Expertise graphologique et algorithmes pour retrouver l’auteur de la Bible
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Des inscriptions en hébreu ancien remontant à 2 500 ans découvertes près d'Arad. (Crédit : Université de Tel Aviv / Michael Cordonsky, Autorité des antiquités d'Israël)
Des inscriptions en hébreu ancien remontant à 2 500 ans découvertes près d'Arad. (Crédit : Université de Tel Aviv / Michael Cordonsky, Autorité des antiquités d'Israël)

Expertise graphologique et algorithmes pour retrouver l’auteur de la Bible

Une étude sans précédent de l’université de Tel-Aviv combine graphologie et IA pour analyser l’alphabétisation des Judaïques d’Arad au 7e siècle avant l’ère commune

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Une nouvelle étude consacrée à des tessons de poterie datant de 2 500 ans a combiné analyse médico-légale traditionnelle et algorithmes informatiques hi-tech. A l’issue de ce travail, les chercheurs de l’Université de Tel-Aviv ont conclu que l’alphabétisation avait été suffisamment répandue pour qu’il soit possible que le jeune Peuple du Livre ait écrit des parties de la Bible au 7è siècle avant l’ère commune.

« Le taux élevé d’alphabétisation décelé dans la petite forteresse d’Arad… démontre une alphabétisation généralisée dans les appareils militaires et administratifs judaïtes à la fin du 7ème siècle avant l’ère commune et la capacité à écrire des textes bibliques durant cette période semble donc en être une conséquence possible », écrivent les chercheurs.

Il s’agit de la première étude à combiner les algorithmes issus de l’intelligence artificielle et le savoir-faire de la médecine légale, soulignent les chercheurs. L’étude, intitulée « L’examen scientifique de documents et l’analyse algorithmique de l’écriture manuscrite des inscriptions judaïtes de la période biblique révèlent un niveau d’alphabétisation significatif », a été publiée en date du 9 septembre dans la prestigieuse revue en ligne PLOS.

L’étude combine des moyens d’imagerie à haute-résolution, des algorithmes informatiques complexes et une analyse graphologique fiable pour prouver que ce ne sont pas moins de 12 auteurs différents qui ont rédigé les 18 textes examinés et écrits aux alentours de l’an 600 avant l’ère commune.

Une centaine d’ostraca – des tessons de poterie portant des inscriptions – avaient été mis au jour lors des fouilles réalisées, dans les années 1960, dans une petite forteresse militaire isolée à Tel Arad, dans le Néguev. Ces tessons avaient été utilisés pour assurer la correspondance quotidienne entre les responsables de l’approvisionnement militaire, et étaient pour la plupart adressés à une personne nommée Elyashiv, qui aurait été l’intendant de la forteresse.

Inscriptions en hébreu ancien remontant à 2 500 ans découvertes près d’Arad. (Crédit : université de Tel Aviv/Michael Kordonsky, autorité israélienne des antiquités)

La plus grande partie du vocabulaire employé dans ces inscriptions renvoie aux denrées alimentaires et aux ordres d’expédition – ce qui n’est guère surprenant. En revanche, une inscription mentionne « le roi de Judée » et une autre fait référence à « la maison de YHWH », ce qui, selon les auteurs de l’étude, désigne le Temple de Jérusalem.

Si les tessons de poterie ont été examinés en profondeur par les chercheurs depuis leur découverte, en 2017, de nouvelles techniques d’imagerie multispectrale mises au point par une équipe de mathématiciens, d’archéologues et de physiciens de l’Université de Tel Aviv – codirigée par le professeur d’archéologie Israel Finkelstein et le professeur de sciences physiques Eli Piasetzky – ont permis de révéler une nouvelle écriture ancienne de type paléo-hébreu sur des tessons qui avaient semblé vierges jusqu’alors.

Dans le cadre de nouvelle recherche portant sur les potentiels auteurs des textes figurant sur les tessons de poterie, les scientifiques de l’université de Tel-Aviv ont fait appel à une éminente experte : Yana Gerber, graphologue, qui a travaillé pendant 27 ans au laboratoire d’identification et de sciences médico-légales de la police israélienne, et au sein de l’unité d’enquête sur les crimes internationaux.

L’experte graphologue Yana Gerber a travaillé 27 ans pour la police. (Autorisation : Yana Gerber)

« Cette étude a vraiment été passionnante, cela a peut-être été la plus passionnante de ma carrière professionnelle », commente Yana Gerber dans un communiqué de presse. « Il s’agit d’anciennes inscriptions en hébreu écrites à l’encre sur des tessons de poterie, qui font appel à un alphabet qui m’était jusqu’alors peu familier. J’ai étudié les caractéristiques de ces écritures afin de pouvoir analyser et comparer les inscriptions, tout en exploitant les compétences et les connaissances que j’ai acquises pendant ma licence en archéologie classique et en grec ancien à l’université de Tel-Aviv ».

En plus des contributions de la graphologue, l’équipe s’est appuyée sur deux « algorithmes d’identification d’auteur améliorées », qui ont également été testés sur l’ostraca d’Arad. Alors que l’analyse informatique n’a permis d’identifier que quatre à sept auteurs – contre douze pour Yana Gerber – selon l’article de PLOS, les enquêtes médico-légales et algorithmiques n’ont jamais entraîné de conclusions entrant clairement en contradiction.

Qui a pu écrire la Bible, et quand ?

La question de recherche fondamentale qui est posée par les co-auteurs de PLOS – le Dr Arie Shaus, Shira Faigenbaum-Golovin, le Dr Barak Sober, Yana Gerber, Eli Piasetzky et Israel Finkelstein – est relative au débat de longue date portant sur la détermination de la période pendant laquelle la Bible aurait été rédigée, en particulier les époques où ont été écrits les livres du Deutéronome, de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois. Les textes écrits après la conquête de Babylone en 586 avant l’ère commune sont rares, ce qui a amené les chercheurs à s’interroger : L’alphabétisation était-elle réellement suffisamment répandue, à cette ère reculée, pour permettre l’écriture de textes sacrés hautement stylisés ?

Ces ostraca – qui datent d’une période similaire à celle de la conquête babylonienne – indiquent que même à Tel Arad, un petit poste militaire situé à la frontière sud du royaume de Judée et qui abritait entre 20 et 30 soldats, il pouvait y avoir de nombreux scribes.

Des lettres inscrites sur des poteries, connues sous le nom d’ostraca, qui ont été déterrées lors de la fouille d’un fort à Arad, en Israël, et datées d’environ 600 avant l’ère commune, peu avant la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, sont visibles au Musée d’Israël à Jérusalem, le 12 avril 2016. (AP Photo/Dan Balilty)

Les ostraca de Tel Arad ont été aujourd’hui répartis dans plusieurs endroits, avec notamment une exposition importante au Musée d’Israël. D’autres ont été confiés au Musée Eretz Israël, à l’Institut d’archéologie Sonia et Marco Nedler de l’Université de Tel Aviv, ou ont été accueillis dans les entrepôts de l’Autorité israélienne des antiquités à Beit Shemesh. Yana Gerber a pu accéder à tous.

Les nouvelles informations concernant les auteurs des textes – qui ont été réunies par l’experte graphologue – ont déjà changé les perceptions initiales des chercheurs.

« Un expert en graphologie sait non seulement repérer plus précisément les différences entre les auteurs, mais dans certains cas, il peut aussi conclure que plusieurs textes ont été finalement écrits par une seule personne », indique l’auteur principal de l’étude, Arie Shaus, dans un communiqué de presse. Après avoir vu les conclusions de Yana Gerber, l’équipe a construit un « organigramme de la correspondance au sein de la forteresse militaire – qui a écrit à qui et à propos de quoi » – ce qui a permis d’en savoir davantage sur la chaîne de commandement de l’armée.

Dr. Arie Shaus, docteur en mathématiques appliquées de l’Université de Tel Aviv. (Autorisation)

« Par exemple, à proximité de la frontière entre les royaumes de Judée et d’Édom, dans la région d’Arad, il y avait une armée dont les soldats sont désignés par le mot de ‘Kittiyim’ dans les inscriptions. Il s’agissait très probablement des mercenaires grecs », explique Arie Shaus. « Quelqu’un, probablement un commandant ou un officier de liaison judaïte, demande des provisions pour l’unité des Kittiyim. Il écrit à l’intendant de la forteresse d’Arad : ‘Donnez aux Kittiyim de la farine, du pain, du vin’, etc ».

« Maintenant, grâce à l’analyse graphologique, nous pouvons dire avec une grande probabilité qu’il n’y avait pas seulement un commandant judaïte qui écrivait, mais au moins quatre différents. On peut imaginer qu’ils se relayaient à chaque fois qu’un officier était chargé de rejoindre la patrouille », ajoute-t-il.

De même, selon l’article de PLOS, au moins trois auteurs figurent parmi les 20 à 30 militaires stationnés dans la forteresse isolée d’Arad. A partir de cela – et considérant que les 18 textes étudiés avaient été rédigés par au moins douze auteurs différents – Sober, le co-auteur, suppose que le nombre d’officiers qui savaient écrire était important.

« Les commandants et les officiers de liaison de l’avant-poste, et même l’intendant Elyashiv et son adjoint, Nahum, étaient alphabétisés. Quelqu’un devait leur apprendre à lire et à écrire et nous devons donc prendre en compte l’hypothèse de l’existence d’une forme de système éducatif en Judée à la fin de la période du Premier Temple », indique Sober.

Deux ostraca en hébreu retrouvées à Arad. Le mauvais état de conservation, à savoir les tâches, les fissures et les textes effacés, est visible. (Yana Gerber et l’Autorité israélienne des Antiquités)

Il souligne ne pas croire que cette alphabétisation ait été universelle – telle qu’elle peut exister au sein de la société israélienne contemporaine – mais il pense néanmoins que « des portions significatives des résidents du royaume de Judée savaient lire et écrire ».

Cependant – comme l’article l’indique – « la maîtrise répandue de l’écriture au sein des administrations militaires, religieuses et civiles laisse entrevoir l’existence d’un système éducatif approprié en Judée à la fin de la période du Premier Temple ».

L’éminent archéologue israélien, Israel Finkelstein, déclare pour sa part que si les débats antérieurs ont souvent été marqués par des « arguments circulaires » basés sur les preuves de la présence de scribes, des preuves qui peuvent être trouvées dans la Bible, « nous avons fait évoluer la discussion sur le plan empirique ».

Les travaux d’excavation à Tel Arad dans le désert du Néguev, le 16 mars 2006 (Crédit : CC BY-SA Wikimedia Commons)

« Si dans un endroit aussi reculé que Tel Arad, il y a eu, dans une courte période de temps, un minimum de 12 auteurs pour réaliser 18 inscriptions dans la population de Judée – qui, selon les estimations, n’aurait pas dépassé 120 000 personnes… Cela signifie que l’alphabétisation n’a pas été pas le domaine exclusif d’une poignée de scribes royaux à Jérusalem. L’intendant de l’avant-poste de Tel Arad était également capable de les lire », note Finkelstein.

Cependant, cette alphabétisation a peut-être été de courte durée : l’article indique « qu’à en juger par les données archéologiques, la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor en l’an 586 avant l’ère commune a entraîné le déclin, voire l’arrêt de cette importante activité littéraire en hébreu dans les hautes terres du sud pendant les quatre siècles suivants ».

L’archéologue israélien, le professeur Israel Finkelstein. (Argonaute, CC-BY-SA, via wikipedia)

Sur les traces d’un scribe

Même les premières études sur les ostracas, à Arad, semblaient pointer la présence de plusieurs auteurs. Exemple amusant : un scribe mélange les lettres « peh » et « bet » sur le tesson n°28, et écrit par conséquent de manière incorrecte le mot « âme » – « Nefesh en hébreu – donnant à lire le mot « nebbish » (ce qui signifie « homme faible » en yiddish). Les inscriptions figurant sur d’autres tessons ne présentent pas cette erreur et ont été vraisemblablement rédigées par d’autres personnes.

Les 16 tessons gravés ont été choisis en raison de leur « clarté relative et de leur potentiel de restauration des inscriptions », selon l’article de PLOS. Deux d’entre eux affichent des inscriptions sur les deux côtés et ils ont donc été considérés comme présentant deux textes distincts.

Exemple de différentes formes, inclinaisons, longueurs, largeurs et divers points d’intersection du trait horizontal et vertical de la lettre taw. (Yana Gerber ; Institut d’archéologie, l’Université de Tel-Aviv et Autorité israélienne des antiquités)

Pour avoir un aperçu à 360 degrés des 18 textes, Yana Gerber explique avoir scruté les détails microscopiques des inscriptions écrites par ces Juifs de l’époque du Premier Temple – « depuis des problèmes de routine comme les ordres concernant le déplacement des soldats et l’approvisionnement en vin, en huile et en farine, en passant par la correspondance avec les forteresses voisines, jusqu’aux ordres qui sont parvenus à Tel Arad, donnés par la haute hiérarchie de l’armée ».

« J’ai eu le sentiment que le temps s’était arrêté et que 2 600 ans ne nous séparaient plus, les auteurs des ostraca et nous », commente la graphologue.

J’ai eu le sentiment que le temps s’était arrêté et que 2 600 ans ne nous séparaient plus, les auteurs des ostraca et nous

Gerber explique que l’écriture est constituée de schémas inconscients, uniques à chaque individu, et qu’elle s’apparente à une « empreinte digitale » de la personne. Il est évident que deux caractères similaires écrits par une même personne ne peuvent être absolument identiques, ni qu’un texte ne saurait être recopié non plus de manière strictement semblable.

« Ainsi, l’analyse médico-légale de l’écriture consiste à identifier les caractéristiques correspondant à des individus spécifiques et à déterminer si un seul ou plusieurs auteurs différents ont écrit les documents soumis à notre expertise », explique-t-elle.

Restauration de la lettre « vav » présente sur le tesson 24 retrouvé à Arad. (Barak Sober ; Institut d’archéologie, l’Université de Tel-Aviv et Autorité israélienne des antiquités)

Elle ajoute qu’une étude graphologique est divisée en trois étapes : l’analyse, la comparaison et l’évaluation. Au cours de l’analyse, elle procède à un examen global de chaque inscription individuellement et dresse un tableau des caractéristiques, telles que l’espacement entre les lettres, leurs proportions et leur inclinaison. Lors de la phase de comparaison, elle met en contraste les « empreintes digitales » apparaissant dans plusieurs textes manuscrits différents.

« Des modèles cohérents, communs à différentes inscriptions, sont identifiés ; c’est-à-dire les mêmes combinaisons de lettres, de mots, de ponctuation », précise-t-elle. Dans la phase finale, elle évalue « l’identité ou la spécificité » des échantillons écrits.

Ces mêmes techniques sont utilisées aujourd’hui dans des enquêtes policières aux conséquences potentiellement plus graves.

« Il faut noter que selon un arrêt de la Cour suprême israélienne, une personne peut être condamnée pour un crime sur la base de l’avis d’un expert en graphologie », souligne Yana Gerber.

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