Avec ses nouvelles interdictions commerciales, l’Espagne tente de déclencher une réaction de l’UE contre Israël
Depuis le 30 décembre dernier, l'interdiction de produits et services en Cisjordanie, dans le Golan et à Jérusalem-Est pourrait s'avérer être le plus important embargo depuis le boycott de la Ligue arabe
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En interdisant, cette semaine, l’entrée sur son territoire des produits israéliens importés de Cisjordanie, du plateau du Golan ou de Jérusalem-Est, l’Espagne a officiellement mis en vigueur ce qui pourrait constituer le plus grave embargo contre l’État juif depuis le boycott de la Ligue arabe au moment de la création d’Israël.
L’interdiction qui frappe ces produits, et d’autres mesures entrées en vigueur le 30 décembre dernier, ne devraient pas avoir d’impact significatif sur l’économie israélienne, pas davantage que sur ses 850 millions de dollars d’exportations annuelles vers l’Espagne, mais elles portent un « message symbolique » susceptible d’inciter d’autres pays à faire de même, estime Maya Sion-Tzidkiyahu, directrice du programme des relations Israël – Europe à l’Institut Mitvim et par ailleurs chargée de cours au Forum européen de l’Université hébraïque de Jérusalem.
« Lorsqu’un pays d’une taille importante comme l’Espagne met en œuvre une telle initiative, cela incite les petits États à faire de même », explique-t-elle.
Le 30 décembre dernier a pris fin, en Espagne, l’application du décret-loi royal 10/2025 (lien en espagnol), loi adoptée en septembre dernier pour prendre « des mesures urgentes contre le génocide à Gaza et [apporter] un soutien à la population palestinienne ».
Le même jour, le ministère espagnol des Finances a mis en œuvre l’interdiction d’entrée des produits provenant « des colonies israéliennes en Territoire palestinien occupé » et publié sur son site Internet une liste de centaines de localités et codes postaux, dont ceux correspondant au Golan et à Jérusalem-Est, dont les importations sont désormais proscrites. Les produits issus de ces régions — essentiellement des produits agricoles, du vin et des cosmétiques — ne représentent manifestement qu’une infime partie des exportations israéliennes à destination l’Espagne.
La loi stipule par ailleurs que toutes les importations en provenance d’Israël doivent désormais indiquer clairement le lieu d’origine et code postal associé.
Le même jour, encore, le ministère espagnol des Droits sociaux, de la Consommation et de l’Agenda 2030 a contacté sept sites Internet faisant la publicité de locations de vacances pour leur demander de les retirer ou de bloquer immédiatement les 138 annonces correspondant à des logements situés dans des « colonies israéliennes en territoire palestinien occupé ».
L’article 4 de la loi établit en effet que la publicité pour la vente de biens ou services rattachés à ces localités est désormais illégale, explique-t-il en ajoutant que le refus de retirer ces publicités pourrait entraîner d’autres sanctions, sans plus de précisions.
Le 30 décembre toujours, l’Espagne a annoncé une exception à l’interdiction totale entrée en vigueur en septembre dernier concernant le commerce avec Israël de technologies de défense, biens à double usage compris. Cette loi autorise des exceptions pour des raisons d’ « intérêt national », et mardi, le gouvernement a annoncé que le géant de l’aviation Airbus serait autorisé à continuer d’importer des biens d’Israël.
Airbus incorpore en effet des technologies israéliennes dans le cadre de plusieurs programmes basés en Espagne, lesquels emploient des milliers de personnes et représentent jusqu’à 60 % des exportations aériennes et de défense de l’Espagne.
« Sans ce commerce avec Israël, ces projets en Espagne seraient grandement remis en question, ce qui aurait un impact industriel, économique, social et technologique d’une grande ampleur, susceptible d’affecter l’autonomie stratégique et les intérêts du pays dans leur ensemble », a déclaré le gouvernement lors d’un Conseil des ministres.
Cette dérogation consentie à Airbus est une petite victoire pour la technologie israélienne mais le fait que l’Espagne l’ait prise ce jour-là est le signe clair que les nouvelles lois en matière de vente d’armes sont bel et bien appliquées, expliquent les analystes.
Ces restrictions risquent de générer de l’incertitude juridique et perturber la chaîne d’approvisionnement de nombreuses entreprises, estiment les conseillers du commerce.
Depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, l’Espagne est, en Europe, l’un des critiques les plus virulents d’Israël : elle a mis un terme à des dizaines d’années de coopération diplomatique et économique pour imposer des sanctions sévères qui ont entamé des relations autrefois prospères.
Sous la direction du Premier ministre Pedro Sánchez, Madrid a tenu des discours parmi les plus durs de tous les pays du G20, qualifiant fréquemment les opérations militaires israéliennes d’ « extermination » et de « génocide ».
En juin 2024, l’Espagne a, la première au sein de l’UE, officiellement demandé à se joindre à la plainte déposée contre Israël par les autorités sud-africaines devant la Cour internationale de Justice (CIJ). Un mois plus tôt, elle avait officiellement reconnu un État palestinien, en coordination avec la Norvège et l’Irlande, afin de faire pression sur Jérusalem et mettre fin à sa guerre contre le Hamas.
Guerres commerciales
L’Espagne est aujourd’hui le deuxième pays européen à mettre en œuvre une interdiction d’importation des produits provenant des implantations israéliennes et du commerce des armes. En août dernier, la Slovénie avait pris les mêmes décisions mais, cette fois, l’impact devrait être bien plus important.
Depuis longtemps déjà, l’Union européenne considère que la présence d’Israël en Cisjordanie et dans d’autres territoires conquis pendant la guerre de 1967 est illégale, mais jusqu’à présent, elle s’est dans l’ensemble abstenue de traduire cette position dans des sanctions commerciales, au-delà des directives d’étiquetage, essentiellement en raison de nombreux désaccords entre États membres.
Les mesures slovènes, présentées comme destinées à redoubler de pressions diplomatiques vis-à-vis de la guerre à Gaza, sont grandement symboliques. Le commerce d’armes et de produits fabriqués dans les implantations était pratiquement nul avant cette interdiction, et la ministre slovène des Affaires étrangères, Tanja Fajon, a reconnu à l’époque que cette mesure avait surtout vocation à susciter le débat avec les autres membres de l’Union européenne.
« Pour symbolique qu’elle soit », cette interdiction « est une mesure nécessaire face à la situation humanitaire et sécuritaire à Gaza », a-t-elle déclaré à l’époque.
D’autres pays ont pris des mesures restrictives limitées en ce qui concerne leur commerce avec Israël, comme par exemple l’interdiction de la vente de charbon à Israël prise par les autorités colombiennes. Le Canada, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et la Belgique ont eux aussi pris des mesures restrictives sur le commerce des armes avec Israël, mais celle de l’Espagne est la plus importante, avec un embargo bidirectionnel qui interdit à la fois l’exportation et l’importation de matériel de défense, ainsi que des interdictions portant sur les biens « à double usage », qui affectent également son secteur technologique.
Pour lutter contre les effets de ces boycotts, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a récemment dévoilé un ambitieux plan d’indépendance stratégique affecté d’un budget de 350 milliards de NIS, dans le but de renforcer l’industrie de défense israélienne et réduire sa dépendance envers les marchés étrangers.
Cette mesure, a-t-il dit, traduit notre désir de « réduire notre dépendance envers tous les acteurs, y compris nos amis », des alliés d’Israël lui ayant en effet imposé des restrictions en matière de vente d’armes en réaction à la guerre à Gaza.
Pourtant, a-t-il ajouté, ils sont nombreux, un peu partout dans le monde, à « vouloir acheter des produits de chez nous. »
Peu après l’interdit commercial pris par l’Espagne sur les produits de défense en septembre dernier, Madrid a annulé un contrat d’une valeur de près de 700 millions d’euros pour des lance-roquettes conçus en Israël.
Le pays a déjà bloqué 200 tentatives d’achat de contenus liés à Israël, a récemment déclaré au micro de la télévision publique TVE son ministre de la transformation numérique, Oscar Lopez.
Mais au-delà des questions portant sur les effets de l’embargo en lui-même, d’aucuns craignent que cette mesure n’ouvre la voie à d’autres pays.
« Cela envoie un message politique fort », estime Sion-Tzidkiyahu.
L’Irlande, quatrième importateur de biens et services israéliens au sein de l’UE, serait elle aussi sur le point de finaliser son projet de « Loi relative aux Territoires Occupés », susceptible d’hypothéquer des milliards de dollars de revenus commerciaux annuels.
En 2025, les entreprises israéliennes ont en effet vendu pour plus de 3 milliards de dollars de produits électroniques et autres microprocesseurs à des fabricants en Irlande et acheté pour plus d’1,6 milliard de dollars de produits pharmaceutiques et médicaux.
L’interdiction d’importer des produits provenant des implantations israéliennes pourrait bien valoir des difficultés juridique à l’Irlande du fait des lois américaines anti-boycott susceptibles de concerner de grandes multinationales comme Intel, Google ou Microsoft, qui disposent de grands centres dans les trois pays.
Si la loi irlandaise les oblige à boycotter une filiale ou un service israélien, même ceux basés au-dessus de la Ligne Verte, ces entreprises pourraient faire face à d’énormes sanctions légales aux États-Unis.
Ce qui pourrait créer un effet boule de neige difficile à gérer par Israël.
« Si d’autres pays suivent, ils pourraient former un groupe pour se mettre à labri des représailles israéliennes », conclut Sion-Tzidkiyahu. « Ce qui serait très compliqué. »
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