Interview

Histoire du sauvetage du dernier roman de l’écrivain yiddish Chaim Grade

Ou comment un manuscrit vieux de plusieurs dizaines d'années que l'on croyait perdu a refait surface et été reconstitué ? « Sans doute le dernier et plus grand roman yiddish »

« Sons and Daughters », de Chaim Grade, a été publié pour la première fois sous forme de feuilleton dans les années 1960 et 1970, dans des journaux yiddish new-yorkais. (YIVO ; Alfred. A. Knopf via la JTA)

Soixante ans après sa première publication sous forme de feuilleton dans la presse yiddish, et 42 ans après l’acquisition du livre par l’éditeur Alfred A. Knopf, « Sons and Daughters » – le dernier roman du grand romancier yiddish Chaim Grade – sort en librairie cette semaine.

Dire qu’il était « attendu depuis longtemps » serait un doux euphémisme.

Pour que ce roman soit enfin publié en anglais, il aura fallu lever un secret de famille et faire un travail de détective littéraire, sans oublier la nécessaire créativité de son traducteur et de ses éditeurs.

Le résultat, un livre tentaculaire de plus de 600 pages sur l’histoire d’un rabbin dans la Lituanie des années trente et la destinée de ses enfants, est « sans doute le dernier grand roman yiddish », écrit le critique Adam Kirsch en guise d’introduction. Dans le New York Times, Dwight Garner le qualifie de « livre mélancolique qui se trouve aussi être désespérément, miraculeusement, inlassablement drôle ».

« Nous ne pouvions pas le laisser disparaitre. Il fallait que ce soit là », déclare la traductrice du livre, Rose Waldman, dans une interview. « Il était important que les anglophones puissent le lire. »

C’est en 2015 que Waldman a été recrutée pour traduire un manuscrit qui avait déjà connu milles vies, de la machine à écrire de Grade aux pièces encombrées de son appartement du Bronx, en passant par les limbes du droit des successions.

Décédé en 1982 à l’âge de 74 ans, Grade était très apprécié mais loin d’avoir la notoriété de son rival yiddish, Isaac Bashevis Singer. Ce qui aura sans doute été son plus grand succès – « Rabbis and Wives », inspiré de ses souvenirs de la Vilnius de sa jeunesse, pieuse, juive et disparue – n’aura paru en anglais que l’année de sa mort. Ses mémoires, « My Mother’s Sabbath Days », le sera quatre ans plus tard.

En 1983, Knopf a signé un contrat avec la veuve de Grade, Inna Hecker Grade, pour ce qui s’appelait alors « La maison du rabbin ». Connue pour le sérieux avec lequel elle protégeait l’oeuvre de son mari, Inna a travaillé avec un traducteur et les éditeurs sur quelques chapitres du livre avant de prendre ses distances et de se murer dans un silence têtu. Jusqu’à sa mort en 2010, elle opoosera une fin de non-recevoir aux éditeurs et universitaires qui voulaient accéder aux manuscrits, à la correspondance ou aux travaux laissés en suspens par Grade.

Les Grade n’ayant pas d’héritiers, en 2013, l’administrateur public du Bronx a nommé l’Institut YIVO pour la recherche juive et la Bibliothèque nationale d’Israël exécuteurs testamentaires de la succession Grade, et YIVO a hérité de tous ses papiers. La chasse au trésor qui s’en est suivie a donné lieu à la découverte, en 2014, d’un manuscrit en yiddish de 148 pages en lequel Waldman a cru reconnaitre le roman achevé qui s’appellera plus tard « Sons and Daughters ».

Après un an de travail, la traductrice se rend compte que le roman est en fait incomplet. Selon des documents découverts par Yehuda Zirkind, alors étudiante à l’Université de Tel Aviv, elle avait travaillé sur ce que Grade destinait à être le premier tome d’un ouvrage qui en compterait deux.

Pour retrouver et reconstituer le deuxième volume, il faudra se plonger dans les archives du YIVO, où Waldman découvre d’autres chapitres que Grade avait publiés sous forme de feuilleton dans les journaux yiddish Tag-Morgn Zhurnal et Forverts entre 1965 et 1976. Waldman se met au travail pour traduire ces épisodes et les assembler dans l’opus qui vient d’être publié.

Une fin heureuse ? Pas tout à fait – en fait, « Sons and Daughters » n’a pas de fin. A la mort de Grade, la saga est inachevée. Huit ans après sa découverte du manuscrit original, Waldman se plonge une nouvelle fois dans les archives numérisées de YIVO et y découvre un projet dactylographié de Grade esquissant ses idées de conclusion. Elle inclut ces pages dans une note du traducteur.

La machine à écrire de Chaim Grade, conservée dans l’état où elle a été retrouvée, à la mort de l’auteur yiddish en 1982, fait partie de la collection du YIVO. (New York Jewish Week)

Terminé ou non, « Sons and Daughters » est le récit tolstoïen vibrant de ce que Kirsch appelle « une famille aux prises avec le sens de la judéité au XXe siècle ». Le pieux rabbin d’une petite ville, Sholem Shachne Katzenellenbogen, est tourmenté par les choix de ses enfants : un de ses fils a fui en Suisse, où il étudie la philosophie laïque et a épousé une chrétienne ; un autre aspire à rejoindre les « halutzim » sionistes et laïcs qui s’installent en terre d’Israël. Ses filles aussi semblent avoir respiré l’air de la modernité et se rebellent contre les tentatives de mariage arrangé comme à la perspective de vies circonscrites à la condition d’épouse de rabbin.

Grade (prononcé GRAH-deh), dont la mère et la première femme ont été tuées par les nazis, a fui sa ville natale de Vilnius en 1941 pour se rendre à Moscou, où il a rencontré Inna. Tous deux arrivent à New York en 1948.

Même si Grade avait quitté l’orthodoxie pour sa carrière littéraire, il ne pouvait s’empêcher de revenir dans ce monde anéanti pendant la Shoah. En recréant ce monde – et en montrant comment il était sous la pression de la modernité et de l’antisémitisme avant même la montée du nazisme – Grade était déterminé, comme il l’a écrit à un ami, à « immortaliser la grande génération que je connaissais ».

Dans une interview via Zoom avec Waldman et l’éditeur du livre, Todd Portnowitz, nous avons évoqué la question de la traduction d’un styliste admiré, la façon dont ses souvenirs ont influencé son écriture ou encore en quoi l’histoire d’une famille juive fracturée par la foi et l’étendue des possibles était aujourd’hui encore d’actualité.

L’interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.

J’aimerais tout d’abord vous poser une question sur la traduction d’un écrivain de la stature de Grade, mais d’abord, Rose, j’aimerais vous demander comment vous êtes devenue traductrice de yiddish.

Rose Waldman : Je suis de langue maternelle yiddish, parce que je suis née hassidique. Le yiddish est ma langue maternelle. J’ai commencé à faire de la traduction à l’université, et j’ai adoré ça, et je me suis tout simplement lancée.

Traduire l’œuvre de Chaim Grade était pour moi un rêve. Quand on me l’a proposé, j’ai eu du mal à y croire. Je n’arrêtais pas de harceler Jonathan Brent [le directeur exécutif de l’Institut YIVO] et de lui demander : « Quoi de neuf avec la succession ? » Et du jour au lendemain, on me fait cette proposition. C’est un grand honneur pour moi.

Y a-t-il eu des difficultés particulières pour rendre la voix de Grade ?

Waldman : Pas seulement avec Grade, avec tous les écrivains yiddish, les loshn-koydesh, les mots hébreux, sont très souvent utilisés de manière interchangeable. Comment le rendre en anglais ? Grade était très savant. Il avait été formé dans une yeshiva, il utilisait beaucoup des mots et versets de la Bible. J’ai essayé d’en conserver la saveur et, dans certains cas, nous avons fini utilisé des mots hébraïques, translittérés.

Mais je dirai que le yiddish de Grade m’est très familier. Il utilisait ce que nous appellerions dans notre communauté un yiddish haï, intime, proche. Il n’était pas hassidique mais Litvak, mais son yiddish m’a tout de suite parlé.

Rose Waldman est la traductrice et Todd Portnowitz est l’éditeur de « Sons and Daughters », publié pour la première fois en anglais. (Alfred A. Knopf via la JTA)

Le livre a dû être reconstitué à partir du manuscrit original, de chapitres parus dans la presse yiddish, des notes de Grade. Todd, quelle difficulté y a-t-il à éditer un livre comme celui-ci, à faire en sorte qu’il soit cohérent et fidèle à ce que voulait l’auteur ?

Todd Portnowitz : Vous savez, de nombreux rédacteurs en chef ont abordé ce sujet au fil des ans. Ash Green l’a racheté dans les années 80. Il a migré vers Altie Karper, qui dirigeait Schocken, puis est venu me voir en 2022, alors que Rose avait déjà produit une traduction complète. Ils m’ont contacté parce que j’avais fait beaucoup de travail de traduction. Je ne connais pas le yiddish, mais ils ont pensé que je pourrais peut-être jeter un coup d’œil à ce brouillon avec Rose et le peaufiner.

Pour les personnes qui ne savent pas précisément ce que fait un éditeur, pourriez-vous nous expliquer le processus ainsi que votre relation de travail avec Rose et le texte ?

Portnowitz : Rose et moi avons été en contact étroit ces deux dernières années : nous avons travaillé ensemble sur ces pages. Je l’ai abordé de la même manière que j’aborderais ce que j’appelle la troisième ébauche d’une traduction. Vous avez ce premier jet où vous vous en tenez à l’original, vous traduisez tel quel. Vient alors le deuxième jet, pour retravailler la langue, tout en gardant un oeil sur l’original pour vous assurer que tout est exact. Et enfin vient le troisième jet, le moment de couper le cordon ombilical avec le texte original et de s’assurer qu’il fonctionne bien en anglais. Je me suis borné à suggérer à Rose de retourner certaines phrases, pour qu’elles soient fluides.

C’est vraiment un plaisir de faire partie de l’histoire de Grade. Je suis venu à lui en pur novice et j’en ressors plein d’admiration pour sa littérature, tout son projet.

Waldman : Sans le montage de Todd, on serait loin du résultat auquel nous sommes parvenus. C’est tellement plus délié et beau.

Pourquoi la note introductive est-elle si importante ? Pourquoi recommanderiez-vous à un lecteur de 2025 de lire ce livre écrit dans les années 1960 et 1970 à propos du monde des années 1930 ?

Waldman : Tout ce qu’il a écrit reste d’une incroyable pertinence – surtout, bien sûr, pour la communauté juive religieuse, parce qu’ils sont aux prises avec les mêmes problèmes que ses personnages et ses histoires. Mais on y parle aussi de la famille, et du moment où les enfants prennent des directions très différentes, ou quand des choses auxquelles vous ne vous attendiez pas se produisent ou encore les problèmes universels : la maladie, les rivalités frères/sœurs, cet oncle que vous n’aimez pas. Et à l’évidence, les tropes antisémites sont eux aussi toujours d’actualité. On a beau se dire que c’était les années 1930 et que l’on vit dans un tout autre monde, mais pas vraiment.

Portnowitz : Si l’on fait abstraction de la Lituanie, du judaïsme de l’époque, de tout le contexte, cela reste un livre sur les relations humaines, les relations interpersonnelles, les enfants qui font leur vie, essaient de gagner de l’argent et trouver des réponses spirituelles. Je crois qu’ils sont tous à la recherche de l’épanouissement, chacun à sa manière.

Le sionisme occupe par ailleurs une grande partie de ce livre. Le plus jeune fils veut aller en Palestine. Et la façon dont cela était perçu, à l’époque, avant la guerre, n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Le père est consterné que son fils parte là-bas.

Waldman : Je crois qu’il était très doué pour comprendre les gens et saisir ces choses infimes qui font vibrer certaines personnes. Les descriptions de ses personnages sont souvent très drôles. On se prend à penser: « Ah mais oui, je connais quelqu’un qui est comme ça. »

A votre avis, en quoi la Shoah façonne-t-elle l’approche littéraire de Grade ? Encore une fois, il écrit 30 ans après les faits, il sait ce qui est arrivé à ces communautés, même si cela n’est pas dit dans le livre. Est-ce perceptible dans l’écriture ?

Waldman : Quand j’ai commencé à traduire, j’étais persuadée que ce roman se terminerait avec la Shoah et que les personnages iraient à Auschwitz. Mais cela ne se finit pas ainsi. Plus je traduisais, plus j’avais la conviction que Grade ne parlerait jamais de la Shoah. Mais le spectre de ce qui va advenir est bel et bien là. Il a un vrai poids dans le livre.

« Sons and Daughters » parle d’un monde à tout jamais perdu. De nombreux livres post-Shoah traitent de la Shoah, de la façon dont les gens sont morts et des miraculés, de ceux qui ont survécu. « Sons and Daughters » parle de la façon dont ils vivaient, pas de la façon dont les Juifs sont morts. Personne ne le fait aussi bien que Grade. Et je pense que rien que pour cela, il vaut la peine d’être lu.

Sons and daughters : un roman de Chaim Grade, Rose Waldman (traductrice)
Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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