne voulais pas entrer dans quelque chose de trop autobiographique. En revanche, les signes d’une certaine forme d’opulence, dont j’entendais qu’elle avait elle aussi existé, étaient pour moi importants à préciser, pour montrer que l’arrachement des grands-parents avait résulté d’une décision. Je pense que si le traumatisme de l’exil les a moins affectés que leurs propres enfants, c’est qu’ils avaient entre eux cet amour qui les a sauvés. Quand ils arrivent en France, ils s’en sortent parce qu’ils se soutiennent. Il n’y a pas, chez la grand-mère, le sentiment dégradant qui anime leur futur gendre, le père de Mona. Il est en colère contre ce destin. Son patron lui renvoie l’image de celui qu’il aurait dû être. Il veut tout faire pour gommer d’où il vient. N’ayant pas la capacité intellectuelle de comprendre qu’il est au contraire fait de cette culture et voulant l’effacer, il va aller de mal en pis et échouer systématiquement.

Vous écrivez qu’avec l’indépendance de la Tunisie et la bataille de Bizerte, « les vieux réflexes anti-juifs réapparaissaient comme les bourgeons au printemps. En avez-vous entendu des échos dans votre famille ? 

Ce dont j’ai entendu parler, c’est du rideau de fer qui fermait la boutique du grand-père, ce qui les a contraints à se dire qu’ils ne pourraient pas rester plus longtemps. Ce dont j’ai aussi entendu parler, c’est qu’il fallait taire cette information. Je pense que le plus difficile a été de s’en aller avec le sourire des familles qui partent en vacances tout en sachant qu’ils ne reviendraient sans doute jamais.

« La force de la Tradition, ajoutée à la qualité de la cuisine séfarade »

Les conditions de vie très précaires à l’arrivée à Marseille n’ont pas empêché la famille de maintenir les traditions, ce qui nous vaut une énumération diluviale et fort appétissante de plats colorés de Shabbat – « salade de poivrons grillés à l’ail, thon à l’huile, fèves au cumin, harissa, semoule fine, boulette de viande et légumes cuits dans le bouillon, pommes de terre, navets, carottes, courgettes et pois chiches, (…) salade d’oranges à la cannelle et parfois une génoise moelleuse trempée dans le jus suave des oranges parfumées ». N’est-ce pas le seul moment de lâcher-prise jubilatoire et d’enthousiasme de Mona ? 

C’est vrai ! Manger est très rassembleur. Et quand, en plus, on est à table avec des convives qui savent la force de la Tradition, ajoutée à la qualité de la cuisine séfarade, alors oui, un peu de vie peut revenir.

Il m’a semblé aussi très important de dire que, quel que soit l’endroit du monde où l’on se trouve, lorsqu’on est rattaché à une culture – en l’occurrence, les prières du vendredi soir, le kiddoush, le pain sous le napperon de Shabbat,… – on arrive, comme mes personnages, à oublier un peu « la perte indicible ». Une saveur peut rappeler qui on est.

La grande synagogue de Tunis. (Crédit : Maherdz/Domaine public/WikiCommons)

Le livre est travaillé par la question de l’exil. Ils ont été 450 000 à débarquer et à chercher du travail. « Le déchirement », « la douleur » de l’exil, « l’anéantissement des jours d’après » sur lesquels vous insistez ont-ils à vos yeux valeur sinon d’excuses, du moins de circonstances atténuantes notamment vis-à-vis du père ? 

Etre exilé, c’est être ni vivant ni mort mais disparu de soi-même. Il est difficile de vivre sans passé, sans la possibilité de se rattacher à une histoire et de devoir la cacher. Quant aux excuses, j’ai essayé de trouver dans tous les personnages quelque chose qui pouvait expliquer. Je crois qu’on ne naît pas en se disant : « Je vais faire du mal à quelqu’un ». On devient cette « chose », et on devient parfois cette violence.

Quand le père va au supermarché, son rêve n’est pas plus grand que les écrans de télévision qu’il convoite. Il va lui falloir en passer par tout ce qu’il va faire pour arriver à ce téléviseur. Quand on a un rêve aussi petit alors qu’on a cru qu’on pourrait devenir quelqu’un de très grand, cela peut peut-être expliquer certains comportements. Il n’est pas question d’excuser ou de pardonner, mais de regarder.

Vous avez recours à de nombreuses métaphores liées à la couture, comme une mélancolie « à repriser » ou « quelques ourlets à découdre ». Est-ce une façon de transmettre une lueur d’espoir, indiquant que l’on peut recoudre une vie déchirée ? 

Je vois cette histoire comme un pull détricoté : la matière est là mais le pull n’a plus de formes. Il faut trouver les fils de la bonne couleur, choisir le bon diamètre d’aiguilles et, petit à petit, ré-enmailler le tout pour refaire un pull. Le pull est ce qui tient chaud : il ne vaut rien quand il est démaillé mais il est la base de l’histoire. Repriser, utiliser des choses anciennes et abîmées me ramène à mon travail initial : des morceaux de bijoux cassés, dépareillés, des goussets de montres laissés au fond d’un tiroir et dont les gens ne savent que faire.

Le révélateur a été une interview d’Elisabeth Taylor expliquant qu’elle avait autour du cou un collier fait d’une quinzaine de grigris racontant chacun un moment de sa vie. Nous avons tous un grigri en nous, ces petites choses dans lesquelles réside toute la préciosité du monde.

« Même quand nous dormons nous veillons l’un sur l’autre
Et cet amour plus lourd que le fruit mûr d’un lac
Sans rire et sans pleurer dure depuis toujours
Un jour après un jour une nuit après nous. »

Vous citez, en exergue, Paul Eluard dont un poème (« Même quand nous dormons ») donne son titre au roman. Pourquoi avoir choisi le poème le plus rassurant d’Eluard, celui où la passion est devenue paisible amour ? Est-ce parce que Mona est « guérie » de son irrépressible désir de liberté ? 

Je pense que cette femme ne mettra jamais fin à son désir de liberté ! Il lui faut arriver à le contenir dans un cercle le plus large possible. Ce poème me plaisait. Il provient d’un recueil qui s’appelle : « Le dur désir de durer ». Je trouvais que cela correspondait très bien avec la forte désidérabilité de Mona et l’idée qu’elle se fait d’elle-même, d’une femme restaurée, réparée.

« Il n’est pas question d’excuser ou de pardonner, mais de regarder » disiez-vous. Mona peut-elle pardonner ?

Vous pouvez dire à quelqu’un « Je te pardonne » mais si celui-ci ne vous sollicite pas, il ne fera rien de ce pardon. Cela n’arrive pas entre Mona et son père. Par contre, cela se produit entre Mona et sa mère. Le fait que sa mère a fait pour le frère, quand il vivait avec le père, ce qu’elle n’a pas su faire pour la sœur, l’amène à considérer qu’elle a demandé pardon, en réagissant à temps et en le sauvant.

Chaque année, 160 000 enfants subissent des violences sexuelles. La Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants, (CIIVISE) a été créée en décembre 2020. Récemment, le co-président de la CIIVISE s’exprimait sur la nécessité de « toucher à la prescription des crimes sexuels » tout en soulignant la complexité du débat. Votre livre a-t-il suscité des témoignages ?

J’ai reçu énormément de témoignages de personnes qui ont vécu des choses similaires. Sans jamais forcément entrer dans les détails, elles m’ont remerciée – je le prends comme tel – de ce que, à leur tour, elles allaient peut-être pouvoir s’autoriser à dire.

Mona avait onze ans à l’époque des faits, elle en a quarante-six quand elle raconte cette histoire. Ce qui m’intéresse est la question de la prescription, le temps de la parole. Un enfant ne peut pas comprendre ce qui lui arrive, surtout si cela vient d’une autorité filiale aussi proche. Parvenir à briser le tabou qui peut peser sur la sphère familiale est très compliqué.

Se pose ensuite la question de la faute. Il faut énormément de temps pour s’absoudre d’une responsabilité que l’on ne porte pas. Le temps de la mémoire est très long. Quand tout va bien dans la vie, cela prend du temps de réaliser que quelque chose ne tourne pas rond. Vous imaginez quand ça va mal ?

Les témoignages que vous avez reçus viennent-ils de différents milieux ? 

De milieux très variés. Il n’y a pas de tabous pour moi par rapport à la religion ou une communauté particulière. C’est un père, un enfant, une famille.

Dans cette histoire, les raisons de tout cela sont liées au traumatisme de l’exil, je n’ai aucun doute là-dessus. Quand on est arraché à sa culture, on fait ce qu’on peut pour s’en sortir.

Et parfois le pire.

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Delphine Arbo Pariente, Une nuit après nous, Gallimard, 256 p, 19 €

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