Des contrôles et la réglementation entravent l’acheminement d’aide vers Gaza – ONG
Selon des ONG, les livraisons sont bloquées à la frontière à cause de procédures fastidieuses ; le COGAT assure que des centaines de camions attendent toujours d'être récupérés à l'intérieur de Gaza
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Des conteneurs d’aide humanitaire à destination de Gaza ont été refoulés dimanche par Israël. Ils sont restés bloqués sur un camion et une remorque, à quelques mètres de la frontière égyptienne, tandis que les chauffeurs exaspérés et les responsables de l’ONU dénoncent les retards dans l’acheminement de la nourriture et des médicaments vers l’enclave.
Sept responsables humanitaires et trois chauffeurs routiers interrogés par Reuters ont énuméré une série d’obstacles, allant du refus de livraisons pour des problèmes mineurs d’emballage à des formalités administratives en passant par un un contrôle rigoureux visant à détecter une éventuelle double utilisation militaire de divers produits, ou encore les horaires de travail réduits aux postes-frontières israéliens.
Par ailleurs, jeudi, des dizaines d’organisations humanitaires ont accusé Israël d’empêcher délibérément les agences humanitaires de distribuer des millions de dollars de nourriture et d’autres formes d’aide stockées dans des entrepôts, ce qu’Israël dément.
Les marchandises aperçues lundi par Reuters sur le camion et la remorque immobilisés à la frontière égyptienne près de Rafah portaient le logo bleu de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des étiquettes décrivant leur contenu, notamment des médicaments topiques et des dispositifs de succion pour nettoyer les plaies.
Selon un employé de l’OMS, affecté à la frontière, les cargaisons auraient été bloquées pour transport de « médicaments illégaux ».
Reuters n’a pas pu vérifier de manière indépendante les raisons pour lesquelles les camions n’ont pas été autorisés à entrer dans l’enclave. De plus, le COGAT (Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires palestiniens), chargé de la coordination de l’aide, n’a pas répondu à la question sur les raisons pour lesquelles les camions n’ont pas été autorisés à entrer dans Gaza.
Ces dernières semaines, des images de Gazaouis amaigris (dont certaines ont été utilisées à des fins diffamatoires), notamment d’enfants affamés, ont alarmé le monde entier et intensifié la pression internationale sur Israël pour qu’il autorise l’acheminement d’une aide supplémentaire dans l’enclave en proie à plus de vingt-deux mois de guerre, déclenchée par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.
Face à l’indignation internationale, Israël a annoncé, le 27 juillet, des mesures pour laisser entrer davantage d’aide à Gaza. Cependant, les agences humanitaires affirment que seule une fraction de l’aide envoyée parvient à entrer. Israël nie fermement limiter les approvisionnements en aide et accuse le Hamas de détourner les livraisons pour renforcer ses capacités armées.
Lundi, Reuters s’est rendu à la frontière égyptienne avec Gaza, dans le cadre d’une visite organisée par les « Sages » (« The Elders »), un groupe d’anciens dirigeants mondiaux fondé par le défunt président sud-africain Nelson Mandela, qui soutient une solution à deux États pour le conflit israélo-arabe.
Mardi, ce groupe d’ex-personnalités internationales a dénoncé un « génocide » en cours à Gaza et « l’obstruction délibérée par Israël de l’entrée de l’aide humanitaire » dans l’enclave.
« Ce que nous avons vu et entendu renforce notre conviction personnelle : ce n’est pas seulement une famine d’origine humaine qui est en cours à Gaza, mais un génocide », a affirmé dans un communiqué ce groupe qui compte parmi ses membres l’ancien secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, ou encore l’ancienne présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf.
Les « Sages » appellent Israël à « ouvrir immédiatement tous les points de passage transfrontaliers », y compris celui de Rafah.
« La Convention de 1948 sur le génocide a été créée au lendemain de la Shoah pour empêcher que ce crime ne se reproduise. Mais elle est bafouée par Israël à Gaza, ainsi que par de puissants États membres de l’ONU qui ne demandent pas de comptes aux dirigeants israéliens », ajoute encore le groupe.
Dans leur communiqué, les « Sages » appellent également le groupe terroriste palestinien du Hamas à « relâcher immédiatement tous les otages israéliens » qu’il détient encore à Gaza.
Les groupes terroristes de la bande de Gaza détiennent toujours 50 otages, dont 49 des 251 personnes enlevées par des terroristes du Hamas le 7 octobre 2023.
Parmi eux se trouvent les corps d’au moins 28 personnes dont le décès a été confirmé par l’armée israélienne, et 20 seraient encore en vie. Les autorités israéliennes ont fait part de leurs vives inquiétudes concernant le sort de deux autres personnes. Le Hamas détient également le corps d’un soldat de Tsahal tué à Gaza en 2014.
« Nous exhortons Israël et le Hamas à relancer des négociations pour un cessez-le-feu et à conclure un accord », plaident encore les « Sages ».
En attendant, les gouvernements doivent imposer des « sanctions ciblées » contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et « tous les membres de son cabinet de sécurité », estiment-ils, saluant l’initiative de plusieurs pays, dont la France et l’Australie, de reconnaître prochainement un État de Palestine.
Ils appellent également à cesser les ventes d’armes à Israël et à ce que l’Union européenne (UE) suspende son accord d’association avec ce pays.
Certains membres des « Sages » ont vivement critiqué la conduite d’Israël à Gaza, notamment l’ancienne présidente irlandaise Mary Robinson et l’ex-Première ministre néo-zélandaise Helen Clark, qui ont participé au voyage à la frontière.
S’adressant aux journalistes au point de passage de Rafah, Clark a exprimé son choc face à la quantité d’aide rejetée à la frontière.
« Voir ce poste-frontière, qui devrait être un lieu d’interaction, d’entrée et de sortie, où les gens ne sont pas sous blocus et où les malades peuvent partir se faire soigner, complètement silencieux et inaccessible, c’est absolument choquant pour nous », a-t-elle ajouté.
« Obstacles bureaucratiques, retards. »
Selon l’employé de l’OMS posté à la frontière, les procédures d’approbation et de dédouanement qui permettaient à une cargaison de passer par le point de passage de Rafah « quelques jours » après son arrivée en Égypte, lors du cessez-le-feu conclu fin novembre 2023, prennent désormais « au minimum un mois ».
Le bureau des médias de Gaza, dirigé par le Hamas, a déclaré lundi qu’au moins 1 334 camions étaient entrés dans l’enclave par tous les points de passage terrestres, y compris depuis l’Égypte, depuis les mesures israéliennes annoncées le 27 juillet.
Reuters n’a pas pu confirmer de manière indépendante les raisons des retards décrits dans cet article ni les chiffres spécifiques fournis par les personnes interrogées.
Interrogé sur les allégations de restrictions concernant les flux d’aide, le COGAT a déclaré qu’Israël déployait des « efforts considérables » pour distribuer l’aide.
Il a précisé qu’environ 300 camions avaient été transférés quotidiennement « ces dernières semaines », transportant principalement de la nourriture, via tous les points de passage terrestres.
« Malgré les allégations, l’État d’Israël permet et facilite la fourniture d’aide humanitaire à la bande de Gaza sans aucune limite quantitative sur le nombre de camions d’aide entrant dans l’enclave », a ajouté le COGAT.
Il n’a pas souhaité répondre aux questions spécifiques concernant les volumes d’expédition de l’aide.
Mi-juillet, Israël a imposé que les livraisons d’aide humanitaire en provenance d’Égypte soient soumises à un contrôle douanier. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), cette mesure israélienne a entraîné « des obstacles bureaucratiques supplémentaires, des retards et des coûts supplémentaires pour les organisations humanitaires ».
Selon un rapport publié le 6 août, des agences de l’ONU ont été exemptées de dédouanement en Égypte du 27 juillet au 3 août. Bien que cette exemption n’ait pas été officiellement prolongée, elle semblait toujours en vigueur, d’après l’OCHA. D’autres organisations internationales ne pouvaient en bénéficier qu’au cas par cas, et uniquement pour des produits sanitaires.
D’autres groupes d’aide ont également déploré que la bureaucratie et les réglementations rigoureuses entravent leurs opérations.
Selon une lettre signée par plus de cent ONG et publiée jeudi, la loi israélienne réglementant les ONG étrangères est de plus en plus utilisée pour refuser leurs demandes d’apporter de l’aide dans la bande de Gaza.
Selon cette lettre, dont les signataires incluent Oxfam et Médecins sans frontières (MSF), au moins soixante demandes d’aide pour l’enclave ont été rejetées rien qu’en juillet.
Elle cite l’exemple de l’ONG Anera qui « dispose de plus de 7 millions de dollars de fournitures vitales prêtes à entrer à Gaza, y compris 744 tonnes de riz, suffisantes pour six millions de repas, bloquées à Ashdod, à seulement quelques kilomètres » de Gaza.
Il en va de même pour Care et Oxfam, qui sont dans l’impossibilité de livrer à Gaza, respectivement, pour 1,5 million de dollars et 2,5 millions de dollars, diverses fournitures.
En mars, le gouvernement israélien a approuvé un nouveau cadre réglementaire destiné aux ONG étrangères qui travaillent avec les Gazaouis.
Leur enregistrement peut être refusé si les autorités estiment qu’un groupe nie le caractère démocratique d’Israël ou « promeut des campagnes de délégitimation » contre le pays.
Selon le COGAT, les groupes souhaitant opérer à Gaza doivent s’enregistrer officiellement auprès du ministère des Affaires de la Diaspora et fournir, entre autres, la liste de leurs employés, qui seront alors soumis à des contrôles de sécurité.
« Malheureusement, de nombreuses organisations d’aide servent de couverture à des activités hostiles, voire violentes », a déclaré à l’AFP Amichaï Chikli, ministre de la Diaspora, dont le ministère a été chargé de l’enregistrement des ONG.
Les organisations « n’ayant aucun lien avec des activités hostiles ou violentes et aucune connexion avec le mouvement de boycott se verront accorder l’autorisation d’opérer », a-t-il ajouté.
La lettre du groupe d’aide affirme que les demandeurs doivent fournir des informations sensibles sur leurs employés ainsi que des listes de leurs donateurs privés, et avertit que les groupes « n’ont aucune garantie que la remise de ces informations ne mettra pas leur personnel en danger ou ne servira pas à atteindre les objectifs militaires et politiques déclarés du gouvernement israélien ».
« Notre mandat est de sauver des vies, mais en raison des restrictions liées à l’enregistrement, les civils se retrouvent sans nourriture, ni médicaments, ni protection, dont ils ont un besoin urgent », a déclaré Jolien Veldwijk, directrice de l’ONG Care dans les Territoires palestiniens.
« Aujourd’hui, les craintes des ONG internationales se sont avérées vraies : le système d’enregistrement est désormais utilisé pour bloquer davantage l’aide et refuser nourriture et médicaments au milieu du pire scénario possible de famine », accuse la lettre.
Il a affirmé que ce processus visait à évincer les groupes d’aide internationalement reconnus au profit de la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), soutenue par les États-Unis et Israël, ainsi que des largages aériens de colis humanitaires effectués par divers pays.
Le COGAT a répondu que l’obligation d’enregistrement visait à « préserver l’intégrité du système humanitaire tout en empêchant l’infiltration d’éléments terroristes dans le mécanisme d’aide ».
« La réalité est tout à fait contraire aux affirmations qui ont été publiées », a déclaré l’agence dans un communiqué.
« Israël agit pour permettre et faciliter l’entrée de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza, tandis que le groupe terroriste du Hamas cherche à exploiter cette aide pour renforcer ses capacités armées et consolider son contrôle sur la population. Cela se fait parfois sous le couvert de certaines organisations d’aide internationale, que celles-ci en soient conscientes ou non. »
« Le refus de certaines organisations internationales de fournir les informations demandées et de coopérer au processus d’enregistrement soulève de sérieuses inquiétudes quant à leurs véritables intentions et à l’existence éventuelle de liens entre ces organisations ou leurs employés et le Hamas », a ajouté le COGAT.
Selon l’agence, vingt groupes se sont conformés aux exigences et acheminent de l’aide quotidiennement.
Israël accuse le Hamas de détourner l’aide entrant à Gaza et, depuis le mois de mai, le gouvernement s’appuie sur la GHF pour gérer les centres de distribution alimentaire.
Mardi, l’armée israélienne a publié une vidéo dans laquelle des terroristes, filmés dans le centre de la bande de Gaza, se font passer pour des membres de l’organisation caritative américaine World Central Kitchen (WCK).
Plus de 200 Gazaouis seraient morts de malnutrition ou de faim pendant la guerre, selon le ministère de la Santé du Hamas.
Israël conteste ces chiffres.
Lundi, le COGAT a déclaré qu’un examen effectué par ses experts médicaux avait révélé que le nombre de décès dus à la malnutrition rapporté par le Hamas était exagéré, et que la plupart des personnes « prétendument mortes de malnutrition » souffraient déjà d’autres pathologies.
Un entrepôt de marchandises rejetées
Les transporteurs routiers en provenance d’Égypte ne peuvent pas se rendre directement au poste frontière de Rafah, côté Gaza, qui était géré par les autorités frontalières du Hamas et qui est désormais fermé. Ils doivent emprunter un itinéraire alternatif pour atteindre le point de passage israélien de Kerem Shalom, situé à environ 3 kilomètres au sud, où les cargaisons sont contrôlées.
Kamel Atteiya Mohamed, un chauffeur routier égyptien, estime que sur les 200 à 300 camions qui tentent chaque jour d’emprunter cette route, seuls 30 à 50 y parviennent.
« Ils vous disent, par exemple, que la palette n’a pas d’autocollant, qu’elle est inclinée ou ouverte sur le dessus. Selon nous, ce n’est pas une raison justifiant qu’elle soit refoulée », a-t-il expliqué à Reuters.
Il a ajouté que, bien que le poste frontière égyptien soit ouvert jour et nuit, les chauffeurs arrivaient souvent à Kerem Shalom et découvraient que le poste était fermé, car il n’est normalement pas ouvert en dehors des heures de bureau en semaine.
« C’est comme ça tous les jours », a-t-il déclaré.
« Honnêtement, on en a marre. »
Bien que le COGAT n’ait pas répondu aux questions spécifiques concernant les remarques du chauffeur et les allégations relatives à la rigidité des horaires de travail, il a déclaré que « des centaines de camions d’aide attendaient toujours d’être collectés par l’ONU et les organisations internationales » du côté de Gaza des points de passage.
Lors de la réunion avec les « Sages » à laquelle Reuters a assisté, un employé du Programme alimentaire mondial (PAM) a déclaré que seuls 73 des 400 camions envoyés par l’agence depuis le 27 juillet étaient arrivés à destination.
Selon les chiffres de l’ONU, près de 90 % de l’aide humanitaire fournie par l’organisation a été pillée avant d’atteindre sa destination au mois de juillet.
Israël accuse le Hamas d’avoir détourné une grande partie de cette aide, mais les responsables de l’ONU affirment que la majeure partie de l’aide humanitaire est récupérée par les habitants affamés de Gaza en raison de la grave insécurité alimentaire qui y sévit. Cette situation s’est toutefois améliorée depuis qu’Israël a autorisé l’acheminement d’une plus grande quantité d’aide ces dernières semaines.
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