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Jérémie Ohana, à Tel Aviv, été 2022 et Noémie Oiknine au parc Charles Clore à  Tel Aviv, en janvier 2022. (Autorisations)
Jérémie Ohana, à Tel Aviv, été 2022 et Noémie Oiknine au parc Charles Clore à  Tel Aviv, en janvier 2022. (Autorisations)

Du Maroc à Israël : deux jeunes olim marocains racontent leur alyah

Jérémie Ohana et Noémie Oiknine évoquent avec nostalgie leurs souvenirs d’enfance, la vie juive au Maroc, et nous transportent chacun dans leur grande aventure de l’alyah

Jérémie Ohana et Noémie Oiknine ont chaleureusement accepté notre invitation au Café Alma en plein cœur de Neve Tsedek pour répondre à nos questions sur leur alyah. Leurs points communs : ils sont tous deux originaires du Maroc et âgés de 26 ans. Jérémie est né et a grandi à Casablanca, quant à Noémie, elle a vécu toute son enfance à Marrakech avant de partir faire ses études supérieures en France.

Ils évoquent avec nostalgie leurs souvenirs d’enfance, la vie juive au Maroc, et nous transportent chacun dans la grande aventure de l’alyah (littéralement « la montée » en hébreu). Retour sur un entretien chaleureux, haut en couleur et actuel, à l’image des rapprochements survenus récemment entre le Maroc et Israël.

Times of Israël : Quel a été le déclic pour faire l’alyah ?

Jérémie : Mon premier voyage en Israël. J’avais seulement 17 ans, un vrai coup de foudre. Je suis rentré chez moi et j’ai dit à ma mère : « Je finis le bac et je pars m’engager dans l’armée ».

Malheureusement, les aléas de la vie ont quelque peu changé mes plans. Ma maman étant très malade, j’ai décidé de partir d’abord étudier au Canada et après seulement, en 2019, de m’engager dans l’armée, au sein de la Brigade Givati comme soldat combattant.

Jérémie Ohana, cérémonie de la remise du béret, à Har Qeren, en 2020. (Autorisation)

Noémie : Pour moi, il n’y a pas eu vraiment de déclic ; c’est plutôt une décision qui a mûri. J’ai toujours pensé venir m’installer en Israël mais je pensais le faire plus tard, après une carrière professionnelle en France. Puis il y a eu le Covid (les frontières israéliennes sont restées fermées pendant près de deux ans), et le manque d’Israël s’est fait ressentir. Finalement, quand j’ai eu mon diplôme en poche, je me suis dit c’est le moment ou jamais. J’ai beaucoup échangé avec des gens déjà installés depuis des années et ça m’a conforté dans mon intuition.

Professionnellement, c’est plus challengeant mais aussi plus épanouissant. Alors j’ai tenté ma chance et me suis inscrite à un programme Masa d’un an.

Jérémie Ohana avec sa mère, à La Corniche, à Casablanca, en 1999. (Autorisation)

Après cette expérience, je savais que la vie ici me plaisait alors j’ai effectué les démarches. Officiellement, je suis citoyenne israélienne depuis juin dernier.

Quels sont vos souvenirs d’enfance au Maroc ?

Noémie : Déjà, j’ai adoré mon enfance à Marrakech et j’en garde des souvenirs très heureux, mais j’ai toujours grandi en entendant mes parents me dire que je ne reviendrai jamais après mon baccalauréat. C’était une certitude. Il n’y a pas d’avenir au Maroc pour la jeunesse juive car il est très dur de se projeter personnellement dans une communauté qui rapetisse. J’ai le souvenir que souvent les dimanches avec ma famille, on se rendait au saint.

« Chaque année, pendant Kippour, le roi se rend à Beth-El à Casablanca pour recevoir la bénédiction du chef de la communauté juive. »

Au sein de quoi ?

Noémie : Non, au saint ! Au Maroc, il y a beaucoup de tombes de rabbins ou tsadikim (plus de 600 tombes dans tout le Maroc), qui donnent lieu à de nombreux pèlerinages. Sinon, je garde de bons souvenirs de mes années au lycée français  et surtout un lien très fort jusqu’à aujourd’hui avec mes amis d’enfance.

Jérémie : En fait, j’ai toujours été dans une école juive. Mais jusqu’à mes 11 ans, c’était mélangé, juifs et arabes. Mes souvenirs d’enfance, ce sont les cours de Torah avec mes camarades musulmans. Je me souviens de leur implication. Ils connaissaient tous les grands penseurs juifs Rashi, etc. On était tous copains, on mangeait ensemble, on jouait au foot ensemble.

Casablanca, École primaire Narcisse Leven, spectacle de Pourim, en 2001. Jérémie Ohana est déguisé en Zorro. (Autorisation)

De très belles années au Maroc. Jusqu’à mes 15/16 ans, le Maroc c’était le meilleur pays du monde, je ne peux même pas décrire à quel point c’était incroyable.

Le beau temps, toute l’année, tu grandis, tu es avec les copains. Mais lorsque tu te rends compte, vers 15/16 ans, qu’il n’y a pas de futur, tu commences à réfléchir.

Tu as été élevé depuis ton enfance à choisir ton pays d’accueil, mais personne ne sait vraiment te conseiller car tout le monde est resté au Maroc.

Noémie Oiknine avec sa grand-mère Zary et sa soeur Clara dans leur maison familial, quartier Targa, à Marrakech, dans les années 2000-2001. (Autorisation)

Qu’est-ce qui est spécifique aux juifs marocains ?

Jérémie : La relation entre les juifs marocains et le roi. Chaque année, pendant Kippour, le roi se rend à Beth-El à Casablanca pour recevoir la bénédiction du chef de la communauté juive. Les juifs marocains sont à la fois reconnaissants et respectueux envers la police marocaine. Pendant les fêtes juives, Rosh HaShana, Souccot, les policiers sont chaleureusement accueillis et reçus dans la communauté. C’est également le seul pays en dehors d’Israël qui dispose d’un tribunal rabbinique pour régler les différends au sein de la communauté juive (elle est appelée désormais chambre hébraïque du fait de la baisse de la population juive.)

André Azoulay, conseiller du roi Mohamed VI, s’exprime lors du Forum « Morocco-Israel : Connect to Innovate » à Casablanca, le 23 mai 2022. (Crédit : SNC)

Noémie : Je confirme, et je crois que l’exemple le plus frappant pour illustrer cette proximité entre la communauté juive et le roi, c’est le titre de conseiller du souverain. André Azoulay occupe le poste de conseiller du souverain depuis 1991, sous le roi Hassan II puis sous Mohammed VI, le roi actuel. Et, je rajouterai dafina.net ! Tout marocain qui se respecte suit les actualités sur ce site. Plus sérieusement, c’est une petite communauté (environ 3 000 personnes dans tout le Maroc) qui bénéficie d’une bienveillance ancienne et naturelle.

On se sent en sécurité en tant que juif au Maroc ?

Jérémie : Je vais vous raconter ce souvenir qui à mon sens illustre parfaitement le sentiment des juifs au Maroc. Quand le roi Hassan II est mort en 1999, j’avais 4 ans. Mes parents ont fait leurs valises, et je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont répondu : « si le nouveau roi n’aime pas les juifs, on s’en va. ». Je pense que ça veut tout dire, tout est bien pour l’instant mais on ne sait jamais à qui on aura à faire.

Noémie : Tout d’abord, la communauté de Marrakech est très petite (environ 100 personnes), j’ai donc fait toute ma scolarité dans une école non juive, où les juifs sont très minoritaires. Je n’ai pas le souvenir de m’être sentie en grande insécurité mais j’ai le souvenir d’un garçon à l’école, qui à chaque fois que je passais dans les couloirs, me disait en arabe « alyahudia » اليهودية (en français la juive). Encore aujourd’hui, je ne me souviens pas de son visage, je l’ai effacé inconsciemment de ma mémoire. Mais, je me souviens du jour des résultats du bac, il me l’a répété à nouveau.  je pense que l’antisémitisme au Maroc, comme ailleurs, traverse toutes les classes sociales sans exception.

Des manifestants marocains brûlent un drapeau israélien lors d’une manifestation à Rabat, le 9 septembre 2022. (Crédit : Fadel Senna/AFP)

De manière générale, l’antisémitisme au Maroc traverse toutes les classes sociales sans exception.

Comment est perçu Israël au Maroc ? Antisionisme et antisémitisme sont-ils mêlés ?

Noémie : Comme je suis marocaine, je prenais les cours d’arabe avec tous les Marocains au lycée. En période de conflits, je me suis retrouvée en classe et j’entendais « vive Gaza, mort à Israël » et d’autres remarques du même genre. Mais, je ne veux pas faire de généralités, j’ai aussi plein d’amis qui savent que je suis en Israël et qui sont très heureux pour moi.

Jérémie : Je n’ai pas subi de remarques antisémites directement, mais j’ai le souvenir d’un match Barça-Real Madrid dans un billard. Sur l’écran, on voyait plein de drapeaux d’Israël, les spectateurs ont commencé à jeter des bouteilles sur la télévision. Quand ils se sont retournés et m’ont vu, ils m’ont dit « désolé » en arabe. C’était une scène affligeante. En parlant encore de football, durant la Coupe du Monde au Qatar, la photo officielle de l’équipe du Maroc a été prise avec un drapeau palestinien et non avec celui du Maroc. Ça a fait le buzz sur les réseaux sociaux.

Les joueurs du Maroc célèbrent avec un drapeau palestinien à la fin du match de football des huitièmes de finale de la Coupe du monde Qatar 2022 entre le Maroc et l’Espagne au stade Education City à Al-Rayyan, à l’ouest de Doha, le 6 décembre 2022. (Crédit : Glyn KIRK / AFP)

Comment s’est déroulée l’intégration en Israël ?

Noémie : Je suis toujours en cours d’intégration mais par rapport à la France le choc culturel est moins fort. Par contre, Israël, c’est un peu un choc tous les jours ! Chaque jour, ici, tu as de nouveaux challenges : la langue, la bureaucratie, le manque de la famille … Actuellement, je vais à l’oulpan (cours d’hébreu) en sortant de mon travail. Quand je dis aux Israéliens que je viens du Maroc, ils sont toujours étonnés. Souvent, ils me demandent si par hasard je ne connais pas quelqu’un de leur famille, une fois il s’est avéré que je connaissais vraiment la personne ! La vie est beaucoup moins prévisible qu’en France ou au Maroc, mais c’est ce qui me plaît.

Jérémie : Pour moi, l’intégration a été vraiment facilitée. Tout d’abord, le Maroc et Israël ont beaucoup de choses en commun : le climat, la chaleur humaine … Mais l’intégration s’est bien passée grâce à l’accueil sincère des Israéliens. Quand j’ai commencé mes entraînements de base à l’armée, je n’avais pas le temps de m’installer dans mon appartement, je n’avais aucun meuble. Mon mefaked (terme à l’armée pour désigner son chef) a appelé des gens qui vivaient dans ma ville, et tout le voisinage m’a donné des meubles pour aménager mon appartement. Où tu vois çà, à part en Israël ?

Qu’est ce qui est le plus différent entre Israël et le Maroc ?

Jérémie : Les filles. Sans rire, de voir toutes les filles en bikini à Tel Aviv seules sur la plage, c’est une scène inimaginable au Maroc. Le Maroc est un pays très conservateur. Quand tu passes d’un pays où l’on fait l’appel à la prière cinq fois par jour à la Gay Pride à Tel Aviv, ça fait un choc tout de même. Je sens vraiment que je vis dans un pays beaucoup plus libéral sur la question des mœurs.

Environ 250 000 personnes participent au défilé annuel de la Gay Pride à Tel Aviv, le 8 juin 2018. (Miriam Alster/ Flash90/File)

Aussi, le coût de la vie. Au Maroc, avec environ 6/7 shekels (soit 15 dirhams), je peux prendre un taxi jusqu’à l’autre bout de la ville. La vie est très chère en Israël.

Noémie : Pour moi, le plus remarquable c’est le sentiment de ne plus être une minorité. Et c’est vrai qu’en tant que jeune fille, j’ai une liberté incroyable à Tel Aviv. Je marche toute seule, je vais à des cours de zumba sur la tayelet. Je ne suis jamais sortie seule au Maroc donc j’apprécie énormément cette liberté.

« Je ne suis jamais sortie seule au Maroc donc j’apprécie énormément cette liberté. »

Les Accords d’Abraham ont-ils changé quelque chose à votre vie ?

Jérémie : Le vol direct Maroc- Israël, c’est plus pratique quand même ! Sinon, je connais des copains qui vivent encore là-bas et qui pensent à ouvrir des restaurants casher pour le tourisme israélien qui se développe rapidement.

Cérémonie célébrant le 2e anniversaire de la signature des accords d’Abraham entre le Maroc, les États-Unis et Israël, à Rabat, le 22 décembre 2022. (Crédit : @sharakango / Twitter)

Noémie : J’estime que les accords ont permis de faire évoluer les mentalités. Ça va pousser les Marocains à venir visiter Israël, je pense. Ça va également permettre à la communauté juive de s’agrandir un peu, des Israéliens vont venir s’installer pour des raisons professionnelles, pour venir surfer au Maroc, etc…

Et pour la petite histoire, mon grand-père était un agronome très actif dans les mouvements sionistes dans les années 40. Il formait les juifs marocains venus s’installer en Israël à l’agriculture. Aujourd’hui, je travaille en Venture Capital, dans un fonds d’investissements pour les start-up. Et chose incroyable, la première start-up dans laquelle nous avons investi est une start-up israélienne en Agro-Tech qui s’est implantée au Maroc. Mon grand-père n’aurait jamais pu imaginer une telle chose ! Il y a quelques années, une telle relation et coopération économiques n’auraient pas été envisageables.

A LIRE : La paix avec Israël et la loi agricole juive ont fait fleurir les etrog au Maroc

Un message pour les jeunes juifs marocains ?

Noémie : Une recommandation, venir faire ses études en Israël. Les jeunes n’y pensent pas forcément et vont souvent en France par automatisme, alors qu’Israël est reconnu mondialement au plan académique.

Jérémie : Profitez de vos belles années au Maroc. Tout le monde n’est pas fait pour venir en Israël mais en général les Marocains sont bien armés pour relever le défi de l’alyah !

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