JTA — La classe ne débute pas par une leçon. Au lieu de cela, Neta Elkayam se met à chanter devant les élèves, utilisant généralement l’arabe marocain de ses ancêtres plutôt que son hébreu natal.
Les étudiants — pour la plupart noirs, pour la plupart américains, et dont beaucoup découvrent la culture juive pour la première fois — ne demandent pas ce que signifient les paroles. Ils écoutent. Ils ressentent quelque chose. Et c’est ce sentiment qui, finalement, leur ouvre la voie de l’apprentissage.
« Quand ils me voient et m’entendent chanter devant eux, ils ressentent ce quelque chose que nous avons en commun, ce désir que nous partageons tous de comprendre nos origines, cette recherche des voix perdues de nos ancêtres », a déclaré Elkayam dans une interview. « Le fait que je chante dans une langue africaine, et pas en anglais, trouve un écho chez ces étudiants. Cela les aide à se lancer dans leur propre quête. »
Une scène désormais habituelle à l’université Xavier de Louisiane, la seule université catholique historiquement noire du pays, dans laquelle Elkayam et Amit Cohen, son partenaire dans la vie et dans l’art, ont passé les deux dernières années en tant qu’artistes et professeurs invités. Né d’une initiative visant à améliorer la compréhension entre les communautés noire et juive, leur cours propose une exploration immersive et multidisciplinaire de la musique, de la mémoire, de la diaspora et des échanges interconfessionnels. Il s’agit aujourd’hui de l’un des cours optionnels les plus prisés du campus, un cours que les étudiants se recommandent via le bouche-à-oreille.
L’université offre un cadre improbable pour ces deux artistes israéliens dont le travail a été façonné par le Maroc, Jérusalem, Marseille et Paris, et dont les vies créatives ont longtemps résisté à toute catégorisation. C’est pourtant à Xavier que leur musique, leur pédagogie et leurs histoires personnelles ont soudainement pris tout leur sens.
C’est également à Xavier qu’ils se trouvent, aujourd’hui, à la croisée des chemins.
Après qu’ils ont passé deux ans à enseigner, à se produire et à bâtir des ponts culturels à la Nouvelle-Orléans, les fonds privés qui les avaient d’abord amenés à Xavier se sont taris. Si l’université souhaite qu’ils restent, leur avenir est toutefois incertain. Une situation difficile, à l’image des tensions plus générales auxquelles l’établissement lui-même fait face.
L’université Xavier est aujourd’hui confrontée à une grande incertitude financière que soulignent les récents licenciements, alors même qu’elle a reçu un don important de la philanthrope MacKenzie Scott qui lui a procuré un soulagement partiel. Dans le même temps, les mesures prises par l’administration Trump pour limiter ou remodeler les programmes fédéraux d’enseignement supérieur ont perturbé les principales sources de financement dont dépend l’université, accroissant encore l’instabilité.
Pour Elkayam et Cohen qui ont vécu, durant toute leur carrière, le long d’un « axe Jérusalem-Maroc », ainsi qu’ils le nomment, la question n’est plus de savoir comment vivre entre deux lieux. Il s’agit désormais de se demander si cet entre-deux peut devenir un foyer.
Elkayam et Cohen, bien avant leur arrivée à la Nouvelle-Orléans, étaient déjà des artistes du transit et du lien.
Elkayam, 45 ans, s’est fait connaître en Israël, en Europe et au Maroc pour ses réinterprétations du patrimoine musical juif nord-africain. Pour elle, il ne s’agissait pas de préservation, mais de réinvention. Née à Netivot, elle a grandi avec une conscience aigüe des ruptures que ressentent de nombreux Juifs mizrahim : l’éloignement des langues, des sons et des histoires ancestrales. Son travail est devenu pour elle un moyen d’aborder la question de cette perte, offrant une voie vers la connexion, au-delà de la nostalgie.
Elkayam s’inspire des traditions liturgiques andalouses, amazighes (berbères) et juives, auxquelles elle intègre des éléments de jazz, de rock et d’art contemporain. C’est dans des projets comme « Hilula », un opéra multidisciplinaire mêlant drag, étude de la Torah et musique live, et « Arénas », une collaboration autour d’enregistrements d’archives de femmes venues des montagnes de l’Atlas, au Maroc, et qui ont transité par un camp à Marseille avant de rejoindre Israël, que transparaît sa sensibilité.
Cohen, 43 ans, a pour sa part travaillé dans la musique, le cinéma et les installations visuelles, souvent en collaboration avec des artistes marocains. Il a récemment réalisé une installation de plafond pour le musée de la Tour de David, à Jérusalem, fruit d’un travail d’exploration de la mémoire et des rituels dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, et associant des éléments des trois religions.
Ensemble, le couple a bâti des projets ambitieux, axés sur la recherche, qui brouillaient les lignes entre érudition et performance. Ils ont notamment collaboré avec des personnalités emblématiques de la musique juive nord-africaine, parmi lesquelles le pianiste algérien Maurice El Medioni, ainsi que des artistes musulmans marocains et des maîtres gnawas.
« Nous ne cherchons pas à figer le passé, » a expliqué Cohen. « C’est ce qui se passe quand on improvise à l’intérieur de son cadre qui nous intéresse. »
Une philosophie qui a attiré l’attention de chercheurs comme Chris Silver, professeur à l’université McGill, qui étudie la musique nord-africaine et l’histoire juive et musulmane. Silver a décrit l’approche de Cohen et Elkayam comme consistant non seulement à interpréter un répertoire hérité, mais également à façonner activement la manière dont le passé peut être compris et transmis.
« En tant que chercheur et spécialiste de la relation qui unit la musique et l’histoire, leur approche historiographique rejoint parfois ce qui m’émerveille. La manière dont leur musique s’appuie sur un passé connu et moins connu, dialogue avec le contemporain et se tourne vers l’avenir, contribuant à façonner les sons du possible, et ceux de ce qui pourrait encore être », a précisé Silver.
Pour Flo Low, fondatrice de Bamah, l’organisation à but non lucratif qui a fait venir le couple à l’université Xavier il y a deux ans, l’avenir évoqué par Silver s’est cristallisé en un seul instant.
C’est en 2018, à Jérusalem, lors d’un concert en plein air au pied des remparts de la Vieille Ville que Low, une Juive américaine qui a vécu en Israël, a vu Elkayam se produire pour la première fois. Si elle s’attendait à entendre une virtuose, elle n’avait en revanche pas prévu ce qui s’est passé ensuite.
« Neta a commencé à chanter en arabe marocain », a raconté Low. « Et des milliers de personnes dans le public se sont mises à chanter avec elle. Sa musique, qui est aussi la leur, permet à de très nombreuses personnes dans le monde juif à renouer avec leurs racines juives. »
Pour Low, dont le travail consistait à mettre en place des programmes d’échanges culturels entre artistes israéliens et institutions américaines, ce qui s’est passé ce jour-là a été une révélation.
« J’ai su, à ce moment-là, que je voulais faire venir Neta et Amit, son partenaire, aux États-Unis », a déclaré Low. « S’ils avaient pu m’inspirer, moi et des milliers d’autres spectateurs, en une seule représentation, je ne pouvais que m’imaginer ce qu’ils seraient capables de réaliser avec les étudiants pendant un semestre entier, voire une année universitaire complète. »
Plusieurs années et une série d’événements inattendus à la Nouvelle-Orléans seront toutefois nécessaire pour que ce partenariat puisse voir le jour.
Le chemin vers Xavier a débuté avec Kanye West, le musicien qui se fait désormais appeler Ye.
Alors que des discours antisémites faisaient irruption dans l’espace public, fin 2022, alimentés en partie par les prises de position publiques de Ye, les étudiants de l’université Xavier se sont retrouvés exposés à des discours contradictoires et virulents, en ligne comme hors ligne.
« Mes étudiants de première année entendaient beaucoup de personnes autour d’eux dire ‘Kanye avait raison’, et ils voulaient savoir, en tant qu’étudiants d’une université historiquement noire, ‘Où nous situons-nous ?’ », se souvient Shearon Roberts, professeure et vice-doyenne à Xavier. « Ils ont réalisé qu’ils ne connaissaient pas vraiment de Juifs. Beaucoup d’étudiants n’en avaient jamais rencontré. »
Roberts y a vu l’occasion de proposer une autre approche pédagogique, en « partant de là », comme elle le leur a expliqué.
Un petit groupe d’étudiants de Xavier a alors lancé une initiative visant à lutter conjointement contre l’antisémitisme et le racisme anti-Noirs, plutôt que de les traiter comme des problématiques distinctes.
Ils se sont associés à des organisations juives locales et à des mentors universitaires, ont noué des liens avec des étudiants de l’université voisine de Tulane, connue pour compter de nombreux étudiants juifs, et ont organisé des dialogues axés sur des histoires communes d’exclusion et de violence, mais aussi sur les tensions et les malentendus entre les deux communautés. Les étudiants ont conçu des ateliers, des campagnes sur les réseaux sociaux et des événements universitaires axés sur l’éducation aux médias et les signes avant-coureurs de la radicalisation.
« Nous voulions nous attaquer à ce problème au sein de notre communauté », a expliqué Aarinii Parms-Green, étudiante à Xavier qui a obtenu son diplôme le mois dernier. « Nous avons vu ce problème prendre de l’ampleur lorsque Kanye West, Whoopi Goldberg, Kyrie Irving et d’autres personnalités se sont mis à affirmer que ‘les Noirs sont les vrais Juifs’ ou que ‘les Juifs contrôlent les médias’. »
Parms-Green a ajouté que les étudiants avaient été inspirés par l’histoire de la solidarité entre Juifs et Noirs, illustrée à la fois par le mouvement des droits civiques et par l’accueil, dans les années 1930, d’universitaires juifs fuyant le nazisme dans les HBCU.
Leur projet a finalement remporté le prix national du département américain de la Sécurité intérieure pour ses programmes innovants de lutte contre l’extrémisme. (Le programme fédéral à l’origine de cette distinction a été supprimé par l’administration Trump au début de l’année.)
Cette reconnaissance a permis aux étudiants de se rendre en Israël. À leur retour, ils ont souhaité maintenir ce lien, en particulier avec la culture israélienne, caractérisée par sa diversité raciale et ethnique.
« Le projet a commencé comme un moyen de rendre la pareille, de rassembler des étudiants noirs et juifs et de lutter contre la haine, et il a connu un essor rapide », a déclaré Parms-Green.
Au lendemain du pogrom perpétré dans le sud d’Israël par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, l’urgence de ce travail s’est encore accrue. Dans le sillage des massacres meurtriers commis par le Hamas, au cours desquels plus de 1 200 personnes ont été assassinées et 251 ont été emmenées en otages dans la bande de Gaza – déclenchant la guerre de deux ans, et les destructions causée par le conflit – les universités américaines sont devenus de véritables foyers de sentiments anti-Israël.
« Au lieu de se précipiter pour désigner un coupable, les étudiants ont posé des questions », a expliqué Parms-Green. « Ils voulaient comprendre le contexte. Il n’y a pas eu de manifestations, mais plutôt de la curiosité. »
Si l’université Xavier n’a pas été un épicentre des troubles universitaires liés à la guerre à Gaza, l’atmosphère y était néanmoins tendue. En juin 2024, l’administration a annulé le discours de remise des diplômes de l’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies (ONU) Linda Thomas-Greenfield, à la suite d’une pétition étudiante et d’objections liées à son rôle dans la politique américaine de soutien à Israël pendant la guerre à Gaza.
Alors que les étudiants de Xavier cherchaient des moyens d’entrer en dialogue avec des Israéliens, Elkayam et Cohen tentaient, de leur côté, de prolonger leur séjour à l’étranger, hésitant à rentrer dans un pays en guerre.
Arrivés au Maroc deux jours avant le 7-Octobre, ils avaient prévu un peu plus d’une semaine de concerts et de projections. Le documentaire qu’ils présentaient, réalisé par un cinéaste musulman local et intitulé In Your Eyes I See My Country (Dans tes yeux, je vois mon pays), suit le couple dans son voyage à travers le Maroc, à la recherche des traces du monde juif que leurs familles ont laissé derrière elles, un monde qui comptait autrefois environ un quart de million de personnes et dont il ne reste aujourd’hui que quelques milliers.
Le 6 octobre, ils se sont réunis chez Hachkar pour faire la fête avec un cercle d’amis principalement musulmans. Ils y ont fait le kiddoush (la bénédiction juive sur le vin marquant l’entrée du sabbat), chanté et partagé des récits jusque tard dans la nuit. Le lendemain matin, ils se sont réveillés avec les terribles nouvelles.
Avec deux jeunes enfants et une seule valise, ils ont dû faire un choix.
« Nous avons rapidement compris le vent de folie qui s’annonçait en Israël et avons décidé de rester », a déclaré Cohen.
Leur choix s’est avéré être annonciateur de celui que feraient de nombreux Israéliens au cours des deux années suivantes, puisque plus de 69 000 habitants ont quitté Israël rien qu’en 2025, contribuant à une migration négative soutenue et à l’une des plus fortes hausses modernes de l’émigration hors du pays.
Pour Elkayam et Cohen, ce choix visait avant tout à préserver leurs relations, ainsi que leur capacité à réfléchir, à faire leur deuil et à s’exprimer avec honnêteté, alors que leurs positions de gauche sont devenues largement impopulaires en Israël après le 7-Octobre.
« Cela peut sembler étrange, mais nous nous sentions, d’une certaine manière, plus en sécurité au Maroc, entourés de nos amis, acceptés avec nos complexités, dans un espace où nous pouvions aborder plusieurs sujets à la fois », explique Cohen. « En Israël, même au sein de la famille, on ne peut pas toujours s’exprimer librement. Je ne veux pas me disputer avec mon père à propos de politique. Je refuse de le faire. »
Après trois mois passés chez des amis à observer les événements à distance, l’organisation Bamah a conduit le couple à l’université Xavier.
À Xavier, Elkayam et Cohen n’ont pas été accueillis comme de simples artistes de passage. Ils faisaient partie, comme l’a souligné Roberts, leur hôte et soutien sur le campus, « de la famille élargie de l’université ».
« Ils incarnent ce que peut être la présence de membres de la diaspora juive, citoyens israéliens, artistes, éducateurs, qui enseignent, accompagnent et encadrent au sein d’une université historiquement noire », a-t-elle déclaré. « Et ils ont toujours placé leur art au premier plan. Lorsque l’on crée des liens à travers l’art, à travers la beauté, tout prend une autre dimension. »
Roberts a ajouté que si elle avait « invité un spécialiste des études juives, ou un expert en politique ou en sociologie, pour parler à ces étudiants de questions complexes liées à l’identité juive, à l’identité afro-américaine ou aux identités diasporiques, le message aurait pu manquer sa cible ».
« Mais lorsque Neta et Amit disent : ‘Allez, prenez un instrument. Chantons, improvisons’, tout le monde parle le même langage, même sans parler la même langue. »
L’accueil chaleureux réservé au couple à Xavier, y compris par des enseignants musulmans, intervient à un moment où de nombreux universitaires israéliens disent éprouver l’exact inverse : ils se sentent isolés, pris pour cible et professionnellement vulnérables sur les campus américains, dans le contexte de la guerre à Gaza, malgré la trêve fragile conclue en octobre.
Pour Roberts, il n’est guère surprenant qu’une université historiquement noire se distingue dans ce contexte. Selon elle, les HBCU savent pratiquer l’inclusion parce qu’elles ont été fondées en réponse à l’exclusion raciale. « Par nature, nous accueillons avant de rejeter « , a-t-elle déclaré.
Dans le même temps, la vision et le style singuliers d’Elkayam et Cohen les ont aidés à éviter les conflits et les tensions auxquels d’autres Israéliens ont été confrontés dans des universités américaines. Selon leur propre témoignage, ainsi que celui de leurs soutiens comme Roberts, leur travail est profondément politique, mais le fait qu’ils s’expriment avant tout par l’art rend plus difficile toute tentative de les réduire à une caricature ou de les présenter comme des adversaires politiques.
Leur réussite, dans une période marquée par la polarisation, ne se limite d’ailleurs pas à Xavier ni à La Nouvelle-Orléans.
En août, Elkayam et Cohen se sont rendus à Flint, dans le Michigan, où ils sont montés sur scène avec leur groupe basé à la Nouvelle-Orléans, aux côtés de musiciens de l’Orchestre arabe national, lors d’un concert co-présenté par Bamah et la Fédération juive de Flint.
Intitulé Songs of Our Mothers (Les chansons de nos mères), le programme constituait une collaboration rare à une époque où les artistes israéliens sont fréquemment confrontés à des appels au boycott. La soirée s’est déroulée sans heurts, en l’absence de protestations ou d’interférences politiques.
À Xavier, chaque semestre se conclut par une présentation publique des travaux des étudiants, mêlant courts métrages, performances musicales et projets de recherche, ouverte aux étudiants, aux enseignants et à la communauté.
« Un étudiant m’a dit qu’il n’aurait jamais pu exprimer ce qu’il ressentait sur le plan artistique devant la classe », a expliqué Parms-Green. « Il en est ressorti plus confiant, plus capable d’oser se montrer et de prendre la parole. »
Malgré leurs nombreux déplacements, Elkayam et Cohen ont progressivement commencé à tisser des attaches à la Nouvelle-Orléans. Ils y ont formé un groupe avec des musiciens locaux, adaptant leur répertoire de chansons juives marocaines aux rythmes de la ville, laissant les cuivres et le jazz s’immiscer dans leurs arrangements. Ils ont été frappés par la manière dont les parades de La Nouvelle-Orléans faisaient écho aux rituels de rue marocains, où la musique envahit l’espace public et où la fête devient un événement fédérateur pour tout un quartier.
« C’est comme lorsque je suis allé au Maroc pour la première fois et que j’ai été totalement subjugué », explique Elkayam. « La musique est partout dans les maisons, l’art aussi. Et soudain, toutes les hiérarchies que l’on a en tête s’effondrent : qu’est-ce qu’on considère comme de l’art ‘noble’, et qu’est-ce qu’on relègue au rang de folklore ? Nous sommes revenus du Maroc transformés, bouleversés. Et c’est la même chose ici, en découvrant l’Amérique, l’Amérique non stéréotypée, celle qu’on ne vous vend pas. »
L’an dernier, ils ont fait venir l’un des fondateurs des Black Panthers israéliens à La Nouvelle-Orléans, Reuven Abergel. Ce dernier fait partie des personnes qui les ont aidés à redécouvrir leur héritage marocain.
Le mouvement, fondé par des Juifs mizrahim dans les années 1970, avait délibérément emprunté son nom et ses méthodes au Black Panther Party américain afin de dénoncer la discrimination systémique et la domination de la société israélienne par les élites ashkénazes. Mentor et ami de longue date d’Elkayam et de Cohen, Abergel a rencontré les étudiants de Xavier, établissant un pont entre deux histoires distinctes de marginalisation et de résistance. Cohen a filmé cette visite pour un documentaire en cours consacré à la vie d’Abergel, saisissant le moment où « l’axe Jérusalem-Maroc » rencontrait le sud des États-Unis.
Cohen a également contribué à la création d’une exposition numérique marquant le centenaire du Louisiana Weekly, journal historique de la communauté noire de la ville, en participant aux recherches dans ses archives et à la conception du site. Ce travail l’a plongé dans la mémoire civique du lieu, au cœur de discussions sur la race, la migration et la culture qui lui semblaient à la fois familières et inédites.
À la maison, le processus a été plus discret et plus complexe. Au cours de notre entretien, Elkayam a décrit le sentiment de devenir immigrante pour la première fois, tandis que ses enfants, presque sans s’en rendre compte, devenaient des habitants de La Nouvelle-Orléans. Ils s’adressent désormais principalement à leurs parents en anglais. Ils connaissent les chansons, les défilés, les petits rituels du quartier.
« Ils sont vraiment d’ici », a-t-elle confié. « Ils ont grandi au milieu des parades. Pour eux, c’est ça la fête. »
Le couple dit avoir également constaté une transformation intérieure. La guerre, la distance, les mois passés au Maroc puis à la Nouvelle-Orléans leur ont donné le sentiment de s’être détachés des identités nationales auxquelles ils s’identifiaient autrefois. Jérusalem et la communauté qui s’était formée autour d’eux leur manquent. Ils reconnaissent aussi le soulagement d’évoluer dans un espace où aucune loyauté n’est exigée, et où il est possible d’exprimer à la fois son chagrin et ses critiques.
« Nous ne nous sentons plus Israéliens au sens profond du terme », confie Cohen. « Ce qui compte pour nous aujourd’hui, ce n’est pas le lieu, ce sont les gens. »
Ils ont commencé à se penser comme des Juifs de la diaspora, non pas comme une situation provisoire, mais comme une manière d’habiter le monde.
L’avenir reste incertain. Ils se trouvent actuellement aux États-Unis avec un visa J-1 de chercheurs invités, parrainé par l’université Xavier, mais celle-ci ne dispose pas des moyens nécessaires pour les recruter comme enseignants à temps plein. Sans soutien extérieur pour remplacer la bourse de Bamah, aujourd’hui arrivée à échéance, ils risquent de perdre leur visa et leur droit de séjour.
Pour l’heure, ils continuent d’enseigner, de composer et de tisser des liens, sans savoir combien de temps encore ils resteront à La Nouvelle-Orléans.
« En ce moment, je me sens véritablement comme un migrant juif, au sens le plus fondamental du terme », confie Cohen.
Elkayam apporte toutefois une nuance. Elle en est venue à considérer leur séjour à l’étranger comme un privilège fragile, une parenthèse, une brève occasion temporaire de se reconstruire, tandis que d’autres, en particulier des Mizrahim sans les moyens de partir, restent bloqués.
À la fois reconnaissante et mal à l’aise, elle éprouve parfois de la nostalgie pour la lourde responsabilité qu’elle assumait autrefois à Jérusalem : être présente pour sa communauté, contribuer à préserver son histoire, porter des récits qui, sans cet engagement, risqueraient de disparaître. Depuis La Nouvelle-Orléans, elle s’autorise à se reposer, tout en sachant que l’avenir demeure incertain.
« Peut-être, si Dieu le veut, pourrons-nous continuer ici », dit-elle. « Parce que cette responsabilité, avec ce qu’il impliquait, ne me manque pas toujours. »
la Communauté du Times of Israël !
