Des familles anxieuses attendent de savoir qui sera conduit d’Éthiopie en Israël
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Un fidèle éthiopien à la synagogue d'Addis-Abeba priant et tenant des photos de membres de sa famille vivant en Israël. (Bernard Dichek/ Times of Israel)
Un fidèle éthiopien à la synagogue d'Addis-Abeba priant et tenant des photos de membres de sa famille vivant en Israël. (Bernard Dichek/ Times of Israel)

Des familles anxieuses attendent de savoir qui sera conduit d’Éthiopie en Israël

Le 15 novembre marquera les cinq ans d’une promesse du gouvernement à faire venir 8 000 Juifs éthiopiens ; les responsables en sélectionnent 2 000 pour une arrivée en janvier

L’histoire d’Aschalew Abebe, qui a immigré en Israël depuis l’Ethiopie en 2003, est une véritable success story.

Aujourd’hui âgé de 34 ans, il est marié, père de trois enfants et est à la tête de sa propre société de ménage dans la ville de Lod.

Il a fait son service militaire au sein de la brigade d’infanterie Nahal et poursuit en tant que réserviste. Il a été mobilisé à deux reprises l’an dernier.

Tous ses frères ont étudié en yeshiva. L’un d’eux sert dans l’armée de l’air, deux autres ont été parachutistes et un autre est parti aux Etats-Unis pour enseigner le judaïsme.

Abebe affirme que, sur les 171 membres qui composent sa famille israélienne, 60 ont servi dans l’armée et dans la police ou ont fait un service national.

Aschalew Abebe pendant son service militaire. (Autorisation)

Et c’est précisément pour cela qu’il ne comprend pas pourquoi son cousin Zemen attend à Gondar depuis 20 ans pour avoir le droit d’immigrer.

Dans un lettre ouverte publiée sur Facebook en septembre, Abebe a écrit que sa famille était suffisamment juive et Israélienne pour servir l’Etat mais apparemment pas suffisamment pour que leur seul cousin resté en Ethiopie puisse immigrer.

« Ils l’ont séparé quand ma grand-mère a immigré », a raconté Abebe au Times of Israël. « Les gens de l’alyah ont dit à ma grand-mère [qui a élevé Zemen, orphelin de mère], qu’il viendra plus tard, mais après, ils ont nié avoir dit cela. Il y a deux ans, on lui a également dit qu’il pourra venir en Israël. Il est coincé entre les mailles du filet. »

Zemen a aujourd’hui « plus de 30 ans, avec deux ou trois enfants », a poursuivi Abebe. « Il n’y a pas un jour où nous ne parlons pas de lui. »

En tant qu’éminent activiste de la campagne visant à rapatrier les Juifs d’Ethiopie en Israël, Abebe a pu rencontrer le Premier ministre Netanyahu juste avant les dernières élections. « Il m’a demandé des informations sur Zemen. Et il a promis d’aider », a raconté Abebe.

Mais il n’a eu aucune nouvelle.

« Le gouvernement a perdu toute humanité », déplore-t-il.

Abebe et ses proches prient pour que Zemen fasse partie des 2 000 membres de leur communauté qui arriveront en Israël d’ici la fin de l’année, conformément à une décision gouvernementale annoncée en septembre, sous réserve de disponibilité des fonds.

De nombreuses familles espèrent des retrouvailles avec leurs proches, qu’elles n’ont pas vus depuis des années.

Aschalew Abebe (à droite) avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu plus tôt cette année. (Autorisation d’Aschalo Abebe)

Divergences des gouvernements quant aux conversions au christianisme

Dans les années 90, l’Etat a mené avec succès l’opération de rapatriement des Juifs éthiopiens vers Israël. Mais les différents gouvernements divergent au sujet de la communauté Falash Mura, qui s’est convertie au christianisme, et qui, par voie de conséquence, ne sont pas éligibles à la citoyenneté israélienne en vertu de la Loi du retour, et ce en dépit des décisions émises par l’ancien grand-rabbin séfarade Shlomo Amar qui a déclaré que les Juifs qui ont été contraints de se convertir au christianisme sont « indubitablement des Juifs à tous les égards ». (Le terme « Falash Mura » a une connotation péjorative. On lui préfèrera l’appellation « les derniers Juifs d’Ethiopie ».)

Soutenu par le rabbin Ovadia Yossef, ancien grand-rabbin séfarade et guide spirituel du parti Shas, qui détient actuellement le ministère de l’Intérieur, Amar avait statué qu’il était interdit de remettre en cause la judéité de la communauté.

Mais en raison des différentes catégorisations, des familles ont été déchirées. Certains sont en Israël tandis que des proches attendent en Ethiopie, pendant que des gouvernements décident de ne pas se décider.

Le 15 novembre – date à laquelle la fête du Sgid, qui commémore l’alliance entre Dieu et la Torah, est célébrée par la communauté éthiopienne – coïncidera avec le cinquième anniversaire de la décision gouvernementale 716 de rapatrier en Terre Sainte sous cinq ans ceux qui attendent – sous réserves de nombreux critères.

Depuis, à peine 2 257 Ethiopiens ont été transportés par avion vers l’Etat hébreu, par petits groupes, selon les chiffres de l’Agence juive.

La décision de septembre a redonné espoir mais apporte également son lot de déception pour les familles qui se sentent trahies par un gouvernement qui n’honore pas ses promesses.

Préparatifs pour les transports aériens de janvier

Les responsables du ministère de la Santé préparent depuis dix jours les immigrations, en menant des entretiens avec les personnes sélectionnées. Ces préparatifs doivent prendre fin d’ici le mois de décembre pour que le transport soit terminé fin janvier.

L’Agence juive a déjà dépêché 14 de la trentaine de personnes mandées à Gondar et Addis Abeba pour gérer l’aspect logistique et vacciner les personnes choisies pour émigrer et a émis les documents de voyages et les billets d’avion.

Elle recrute et forme des professeurs d’hébreu pour les deux villes. L’Agence a également fait un appel aux dons pour financer cette initiative.

Les candidats à l’alyah devront prouver qu’ils ont au moins un parent qui est déjà venu en Israël dans le cadre d’une initiative gouvernementale ; que des proches au premier degré en Israël ont demandé leur immigration ; qu’ils attendent à Addis Abeba ou à Gondar depuis, au plus tôt, le 1er janvier 2010 ; qu’ils figurent sur des listes compilées depuis 1999 et qu’ils s’engagent à se convertir au judaïsme en arrivant en Israël.

Ceux qui répondent à ces critères sont autorisés à immigrer avec leurs conjoints, leurs enfants célibataires et lorsque cela s’applique, le deuxième parent de leur enfant, si ce dernier n’est pas remarié.

Dans le cadre de cette décision, 379 millions de shekels seront alloués au rapatriement de 2 000 Ethiopiens en Israël pour les convertir, les loger dans des centres d’intégration et leur fournir divers services, notamment des allocations logement pour qu’ils puissent s’installer seuls. Les nouveaux arrivants se verront octroyer le statut de résident permanent et seront placés en isolement pendant quatorze jours en raison de la pandémie de coronavirus.

La ministre de l’Alyah et de l’Intégration Pnina Tamato-Shata a reçu l’ordre de formuler, dans un délai de deux mois, un plan pour terminer l’alyah éthiopienne sur la base de la Décision 716 et pour étudier les autres demandes d’immigration, avec, à terme, l’objectif de fermer pour de bon les deux centres juifs.

Un jeune enfant souffrant de malnutrition avec une tête surdimensionnée au centre communautaire juif de Gondar. (Autorisation du Dr Morris Hartstein)

Les centres juifs en proie au coronavirus et à la malnutrition

Bien qu’aucun cas de coronavirus n’ait officiellement été signalé jusqu’à présent, la maladie continue de faire des victimes à travers le monde, la malnutrition sévère dans les centres communautaires juifs est très répandue et l’escalade des tensions entre le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed et le Front populaire de libération du Tigré, juste au-delà de la frontière du Gondar, fait craindre une sanglante guerre civile.

Aussi bien l’Autorité de la population et de l’immigration que le ministère de l’Alyah et de l’Intégration estiment que quelque 8 000 Éthiopiens attendent depuis avant 2010 et doivent encore être amenés en Israël.

Les activistes affirment que ce chiffre se rapproche de 9 000, en se basant sur un recensement effectué en 2015 par la communauté elle-même, qui a atteint 9 400 personnes, en soustrayant ceux qui sont morts ou ont émigré depuis et en ajoutant la croissance naturelle.

Ceux de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba – qui compte pour environ un quart du groupe – attendent depuis plus de 20 ans, tandis que le reste, dans la ville de Gondar, s’accroche au rêve de l’alyah depuis 15 à 20 ans.

Tous ont quitté leurs villages et leurs fermes pour les deux villes pour gagner leur vie grâce à des emplois précaires jusqu’à ce que, l’espèrent-ils, ils soient transportés par avion en Israël.

Mais avec la pandémie de coronavirus, le travail s’est tari et la nourriture se fait rare, les prix ayant augmenté de 35 à 50 %. Les familles en Israël qui envoyaient auparavant de l’argent à leurs proches sont elles même à court d’argent en raison de leurs propres problèmes liés au coronavirus, et les organisations philanthropiques sont moins en mesure de collecter des dons en raison de la pandémie.

La décision d’amener 2 000 membres de la communauté a également représenté une victoire partielle pour Pnina Tamano-Shata, la première ministre israélienne d’origine éthiopienne, qui est en charge de l’alyah et de l’intégration des immigrants. En août, elle a présenté un plan de 1,3 milliard de shekels à la commission parlementaire pour l’alyah visant à faire venir 8 000 Éthiopiens en Israël et fermer définitivement les camps de Gondar et d’Addis-Abeba.

Son plan aurait permis de faire venir 4 500 Éthiopiens en Israël entre le mois d’octobre et la fin du mois de décembre, cette année, et 3 500 personnes supplémentaires entre 2021 et 2022, par avion.

Des membres de la communauté juive éthiopienne attendent l’office de prière avant d’assister au repas du seder de Pessah, dans la synagogue de Gondar, en Éthiopie, le 22 avril 2016. (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)

Des promesses prises avec des pincettes

Les Israéliens originaires d’Éthiopie ont appris à considérer avec prudence les promesses faites par le gouvernement. Le 25 novembre, le groupe « Activistes et Familles pour faire venir les Juifs d’Éthiopie » manifestera devant le bureau du Premier ministre pour dénoncer les promesses non-tenues.

Au mois de février, quelques jours avant les élections du 2 mars, le Premier ministre Netanyahu était apparu dans un clip, aux côtés d’enfants de la communauté, disant que l’incertitude politique en Éthiopie posait un « danger mortel » et que l’Etat juif était dans l’obligation de s’intéresser à tous les membres de la communauté encore dans l’attente d’immigration.

Le 14 février, le parti du Likud avait publié un Tweet (en hébreu) promettant « qu’environ 7 500 Juifs immigreront depuis l’Éthiopie d’ici la fin de l’année 2020 ». Il ajoutait que « le Likud s’engage à faire venir le reste de la communauté juive dans le cadre d’un plan organisé qui sera approuvé au cours des cent premiers jours d’un gouvernement du Likud ».

Le 2 mars, le jour du scrutin, le parti avait envoyé une vidéo de Netanyahu promettant : « Je veux faire venir toute la communauté Falash Mura après les élections, quand il y aura un gouvernement, et ce sera impossible de m’arrêter. »

Toujours dans l’attente de sa fratrie

Gelagay Tefara, qui a immigré en Israël en 2014 et qui a dorénavant à ses côtés ses parents et quatre frères et sœurs au sein de l’Etat juif, attend encore quatre autres frères et sœurs qui se trouvent encore à Addis Abeba et à Gondar. Une attente qui, de leur côté, dure depuis 25 ans.

Gelagay Tefara, avec son père de 90 ans, qui attend encore de revoir ses enfants restés derrière lui, en Éthiopie. (Autorisation)

« Je ne sais pas pourquoi ils sont encore là-bas. Je n’ai pas de réponse », dit-il. « Il n’y a personne à qui s’adresser. On est allé au ministère de l’Intérieur. Où n’avons-nous pas été ?… J’ai écrit à tous les ministres et j’ai rencontré Pnina Tamano-Shata plus d’une fois. »

Tefara, 38 ans, qui est divorcé, qui a deux enfants et qui vit dans la ville d’Ashdod, réussissait à envoyer de l’argent en Éthiopie avant que la COVID-19 ne frappe le pays. Il a alors été placé en congé sans solde.

« Aujourd’hui, je ne suis plus en position de leur envoyer de l’argent », explique-t-il. Il ajoute que « mon père a 98 ans, et il est dans la confusion. La seule chose dont il se souvienne, ce sont les noms des enfants qu’il attend encore de voir ».

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