De toutes les zones sinistrées, à travers le monde, dans lesquelles IsraAID s’est trouvée en première ligne au cours des trente dernières années, c’est probablement la mission menée le plus près de ses bases qui se révèle la plus éprouvante.
Depuis un an et demi, la plus grande organisation non gouvernementale d’aide humanitaire israélienne intervient discrètement à Gaza, évoluant entre le pays qu’elle représente et les nombreuses organisations d’aide accusant Israël d’être responsable, voire de contribuer délibérément à l’aggravation de la situation dans l’enclave palestinienne. SmartAID, une autre organisation israélienne, est également présente sur le terrain aux côtés d’organisations internationales.
Ces derniers mois, IsraAID a étendu son action, alors même que les tensions se sont accrues entre Israël et plusieurs acteurs humanitaires, en particulier les Nations unies.
Ces organisations reprochent à Israël de restreindre l’acheminement de l’aide, de refuser d’ouvrir des corridors sécurisés vers Gaza, voire même, de mener, dans certains cas, une politique qu’elles qualifient de génocidaire visant à affamer et à réduire la population à la misère.
De son côté, le COGAT, l’unité du ministère israélien de la Défense chargée de coordonner les affaires civiles palestiniennes, accuse l’ONU et ses partenaires de ne pas récupérer l’aide pourtant autorisée à entrer dans la bande de Gaza, et de fermer les yeux sur les détournements systématiques opérés par le Hamas.
Yotam Polizer, PDG d’IsraAID, s’est récemment décidé à s’exprimer publiquement sur le travail de son organisation à Gaza. Dans un entretien accordé au Times of Israel, il a décrit cette mission délicate avec un ton mesuré, mais a changé de registre lorsque la question des responsabilités a été évoquée.
« Cette guerre d’accusations ne profite à personne – ni à la population de Gaza, ni à celle d’Israël, ni aux communautés frontalières, ni aux otages », a-t-il affirmé.
Un élément clé de l’action du groupe a été d’éviter toute ingérence, même minime, dans la politique ou la diplomatie internationale, ce qui lui a permis de rester discret et de se consacrer entièrement à sa mission humanitaire. « D’une certaine manière, cela a facilité notre travail », a-t-il déclaré.
Mais la gravité de la situation dans la bande de Gaza est telle que Polizer estime ne plus pouvoir se taire.
« Si je parle publiquement aujourd’hui de notre travail à Gaza, c’est parce que la situation humanitaire y est extrêmement grave et que la seule façon d’y remédier est de travailler avec Israël, en laissant des organisations comme la nôtre, qui comprennent aussi bien les impératifs humanitaires que sécuritaires, prendre les devants. »
Risques et opérations de secours
Fondée il y a 24 ans, IsraAID est intervenue dans plus de 60 pays, et a apporté son soutien lors de guerres, de tremblements de terre, d’ouragans et d’autres catastrophes. Jusqu’en 2023, toutes ses missions se déroulaient à l’étranger. De l’Ukraine à l’Ouganda, elles portaient sur l’assistance médicale, l’accès à l’eau et à l’assainissement, le soutien psychosocial, l’éducation et la préparation aux situations d’urgence.
La plupart des 300 employés d’IsraAID ne sont pas israéliens, l’organisation estimant que les équipes locales connaissent mieux les besoins de leurs communautés.
Cette orientation vers l’international a changé le 7 octobre 2023, lorsque des terroristes du groupe palestinien du Hamas ont attaqué Israël, assassinant plus de 1 200 personnes, prenant 251 otages et déplaçant des centaines de milliers de civils.
Pour la première fois, IsraAID a été appelée à mener des opérations d’envergure à l’intérieur même du pays. L’organisation a mis en place une école primaire temporaire pour le kibboutz Beeri, ouvert des centres de rétablissement pour les personnes évacuées et formé des équipes dans 140 communautés du nord pour venir en aide aux déplacés.
Dans un premier temps, IsraAID avait écarté l’idée d’intervenir à Gaza, estimant qu’en tant qu’organisation israélienne, il lui serait impossible d’y entrer et d’y être acceptée par les partenaires locaux.
Mais en mars 2024, l’organisation a été sollicitée par des ONG internationales avec lesquelles elle avait déjà travaillé ailleurs et qui étaient actives à Gaza. Ces organisation, dont IsraAID tait les noms pour des raisons de sécurité, se heurtaient à la lourdeur administrative israélienne, aux restrictions sécuritaires et à la barrière de la langue utilisée par le COGAT.
IsraAID a alors commencé par jouer un rôle de facilitateur, et a assuré la liaison entre les agences humanitaires et les autorités israéliennes pour résoudre les blocages, obtenir les autorisations et faciliter l’acheminement de fournitures vers les hôpitaux de campagne et les équipes médicales.
Quelques mois plus tard, l’organisation a élargi son champ d’action. Israël ayant, pour la première fois depuis le début de la guerre, autorisé l’achat de biens humanitaires destinés à Gaza auprès de fournisseurs israéliens, IsraAID a commencé à fournir des médicaments, à coordonner les camions, à construire des entrepôts et à lancer deux grands projets dans l’enclave pour assurer des soins de santé et un accès à l’eau potable.
« Nous faisons venir des médecins non israéliens d’un pays voisin – je ne peux pas dire lequel – pour pratiquer des opérations chirurgicales vitales à Gaza », explique Polizer. « À ce jour, trente médecins sont déjà venus, et nous prévoyons d’en faire venir des dizaines d’autres. Nous finançons leur voyage et leur apportons un soutien psychosocial avant et après leur mission. Pour l’eau, nous travaillons avec une organisation partenaire à Gaza pour fournir quotidiennement de l’eau potable à 7 000 personnes grâce au dessalement. Nous assurons le financement, l’expertise technique et le suivi à distance, via Zoom ou par téléphone, des équipes internationales et locales. »
En raison des risques sécuritaires encourus par les groupes gazaouis considérés comme collaborant avec Israël, IsraAID ne divulgue pas les noms de ses partenaires à Gaza, n’appose pas son logo et ne rend pas publique sa participation à des projets spécifiques.
« Un intérêt commun »
IsraAID n’est pas la seule organisation israélienne à apporter une aide humanitaire à Gaza depuis le début de la guerre.
En janvier 2024, SmartAID, une ONG dirigée par Shahar Zahavi, cofondateur d’IsraAID, a commencé à intervenir dans la bande de Gaza, distribuant de la nourriture et installant des camps pour les Palestiniens déplacés.
Zahavi explique avoir créé SmartAID il y a huit ans pour développer des solutions humanitaires reposant sur la technologie.
« Je travaille dans le domaine de l’aide israélienne depuis 30 ans, et le concept de ‘Start-Up Nation’ n’a pas vraiment été appliqué au domaine humanitaire et technologique », souligne-t-il. « Chez SmartAID, nous intégrons des solutions technologiques dans les zones sinistrées pour aider les organisations, les gouvernements et autres acteurs à identifier les outils qui amélioreront l’efficacité de l’aide qu’ils apportent déjà. »
Cette approche n’est toutefois pas possible aujourd’hui à Gaza, où Israël n’autorise l’entrée que de nourriture, d’eau et de fournitures humanitaires de base. Malgré ces restrictions, SmartAID est active dans l’enclave depuis un an et huit mois.
« En décembre 2024, des organisations internationales nous ont contactés pour savoir si nous envisagions de travailler à Gaza. Après des échanges avec des responsables gouvernementaux, l’armée et des dirigeants de communautés juives à l’étranger, tout s’est mis en place : nous avons commencé à envoyer des convois alimentaires via l’Égypte et avons installé six camps de déplacés à Rafah. »
Selon SmartAID, l’organisation a déjà distribué 850 tonnes de fournitures humanitaires, et plus de 35 000 personnes vivent dans les camps qu’elle a établis.
Contrairement à IsrAid, les humanitaires de SmartAID opérant à Gaza portent des t-shirts arborant le logo de l’organisation, car la plupart des gens ignorent qu’il s’agit d’un groupe israélien.
« Nous contribuons actuellement à la distribution de produits d’hygiène, de nourriture et de tentes. SmartAID est une organisation humanitaire, et nous sommes humanitaires dans l’âme. Nous travaillons par l’intermédiaire d’organisations déjà présentes sur le terrain, en apportant notre aide depuis l’extérieur et en coordonnant depuis l’intérieur », précise Zahavi.
Il espère qu’un jour, SmartAID pourra mettre en œuvre des solutions technologiques pour répondre à certains des problèmes structurels de Gaza.
« Espérons que, dans les prochains mois, nous pourrons développer des solutions en matière d’eau potable et d’énergie propre, afin que Gaza ne dépende plus d’Israël », conclut-il.
Après plus d’un an d’activité à Gaza, Zahavi ne voit pas de véritable conflit entre Israël et les organisations humanitaires.
« Malgré la guerre médiatique, les discussions entre le gouvernement et les acteurs internationaux se poursuivent sans interruption, car en fin de compte, les deux parties ont intérêt à ce que la population civile ne souffre pas », a-t-il déclaré. « Le véritable défi, c’est l’acheminement de l’aide une fois passée la frontière, notamment sa distribution vers des points précis comme les cuisines. C’est là que se situent les frictions aujourd’hui. »
Face à la méfiance entre le COGAT et nombre d’organisations humanitaires, Zahavi estime que des groupes comme le sien jouent un rôle clé.
« Israël a clairement indiqué que sa cible est le Hamas, et non la population civile. D’un point de vue humanitaire, Israël comme la communauté internationale veut aider les civils palestiniens », souligne-t-il. « C’est pourquoi nous nous concentrons principalement sur les femmes, les enfants et les personnes handicapées. Les deux parties nous perçoivent favorablement : Israël veut un partenaire fiable, et les organisations internationales veulent que l’aide arrive à bon port. »
Jongler avec les sensibilités
Bien que son action ait été peu médiatisée, IsraAID a pris soin d’informer en priorité les communautés israéliennes frontalières de ses opérations à Gaza.
« Avant de commencer, nous avons parlé individuellement avec chaque communauté. Nous n’avons reçu aucune réaction négative ; les habitants ont beaucoup apprécié notre initiative. Je pense qu’ils comprennent qu’il ne s’agit pas de nuire à la sécurité d’Israël. Au contraire », souligne Polizer.
Il se souvient qu’une responsable d’un kibboutz lui avait confié que la décision de travailler à Gaza lui avait redonné plus d’espoir que tout autre événement depuis le 7 octobre.
« Elle a compris que quelqu’un réfléchissait à l’avenir et à la manière de le rendre plus sûr pour tous, y compris ses propres enfants en Israël », raconte-t-il.
À Gaza, ceux qui bénéficient de l’aide d’IsraAID ignorent souvent qu’une organisation israélienne est derrière l’expertise, le financement et le matériel. Le logo d’IsraAID n’apparaît pas sur les sites où l’organisation intervient, et celle-ci ne fait pas de publicité à l’intérieur de Gaza. Elle estime néanmoins que son action a bénéficié à 190 000 Gazaouis, via des tentes, de la nourriture et de l’eau potable.
Nombre de Gazaouis, au sein d’équipes locales travaillant d’organisations humanitaires internationales, savent qui ils sont. Certains ont même suivi à distance des formations dispensées depuis Israël par les techniciens d’IsraAID sur le fonctionnement des systèmes d’eau potable. Polizer précise qu’aucun travailleur humanitaire à Gaza ne s’est plaint de collaborer avec des Israéliens.
« D’après ce que nous disent nos interlocuteurs gazaouis, et nous en avons interrogé beaucoup, leur situation à ce point désespérée qu’ils apprécient toute aide », a-t-il déclaré. « Ils comprennent également que le seul moyen d’acheminer l’aide à Gaza aujourd’hui est de passer par Israël et avec son accord. Ils sont donc conscients que nous [en tant qu’organisation israélienne] avons la capacité d’apporter davantage d’aide. »
IsraAID et SmartAID opèrent toutes deux au sein du réseau d’organisations humanitaires soutenu par l’ONU, contrairement à la Fondation Humanitaire de Gaza (GHF), basée aux États-Unis et soutenue par Israël, qui a été créée en mai comme mécanisme alternatif.
La GHF a été critiquée pour concentrer son aide dans les zones sous contrôle militaire israélien, vidées de leurs habitants, alors qu’IsraAID, SmartAID et d’autres acteurs humanitaires interviennent dans des secteurs encore peuplés.
Jusqu’à présent, IsraAID et SmartAID ont évité toute collaboration avec la GHF, tout en n’excluant pas la possibilité de coopérer un jour. Zahavi et Polizer se sont toutefois gardés de toute critique publique à son encontre.
« J’ai des critiques envers toutes les parties impliquées », a déclaré Polizer, interrogé sur la politique israélienne dans la bande de Gaza, tenue par beaucoup, pour responsable de la famine dans l’enclave. « Je sais que cela peut paraître diplomatique, mais les critiques ne font pas avancer les choses. Ce dont nous avons besoin, c’est de travailler ensemble : avec le gouvernement, le COGAT, l’armée, la GHF, l’ONU et les ONG, si notre but est réellement de mener à bien cette mission. »
Le directeur d’IsraAID a dit espérer qu’un jour, son organisation pourra envoyer sa propre équipe sur le terrain à Gaza, comme elle l’a fait dans toutes les autres zones sinistrées où l’organisation est intervenue. Ce n’est dit-il malheureusement pas encore possible dans la bande de Gaza.
« Je suis peut-être naïf, mais je suis optimiste et je pense qu’à un moment donné, nous y arriverons », a-t-il déclaré. « Cela prendra peut-être dix ans, mais nous voulons pouvoir travailler là-bas avec une équipe sur le terrain. »
Soutien des communautés juives à l’étranger
La semaine dernière, l’UJA-Federation of New York a annoncé un don d’un million de dollars pour soutenir les opérations d’IsraAID à Gaza. Selon la Jewish Telegraphic Agency, le montant promis dépasse toutes les contributions d’aide à Gaza annoncées précédemment par des groupes juifs.
Polizer, dont les donateurs vont des entreprises américaines aux fonds philanthropiques juifs en passant par l’ONU, indique que d’autres communautés juives, surtout aux États-Unis, ont également été approchées par IsraAID pour apporter leur soutien à Gaza.
« Les communautés juives sont très importantes pour moi. Nous avons des partenariats de longue date avec des fédérations et des synagogues, et je me rends aux États-Unis tous les mois », a-t-il déclaré.
Le PDG voit IsraAID comme une réponse à la « situation complexe » à laquelle sont confrontées les communautés juives de la diaspora au sujet de Gaza. Alors que les récits sur les conditions dramatiques dans l’enclave se multiplient, de nombreux Juifs aux États-Unis se sentent concernés et cherchent des moyens visant à alléger les souffrances des Palestiniens tout en restant solidaires d’Israël.
« Je pense que beaucoup de communautés hésitaient à s’impliquer dans l’aide humanitaire à Gaza, car elles y voyaient une démarche hautement politique. Mais avec nous, elles ont l’occasion de le faire », explique Polizer.
Selon lui, la décision de la Fédération de New York est « une avancée très importante ».
« Il y a là une formidable opportunité pour la communauté juive internationale, qui fait aujourd’hui face à l’antisémitisme, à la peur et à de profondes interrogations sur ses valeurs juives en raison de la crise humanitaire à Gaza. Elle peut travailler avec nous sur ce dossier et démontrer qu’Israël et la communauté juive ne sont pas seulement parties prenantes de l’aide à Gaza, mais un élément clé de la solution. »
Selon lui, Gaza est avant tout une question humanitaire.
« Il ne fait aucun doute que la question de Gaza est plus sensible », reconnaît-il. « Mais avant tout, il s’agit d’une question humanitaire, comme dans bien d’autres régions du monde où nous pensons pouvoir avoir un impact concret et sauver des vies. »
la Communauté du Times of Israël !
