NEW YORK — En plein cœur de la communauté hassidique Satmar de Brooklyn, un jeune homme entre dans un magasin d’électronique et se dirige vers le bureau du fond, sur lequel il dépose un iPhone flambant neuf.
Le gérant du magasin, Baruch Kahana, inspecte le téléphone à travers ses lunettes à monture fine. Ensuite, il connecte l’appareil à un ordinateur et commence à le manipuler, bloquant l’accès à certains sites et applications pour protéger le client des risques technologiques perçus. Son objectif : en faire un téléphone « casher ».
Kahana a casherisé des milliers d’appareils au cours de ses 10 années passées au sein du Technology Awareness Group (TAG), une organisation à but non lucratif qui aide les juifs religieux à installer des filtres sur leurs appareils électroniques « pour préserver les valeurs juives ».
La demande de ce client a quelque chose de particulier : il souhaite en effet que Kahana supprime l’assistant IA de WhatsApp, ce que Kahana n’a encore jamais fait.
« Certaines tentations, je les gère moi-même. Il y en a d’autres tentations qu’il vaut mieux bloquer », explique le client.
Kahana appelle des collègues du TAG par téléphone et commence une conversation en yiddish : le temps de trouver une solution, le client repart avec un téléphone restreint en matière d’IA.
Avec l’essor des grands modèles linguistiques (LLM) comme ChatGPT, les communautés hassidiques font face à la difficile conciliation entre l’IA et le besoin de préserver les coutumes religieuses. Certains voient dans les réponses instantanées de l’intelligence artificielle — y compris pour des questions religieuses — un problème pour leur foi et l’autorité religieuse. D’autres adoptent cette nouvelle technologie en laquelle ils voient un outil pédagogique ou un moyen d’assurer leur mode de vie.
Les groupes ouverts aux nouvelles technologies, tels que les rabbins affiliés au mouvement Habad-Loubavitch, conçoivent même leurs propres applications d’IA.
Pendant ce temps, des entreprises au service de mouvements plus insulaires, comme Satmar, utilisent l’IA pour filtrer Internet et restreindre l’accès aux LLM afin d’empêcher les réponses sur des sujets sensibles tels que le sexe, la politique ou encore la religion.
Garder la foi
Des religieux d’autres confessions font eux aussi face aux mêmes questions, alors que des plateformes d’IA répondent aux prières des utilisateurs et fournissent des réponses à des interrogations religieuses. Avec l’essor de l’industrie de la « tech de la foi », les chrétiens peuvent désormais se confier à un Jésus adossé à de l’IA, et les musulmans se tourner vers le chatbot islamique WisQu.
Les tensions entre foi et technologie sont toutefois bien visibles au sein des communautés hassidiques insulaires.
La communauté Satmar de Williamsburg, dans le quartier de Brooklyn à New York, mène un mode de vie différent de celui de nombre de ses voisins. La partie nord du quartier est connue pour sa prospérité hipster, tandis que dans la section sud, les hassidim parlent yiddish et fréquentent que leurs écoles.
La télévision, l’accès à Internet et les réseaux sociaux sont limités par les conseils rabbiniques et les mœurs sociales.
« Peu de communautés religieuses rejettent catégoriquement les nouvelles technologies », explique la Dre Ruth Tsuria, chercheuse en religion numérique et ex-juive orthodoxe. C’est même tout le contraire, les mouvements religieux « façonnent » ces technologies, explique Tsuria, qui enseigne la communication à l’université Seton Hall dans le New Jersey.
Ainsi, ces dernières décennies, un écosystème de « tech casher » a vu le jour à Williamsburg et dans d’autres communautés haredim — strictement orthodoxes et traditionnelles.
Lorsque les smartphones se sont popularisés, les magasins de ces quartiers ont commencé à vendre ce qu’on appelle des « téléphones casher », c’est-à-dure des téléphones à clapet simples dépourvus de certaines fonctionnalités, comme un navigateur Internet, perçus comme le véhicule de contenus laïcs indécents.
En Israël, des Haredim ont manifesté devant des magasins qui vendent des smartphones non filtrés ou non casher. Certaines de ces manifestations ont d’ailleurs donné lieu à des violences.
Défier l’autorité humaine
Aujourd’hui, la ligne de front dans la guerre sainte contre la technologie est l’IA, et les lignes de bataille sont justement en train de se dessiner.
Après la sortie par OpenAI de la première version de ChatGPT, en 2022, un groupe hassidique de New York a interdit l’utilisation de l’IA, qualifiée de fenêtre ouverte sur « l’hérésie ». Certains groupes en Israël ont également cherché à limiter l’utilisation de l’IA par leurs membres, y compris pour des questions religieuses.
L’IA générative est malgré tout entrée dans certaines communautés orthodoxes, y compris pour des usages religieux.
Début 2025, Tsuria a mené un sondage informel auprès d’une quarantaine de Juifs orthodoxes du monde entier à propos de l’IA générative. Sur cet échantillon, 94 % ont déclaré utiliser l’IA au moins une fois par semaine.
Si environ la moitié ont dit résister à l’usage de l’IA à des fins religieuses, les autres ont reconnu l’utiliser pour chercher des réponses à des questions « spirituellement et religieusement importantes ». Plus important encore, 66 % des répondants utilisant l’IA ont déclaré poser aux plateformes des questions sur la loi juive, ou halakha — le pré carré des rabbins.
« Il y a une certaine crainte dans la mesure où la manière dont nous interagissons avec l’IA générative donne le sentiment d’être humaine », explique Tsuria.
Le fait que la plupart des LLM soient des chatbots conversationnels n’est pas un hasard — il y avait de nombreuses façons de présenter la technologie de l’IA, mais OpenAI et les autres entreprises du secteur ont bien compris l’importance de donner un aspect humain au produit pour mieux se lier aux utilisateurs, ajoute-t-elle.
Selon certains experts, comme l’intellectuel et historien israélien Yuval Noah Harari, contrairement aux précédentes technologies numériques, l’IA et sa vaste base de connaissances pourraient bien supplanter l’autorité des érudits religieux. L’IA étant traitée comme un sage omniscient par des millions d’utilisateurs, certains modèles, comme l’IA catholique Magisterium, maîtrisent déjà les textes religieux.
Harari a résumé le dilemme lors du Forum économique mondial de 2026 à Davos, en Suisse, en déclarant : « Que devient une religion du Livre lorsque le plus grand expert du Livre Saint est une IA ? »
Une voie à suivre
Le mouvement Habad, l’un des plus grands mouvements hassidiques avec ses près de 90 000 fidèles, est connu pour son ouverture envers les autres juifs et est depuis longtemps un adepte des nouvelles technologies.
Des rabbins affiliés à ce mouvement ont approché le chercheur en informatique Moshe Koppel, en 2025, pour intégrer leur littérature dans un chatbot juif. Koppel a développé un programme, appelé Rav Dicta, capable de répondre aux questions en utilisant un jeu de données spécialisé de commentaires juifs, de littérature rabbinique et de la Torah.
Rav Dicta compte parmi les premières applications d’IA conçues en collaboration avec des autorités hassidiques. Ce programme — l’une des nombreuses initiatives de ce type affiliées au mouvement Habad — est un exemple précoce de la façon dont les groupes orthodoxes façonnent l’IA à leurs propres fins, et de la manière dont l’IA peut en retour influencer la pratique religieuse.
« Mon but est de rassembler chaque livre juif significatif, de chaque groupe, dans ma bibliothèque, pour être ensuite en mesure de répondre à n’importe quelle question, quel que soit le niveau recherché », a expliqué Koppel lors d’un entretien à Jérusalem.
Ce programme sort au moment-même où plusieurs institutions — religieuses et laïques — entraînent leurs propres modèles d’IA sur des données privées afin de fournir des réponses plus ciblées que celles disponibles sur les plateformes destinées au grand public.
Koppel est un chercheur en informatique, érudit de la Torah et militant politique qui dirige deux organisations — l’association à but non lucratif d’apprentissage automatique Dicta et le groupe de réflexion conservateur Kohelet. Il est l’un des architectes de la refonte judiciaire de la coalition Netanyahu, qui a donné lieu à des manifestations massives contre le gouvernement en 2023.
C’est en 2015 que Koppel a commencé à chercher comment répondre aux questions halakhiques à l’aide de l’IA : aujourd’hui, il travaille avec plusieurs groupes hassidiques pour construire des moteurs d’IA sur mesure. Ces moteurs, réunis sous la bannière de Rav Dicta, répondent aux questions sur la base du corpus littéraire propre à chaque groupe et de la Torah.
Rav Dicta est techniquement un agent basé sur un LLM, ce qui signifie qu’il repose sur le modèle d’IA Claude, mais utilise des données spécialisées pour produire des réponses plus précises.
En novembre 2025, à l’occasion de la conférence internationale annuelle des émissaires Habad-Loubavitch, Koppel a animé un panel sur l’IA au cours duquel il a fait une démonstration du nouveau moteur d’IA devant des rabbins du monde entier.
Les émissaires dirigent des « maisons Habad » dans des dizaines de pays, y compris dans des endroits très reculés, au service des Juifs qui y vivent ou y sont seulement de passage.
Ce panel a donné lieu à des réactions contrastées, entre admiration et inquiétude. Un rabbin a demandé à Koppel si Rav Dicta allait le priver de son travail, ce à quoi Koppel a répondu que rien ne remplacerait la relation humaine entre un rabbin et son fidèle.
« Quand quelqu’un vient voir l’émissaire Habad de Katmandou, c’est parce qu’il est à la recherche d’un contact humain. La question n’est qu’un prétexte pour entrer dans une relation », a déclaré Koppel au Times of Israel.
Pendant l’entretien, Koppel a fait une démonstration de Rav Dicta depuis son ordinateur portable, sur lequel un message d’avertissement était bien visible, en haut de la page : « Rav Dicta ne remplace pas un rabbin humain. Ses réponses sont destinées à l’étude, pas à la pratique. »
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Le Times of Israel a posé des questions à Rav Dicta. À la question « Pourquoi de bonnes bonnes choses arrivent-elles à de mauvaises personnes ? » — l’une des questions religieuses les plus difficiles —, le programme a « réfléchi » pendant sept minutes avant de livrer une réponse en cinq paragraphes, commençant par cette phrase : « Ce qui nous apparaît comme le ‘mal’ est en réalité une bonté divine cachée que nous ne pouvons pas comprendre en raison de nos limites humaines. »
La réponse, cohérente, prend une tonalité volontiers mystique à la toute fin.
« Dans le monde, il y a des étincelles de sainteté qui sont tombées dans des endroits sombres et qui ne peuvent être sauvées qu’à travers des difficultés et des épreuves », pouvait-on lire.
Le rabbin Mordechai Lightstone, responsable des réseaux sociaux pour Chabad.org, critique cette réponse.
« Il manque l’orientation qu’un rabbin donnerait à une personne », explique-t-il. Habituellement, lorsqu’un fidèle pose une question aussi complexe à un dirigeant religieux, il le fait en lien avec un événement emprunté à ce qu’il vit, poursuit-il.
Il estime que la réponse de Rav Dicta est trop générale pour être utile.
« Cela donne matière à réflexion, mais sans savoir d’où vient la personne qui pose la question, l’IA ne peut pas vraiment y répondre », assure-t-il.
Lightstone est convaincu que les IA ne remplaceront pas les rabbins de sitôt.
« Je ne crains pas que mon travail soit remplacé par ChatGPT », affirme-t-il. « J’ai tendance à souscrire à l’idée générale qu’il s’agit d’un perroquet stochastique. Ce n’est pas vivant. Cela n’a pas d’âme. Cela ne comprend pas ce que cela dit. »
« Un signe de Dieu »
Pour l’heure, le projet Rav Dicta orienté vers le mouvement Habad semble être une solution gagnante face au défi de l’IA au sein des communautés hassidiques, offrant une ressource éducative sans pour autant supplanter les autorités religieuses.
Ailleurs, les tentatives de contrôle des LLM les plus utilisés semblent à la peine. Les entreprises de technologie orthodoxes de New York, Geder et Meshimer, ainsi que le TAG du New Jersey, éprouvent toutes des difficultés à faire fonctionner efficacement le filtrage de l’IA.
« Nous ne le faisons pas de manière très efficace pour l’instant », admet Nechemiah Gottlieb, fondatrice du TAG, lors d’un entretien.
Geder, une autre entreprise juive bien connue de filtrage d’Internet qui revendique l’installation de son logiciel à plus de 30 000 utilisateurs, utilise une technologie d’IA pour analyser et censurer les pages Internet en temps réel. Lorsque le logiciel détecte de la nudité sur l’appareil de l’utilisateur, par exemple, il « recouvre » la peau exposée d’un filtre noir.
Cependant, les sites Internet évoluent très rapidement, en intégrant de nouveaux éléments que les filtres de Geder ne sont pas entraînés à détecter, ce à quoi réagit Geder en concevant de nouveaux filtres plus sophistiqués. Cela ressemble à une course aux armements technologique entre les entreprises de filtrage juives et Internet.
Gottlieb voit toutefois la menace de l’IA comme un défi utile.
« Nous y voyons un signe de Dieu : ‘Je veux que vous soyez plus religieux. Je vais vous mettre à l’épreuve. Je vais envoyer de grands défis au monde parce que je veux que vous vous amélioriez’ », estime-t-il.
Dans la succursale du TAG de Kahana à Williamsburg, des magazines en yiddish éparpillés sur les tables mettent en garde contre le risque d’apocalypse technologique. Sur la couverture de l’un d’entre eux, on voit un jeune homme hassidique écartelé par des bras robotiques, sous le titre : « Des expériences d’intelligence artificielle que vous ne devriez jamais tenter ».
Sur le comptoir, à l’accueil, un coffret de quatre DVD sur les « Dangers de l’impureté d’Internet » donne à voir des représentations d’humanoïdes en train de connecter leur cerveau à des ordinateurs.
Tout en rassemblant ses affaires avant de se rendre à la synagogue pour la prière du soir, Kahana souligne que l’IA n’est pas jugée digne de rendre des verdicts dans le système judiciaire américain.
« Alors pourquoi devrions-nous lui faire confiance pour notre religion, que nous croyons bien supérieure et bien plus vraie que les lois du pays, parce qu’elle vient de Dieu lui-même ? » conclut-il.
la Communauté du Times of Israël !
