En Europe, les critiques les plus dures d’Israël ne sont liées ni à l’islamisme ni à l’antisémitisme, estime un rapport
L'étude qui sortira pour la Journée internationale du souvenir de la Shoah pointe du doigt l'histoire et la stature diplomatique de ces pays, sans oublier leur posture internationale
Selon un rapport de l’Université de Tel-Aviv (TAU) qui sortira bientôt, certains pays européens, parmi les plus critiques d’Israël, ne le font peut-être pas par antisémitisme classique ou en raison d’une forte population musulmane, comme on le croit souvent, mais en raison d’un mélange surprenant de facteurs rarement pris en compte.
Le vote musulman est relativement peu important dans les huit pays européens considérés comme les plus critiques envers Israël, à savoir l’Irlande, l’Islande, la Belgique, le Luxembourg, Malte, la Norvège, la Slovénie et l’Espagne.
Mais la plupart de ces pays ont une histoire qui semble être exempte de toute culpabilité vis-à-vis de la Shoah, ce qui rend la critique de l’État juif moins sensible, sans oublier que leur présence relativement modeste sur la scène internationale fait qu’ils ont peu d’interactions avec Jérusalem et ne prennent de facto que peu de risques en s’opposant à Israël, estime le professeur Uriya Shavit, qui a supervisé l’étude.
Ces éléments seront consultables dans le rapport annuel publié sous peu par le Centre d’étude sur les Juifs européens contemporains de la TAU avant la Journée internationale du souvenir de la Shoah, le 27 janvier prochain, qui analyse les événements majeurs de cette année en matière de lutte contre l’antisémitisme et le racisme.
Le rapport de cette année, intitulé « Une juste cause », s’appuie sur des dizaines d’entretiens avec des diplomates, professeurs et journalistes, ainsi que sur l’analyse d’enquêtes d’opinion publique, déclarations officielles de certains pays et autres reportages des médias.
« Les conclusions les plus importantes sont issues de ces discussions », explique au Times of Israel le directeur de ce centre, Shavit, peu avant la publication du rapport. « Je n’aurais jamais imaginé, par exemple, à quel point les narratifs nationaux au Luxembourg et en Slovénie soutiennent les sentiments pro-palestiniens dans ces pays. »
Les gouvernements en question, que le rapport désigne sous le terme de P-8, sont les critiques les plus constants et virulents des actions militaires israéliennes et des implantations israéliennes, et ce depuis le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs pris des mesures concrètes, à commencer par la reconnaissance officielle de l’État palestinien, l’appel à des sanctions à l’échelle de européenne ou l’interdiction du commerce des matériels de guerre avec Israël.
La Belgique est le seul pays de cette liste dont la politique a basculé en faveur d’Israël lors de la guerre, du fait de dynamiques politiques internes, soulève Shavit.
Ce rapport « change la façon la plus commode de penser la vague anti-israélienne en Europe » et appelle Israël à renforcer sa présence dans les petits pays européens avec lesquels il n’a que peu de relations, ajoute-t-il.
« Il y a des petits et des grands pays en Europe », poursuit-il. « Mais tous ont leur importance. »
La méprise musulmane
Nombreux sont ceux qui, en Israël – dirigeants en tête -, attribuent les critiques européennes d’Israël à une haine profonde des Juifs et à une forme de complaisance politique envers une population musulmane de plus en plus nombreuse, ce que Shavit récuse.
« Si l’Europe était ‘contrôlée’ par les musulmans, comme certains le prétendent, il y aurait une corrélation dans ces pays, mais c’est tout le contraire », ajoute Shavit. « Pour certains Israéliens, cette façon de voir les choses a l’attrait de la facilité mais il est trop simplificateur. »
Si on considère que six pour cent de la population européenne est musulmane, comme le suggèrent diverses enquêtes, alors six pays du P-8 se situent en dessous de la moyenne européenne, souligne le rapport. L’Islande ne compte en effet que 1 % de musulmans, l’Irlande 2 % et la Slovénie, Malte et le Luxembourg entre 3 et 4 %. En Espagne, un peu moins de 5 % de la population est musulmane, mais la moitié d’entre eux n’ont la nationalité espagnole et ils sont peu actifs en politique.
La Norvège et la Belgique comptent une proportion plus élevée de musulmans, mais l’influence politique de ces derniers n’est sans doute pas à prendre en compte dans la position internationale de ces pays, estime Shavit.
« Je ne dis pas que cela n’a pas d’impact sur le discours politique dans des pays comme la France ou la Grande-Bretagne, où il existe d’importantes communautés musulmanes », nuance Shavit. « Mais leur influence n’est sans doute pas aussi importante qu’on le croit le plus souvent. »
Le problème de ne pas se faire connaître
Au-delà de la seule présence de musulmans dans ces pays, le critère déterminant est l’absence des Israéliens, ajoute Shavit. Israël n’a ni ambassade ni ambassadeur en poste dans cinq des pays du P-8, ce qui laisse la scène diplomatique aux acteurs pro-palestiniens.
Dans les trois pays dotés d’ambassades — la Norvège, la Belgique et l’Espagne —, les communautés juives sont plutôt modestes et la voix des pro-sionistes porte peu.
« Il ne faut pas sous-estimer l’importance d’envoyer sur place des diplomates chevronnés – ce qui est une décision du ministère israélien des Affaires étrangères », poursuit Shavit. « Même dans ce monde fait de médias et réseaux sociaux mondiaux, les gens continuent de consommer principalement des contenus dans leur contexte national. Rien ne remplace une relation personnelle constante avec des leaders d’opinion. Malte a par exemple un ambassadeur palestinien sur place, mais pas d’ambassadeur israélien. »
Il juge peu sérieuses les tentatives de diplomatie publique en lesquelles il voit « des gadgets domestiques sans aucun effet à l’étranger ».
Le ministère des Affaires étrangères a refusé de se prononcer sur ce rapport pour le Times of Israel.
Shavit cite le cas de Salman Tamimi, Palestinien installé en Islande depuis 1971 à un moment où il y avait localement fort peu de musulmans. Tamimi y a fondé l’Association Islande-Palestine et s’est fortement engagé pour la cause palestinienne, ce qui a contribué à la reconnaissance d’un État palestinien par l’Islande en 2011.
« Ce résultat n’a rien à voir avec le fait qu’il ait été bon ou pas dans ce qu’il a fait ; c’est juste qu’il n’y avait personne en face pour le contrer », estime Shavit. « Chaque fois qu’il passait à la télévision, il n’y avait personne pour parler, côté israélien. »
Il est important qu’Israël dispose d’ambassades dans chacun des pays européens, quelle que soit leur taille, affirme Shavit.
« Les politiciens qui affirment que l’Europe est perdue et que ce n’est pas une catastrophe se trompent lourdement », conclut Shavit. « Et d’une, l’Europe n’est pas perdue — et de deux, si Israël la perd, alors là, les conséquences seront terribles. »
Les démocraties libérales et leur histoire
D’autres facteurs importants alimentent le sentiment anti-Israël dans les pays du P-8, et sans qu’aucun ne leur soit propre, poursuit Shavit, leur combinaison est riche d’enseignements.
Sans surprise, le premier de ces facteurs tient au fait que tous ces pays ont des gouvernements conduits par des coalitions de partis de gauche ou du centre, ou des coalitions dans lesquelles ces partis jouent un rôle important. Ces gouvernements « parlent une langue très différente d’Israël en termes de démocratie européenne et de pensée libérale », explique Shavit.
Des coalitions de gauche, centre-gauche ou de larges coalitions dirigées par des hommes politiques de gauche sont au pouvoir depuis le début de la guerre en Espagne, en Irlande, en Islande, à Malte, en Norvège ou encore en Slovénie, indique le rapport. La Belgique et le Luxembourg sont des « exceptions qui, pour autant, ne réfutent pas la règle », avec des coalitions qui penchent à droite mais nécessitent tout de même le soutien des partis libéraux.
« C’est aussi la tendance générale en Europe et aux États-Unis, donc Israël ne peut pas se permettre cette relation antagoniste avec le monde occidental qui devient de plus en plus intense », estime Shavit. « L’annexion de la Cisjordanie ou le transfert des Palestiniens sont des idées dont personne ne veut en Europe, mais qui continuent de creuser le fossé entre des visions différentes du monde. »
Nombre de ces pays avaient déjà de fortes opinions anti-israéliennes avant le pogrom du 7-Octobre et les sondages d’opinion ont montré que l’attaque terroriste du Hamas n’avait aucunement fait évoluer l’image d’Israël, conçu comme le « méchant », même dans les tout premiers temps qui ont suivi le pogrom, souligne l’étude.
Une absence de sentiment de culpabilité vis-à-vis de la Shoah
Moins évident, peut-être, pour la plupart des observateurs est le rôle de l’histoire de chacun de ces pays lors de la Shoah. Un bon nombre des pays membres du P-8 étaient neutres pendant la Seconde Guerre mondiale et leur attitude vis-à-vis des Juifs pendant la Shoah n’a jamais eu ni écho ni grande importance en des temps plus contemporains. Ce qui explique qu’ils n’aient pas un grand sens de la responsabilité envers le peuple juif, ce qui facilite grandement l’adoption de positions anti-israéliennes, estime Shavit.
« Avec les membres des autorités allemandes ou autrichiennes, la critique d’Israël est toujours précédée d’un intense flot d’excuses », ajoute-t-il « La Grande-Bretagne ou le Danemark estiment avoir été du ‘bon côté’ pendant la guerre alors que des pays comme l’Irlande, l’Espagne, l’Islande et Malte semblent étrangers à tout sentiment de dette historique ou culpabilité. »
Si la critique d’Israël ou des Juifs est un sujet exceptionnellement sensible dans la politique et la culture allemandes, il « n’y a rien de tel dans le débat public en Espagne », souligne le rapport.
Ces divergences se manifestent jusque dans l’opinion publique, et pas seulement au niveau diplomatique, relève Shavit. Selon un sondage du Pew Research Center du printemps 2025, les pays européens interrogés avaient tous une opinion défavorable d’Israël. Mais l’Allemagne, la Pologne et la Hongrie étaient ceux qui comptaient les plus faibles contingents d’opinions « très défavorables » d’Israël.
Ce qui montre que les habitants de ces pays ont appris à faire preuve de davantage de retenue au sujet d’Israël, résume Shavit.
Des postures vertueuses
Les pays P-8 sont également libres d’une autre forme de contrainte, estime Shavit, celle de la croyance en une possible influence sur les affaires du Moyen-Orient.
Contrairement à des pays plus grands comme l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni, « aucun de ces pays n’a de relation diplomatique bilatérale avec Israël susceptible d’avoir un réel effet », estime Shavit. « Faute d’avoir ça, ils font des déclarations. Ce que certains pourraient qualifier de postures vertueuses. »
Ces pays ne sont ni dépendantes des États-Unis ni à l’avant-garde de la lutte contre l’expansionnisme russe, ce qui fait que, pour eux, les enjeux sont modestes, souligne Shavit. Cela les met « dans une situation potentiellement gagnant-gagnant puisque leur hostilité envers Israël, sans grand impact direct, comporte aussi fort peu de risques », peut-on lire dans le rapport.
L’Espagne et la Slovénie ont toutes deux pris récemment des mesures qui vont bien au-delà de simples déclarations, avec des embargos commerciaux contre Israël sur les produits de défense et des boycotts des produits israéliens importés de Cisjordanie, du plateau du Golan et de Jérusalem-Est.
Les boycotts slovènes devraient n’avoir que peu d’impact, mais ceux de l’Espagne sont plus importants et pourraient bien donner l’idée à d’autres pays, à commencer par l’Irlande, d’en faire autant.
« Même si ces pays sont relativement petits, il existe des dynamiques susceptibles d’en influencer d’autres à condition de parvenir à un niveau suffisant », explique Shavit.
Le mythe de l’outsider
Shavit a par ailleurs constaté que six pays membres du P-8 avaient une histoire parcourue par le récit d’une indépendance acquise de haute lutte contre un pays plus puissant, ce qui renforce leur identification vis-à-vis des Palestiniens luttant à la manière d’un David contre le Goliath israélien.
« Il n’est pas vraiment nécessaire d’expliquer pour quelle raison, en République d’Irlande, qui a obtenu son indépendance après des siècles d’une domination britannique brutale, de pareils sentiments sont forts », lit-on dans le rapport. Tout comme Malte, la Slovénie, l’Islande ou la Norvège, qui se sont battus pour leur indépendance à un moment ou à un autre, ou encore le Luxembourg, la Belgique et l’Espagne, qui ont une histoire complexe en matière de lutte pour l’autodétermination.
Leur histoire les rapproche pourtant plus du sionisme de 1948 ou 1967, estime Shavit, mais aujourd’hui ils se sentent plus proches de la cause palestinienne.
« En 2026, ceux qui se voient comme des David aux prises contre le Goliath s’identifient naturellement aux Palestiniens », poursuit-il.
Il est encore temps pour Israël de reconstruire ses relations avec les pays européens, estime Shavit. Il lui faut ouvrir des ambassades fonctionnelles dans chaque pays européen, recourir à des professionnels de la communication formés pour interagir avec les médias et faire en sorte que les blogueurs et influenceurs viennent en Israël se faire une idée par eux-mêmes.
Il faut que les autorités tendent la main aux éléments modérés au sein des démocraties sociales européennes, engagent un dialogue ouvert et se gardent de qualifier toute critique et initiative diplomatique hostile d’antisémite.
« L’Europe n’est pas perdue, mais le fossé qui nous sépare se creuse », conclut Shavit. « Nous devons faire quelque chose. »
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