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Judy Clarke, alors membre de l'équipe de défense de Dzhokhar Tsarnaev, suspecté d'avoir commis l'attentat du marathon de Boston, arrivant au palais de justice John Joseph Moakley pour la phase de détermination de la peine dans le procès de l'attentat de Boston, à Boston, dans le Massachusetts, le 30 avril 2015. (Crédit : Scott Eisen/Getty Images via AFP)
Judy Clarke, alors membre de l'équipe de défense de Dzhokhar Tsarnaev, suspecté d'avoir commis l'attentat du marathon de Boston, arrivant au palais de justice John Joseph Moakley pour la phase de détermination de la peine dans le procès de l'attentat de Boston, à Boston, dans le Massachusetts, le 30 avril 2015. (Crédit : Scott Eisen/Getty Images via AFP)

Judy Clarke, qui défend les « pires des pires », représente le tireur de Pittsburgh

L’avocate reconnaît la culpabilité de son client Robert Bowers, accusé du massacre de 2018 à la synagogue Tree of Life, mais se bat pour lui éviter la peine capitale

PITTSBURGH (Pittsburgh Jewish Chronicle via JTA) — Quand Judy Clarke a pris la parole pour la première fois devant le jury qui déterminera le sort qui sera réservé à l’homme accusé d’avoir été à l’origine du massacre perpétré dans la synagogue Tree of Life, elle n’a pas nié la lourde responsabilité de son client.

En réalité, elle a exprimé sa sympathie à l’égard des victimes et de leurs familles.

Me Clarke, 71 ans, a commencé sa plaidoirie en reconnaissant l’horreur de cette journée du 27 octobre 2018 – et celle du temps qui a passé depuis.

« La tragédie qui nous rassemble aujourd’hui dans cette salle », a-t-elle dit d’une voix douce, quoique ferme, est « presque incompréhensible ». « Elle est inexcusable… Onze vies ont été prises, d’autres ont été brisées. Les pertes, le malheur qui ont suivi sont incommensurables. »

Elle a indiqué qu’il n’y avait « aucun désaccord, aucun doute » sur l’identité de l’auteur de la tuerie. C’est « l’homme assis à cette table », a-t-elle ajouté en parlant de son client. « Il a ouvert le feu sur tous les hommes et toutes les femmes qu’il pouvait voir et, ce faisant, il en a blessé d’autres – dans un lieu que tous considéraient comme sacré. »

Me Clarke est devenue l’avocate de Robert Bowers en décembre 2018, après la demande émise par ce dernier de bénéficier des services d’un avocat commis d’office spécialisé dans les dossiers impliquant la peine de mort. Il doit répondre de 63 chefs d’accusation en lien avec l’attaque dont il s’est rendu coupable, commise contre les congrégations Tree of Life, New Light et Dor Hadash. Un grand nombre de ces chefs d’accusation sont passibles de la peine capitale.

Photo du permis de conduire de Robert Bowers, meurtrier présumé de la synagogue de Pittsburgh. (Crédit : Département des transports de Pennsylvanie)

Pendant le procès, Me Clarke ne tentera pas de convaincre les membres du jury de l’innocence de son client. La « victoire », pour l’équipe de juristes en charge de la défense de l’accusé, sera d’éviter à ce dernier la peine de mort au profit d’une peine de prison jusqu’à la fin de sa vie.

Me Clarke a une grande expérience devant les tribunaux et elle est connue pour avoir défendu ce que certains appellent « le pire du pire ». Parmi ses anciens clients, Susan Smith, qui avait tué ses deux jeunes fils en les noyant dans un lac de Caroline du sud ; Theodore Kaczynski, l’Unabomber ; Buford Furrow, un suprématiste blanc qui avait ouvert le feu dans un centre communautaire juif dans une banlieue de Los Angeles en 1999 ; Eric Rudolph, qui avait posé une bombe dans le Centennial Olympic Park d’Atlanta au cours des Jeux Olympiques d’été, en 1996 et Dzhokhar Tsarnaev, auteur d’une attaque à la bombe au marathon de Boston.

A l’exception de Tsarnaev — dont le dossier fait l’objet d’un appel – Me Clarke est parvenue à éviter une condamnation à la peine de mort pour tous ces clients, réussissant à négocier une peine ou à convaincre le jury que certaines circonstances atténuantes, comme la maladie psychiatrique, interdisaient l’imposition de la peine capitale.

L’équipe de Me Clarke a tenté, en vain, de négocier un accord portant sur une peine de prison à vie en échange d’aveux de culpabilité de la part de Bowers. Quatre ans et demi après la pire attaque antisémite de toute l’histoire américaine, le processus de sélection du jury a donc commencé le 24 avril et les premiers témoins se sont présentés à la barre en date du 30 mai.

« Ce n’est pas un cas de meurtre simple », a dit Me Clarke au jury lors de sa première allocution. Les charges fédérales – qui comprennent notamment l’obstruction au libre exercice des croyances religieuses entraînant la mort – doivent être prouvées en démontrant que l’accusé avait nécessairement l’intention de commettre ces crimes en particulier, a-t-elle noté.

Elle a reconnu que ce qu’avait fait son client, en cette journée du 27 octobre 2018, est « répréhensible » et « dévoyé » et elle a rappelé ses virulentes publications anti-juives sur les réseaux sociaux et autres diatribes antisémites. Mais elle a aussi fait le portrait d’un homme « calme » et « socialement maladroit, un homme qui n’a que peu d’amis ». Il n’a pas vécu seul avant l’âge de 44 ans, a-t-elle précisé, et sa famille considérait qu’il « était plus probable qu’il se suicide plutôt qu’il n’en vienne à tuer les autres ».

Il est clair que Me Clarke a été horrifiée par les actes de son client. Il est également clair qu’elle est bien déterminée à faire respecter ses droits, et à faire en sorte que le juge et le jury appliqueront fidèlement la règle de droit.

« Judy est l’une des meilleures avocates que j’ai été amenée à croiser », a expliqué Laurie Levenson, professeure à la Loyola Law School à Los Angeles et ancienne procureure fédérale. « Elle travaille incroyablement dur. Elle passe le temps nécessaire avec ses clients. Elle ne croit pas en la peine de mort et elle se consacre à la défense d’individus qui sont … Elle, elle vous parlerait du ‘Voyage des Damnés’. »

La police à la synagogue Tree of Life sur Wildins Avenue, dans le quartier de Squirrel Hill à Pittsburgh, dans l’État de Pennsylvanie, le 27 octobre 2018. (Crédit : AP/Gene J. Puskar)

Selon Levenson, qui connaît Me Clarke depuis trente ans, cette avocate est « honnête » et d’une « grande humilité ».

« Elle n’est pas contre les victimes », a-t-elle souligné. « Je pense qu’elle est en réalité très touchée par la tragédie qui est survenue. Mais elle a une mission à remplir qui est d’essayer de sauver la vie de son client. Et elle le fait avec intégrité. »

Les deux femmes se sont rencontrées pendant l’affaire de l’Unabomber, quand Me Clarke représentait Kaczynski lors de son procès et que Levenson intervenait à titre d’experte juridique sur CBS. Kaczynski avait refusé, dans un premier temps, une négociation de peine qui l’aurait condamné à la prison à vie parce qu’il ne voulait pas reconnaître ses problèmes psychiatriques.

« Elle avait là un client très difficile, un client qu’un grand nombre d’avocats auraient sans doute lâché », s’est souvenue Levenson. « Et elle a été capable de le convaincre d’accepter cette négociation de peine, ce qui lui a probablement sauvé la vie. »

Le frère de Ted Kaczynski, David Kaczynski, a rendu hommage à Me Clarke pour sa capacité à percevoir l’humanité chez les autres – même chez les auteurs d’indicibles atrocités.

« Elle a un très bon cœur, elle a de très bonnes intentions », a-t-il dit. « Je pense qu’elle se préoccupe vraiment de ses clients. Je pense qu’elle ressent un engagement presque inconditionnel à l’égard de leur humanité. Ce qui a beaucoup compté pour moi, bien sûr, parce que même si je pleure ce qu’a pu faire mon frère lorsqu’il s’en est pris à d’autres, pour autant je l’aime toujours. C’est mon frère. »

« Et c’est un véritable travail d’équilibriste de représenter un client qui a déjà clairement de graves problèmes personnels »,  a-t-il ajouté. « Ted était un solitaire. Il était très timide. C’était très difficile pour lui de créer un lien avec autrui. Et dans cette inextricable situation, Judy a su être là pour lui – et je pense que c’est aussi quelque chose qui a été très important pour Ted, le fait d’avoir un soutien, un lien humain à ce moment de crise dans sa vie. »

Ted Kaczynski, l’Unabomber, au centre, à sa sortie d’une Cour fédérale, à Helena, dans le Montana, le 21 juin 1996. (Crédit : AP Photo/Elaine Thompson)

David Kaczynski a suivi la carrière de Me Clarke et il dit continuer à être impressionné « par son professionnalisme et son sens de l’humilité ».

« Je pense que la formation à cette profession privilégie strictement l’analyse et la contradiction », a-t-il indiqué. « Et, d’une certaine manière, elle travaille dans cet environnement en sachant préserver son humanité, alors même qu’elle tente de faire prendre conscience aux autres de l’humanité d’autrui – de celle d’un individu dont le seul droit à vivre est remis en question à ce moment-là. »

Certains mettent en doute le principe même d’une défense zélée en faveur de l’auteur d’un crime de haine. Mais Levenson insiste : ce principe est déterminant.

Le système judiciaire est « mieux servi » lorsque des accusés risquant la peine capitale bénéficient d’une défense de grande qualité, a expliqué Levenson, parce que « c’est précisément dans ce genre de cas – où les gens s’investissent fortement au niveau émotionnel – que nous pouvons faire des erreurs ».

En plus d’être ancienne procureure, Levenson a créé le Loyola Project for the Innocent, qui s’efforce de faire sortir de prison les détenus condamnés pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.

« J’ai moi-même pu me rendre compte – de mes propres yeux – qu’il y a un nombre incroyable d’avocats qui non seulement estiment que leur client est coupable, mais qui pensent qu’il doit être sanctionné le plus sévèrement possible, qu’il n’y a rien qui puisse être dit pour le défendre », a déploré Levenson. « Vous et moi savons très bien qu’un dossier ne s’arrête pas là et que même des gens qui ont commis de terribles crimes peuvent avoir d’autres aspects – dans leur vie – que le système judiciaire doit être amené à prendre en considération. »

« Dans notre système, nous sommes censés réfléchir à chaque cas, à chaque individu, aux faits, et pas seulement déterminer la culpabilité d’un individu mais aussi ce qui doit lui arriver », a-t-elle ajouté. « Et ça fonctionne bien quand vous avez un avocat qui ne se contente pas de faire semblant – et une chose est certaine concernant Judy : elle ne fait pas semblant. Ainsi, je pense que le public place davantage sa confiance dans le verdict. Tant qu’un avocat agit avec honnêteté, de manière intègre, cela restera toujours préférable de faire appel à cet avocat dévoué. »

Le massacre survenu dans la synagogue Tree of Life a « été tout simplement une terrible, terrible, terrible tragédie », a déploré Levenson, elle-même juive. « Me Clarke fera de son mieux pour ne pas perdre de vue le dossier. En d’autres termes, elle ne se focalisera pas sur les gros messages mais sur cet individu et sur toutes ses circonstances atténuantes. »

Jon B. Gould, doyen de la School of Social Ecology à l’université de Californie-Irvine, a fait des recherches sur les avocats spécialisés dans les dossiers impliquant une possible condamnation à mort. En 2019, aux côtés de Maya Pagni Barak, il a publié Capital Defense: Inside the Lives of America’s Death Penalty Lawyers (La défense de la peine capitale : Dans la vie des avocats américains spécialisés dans la peine de mort), un livre basé sur de nombreux entretiens et qui offre un aperçu sur les raisons poussant certaines avocats à volontairement défendre un individu coupable de crimes monstrueux.

Les avocats de la défense de l’Unabomber, Quinn Denver, deuxième à gauche, et Judy Clarke, à droite, quittant la Cour fédérale de Sacramento, en Californie, le 5 janvier 2018. (Crédit : Mike Nelson/AFP)

« Ce sont des avocats peu ordinaires », a commenté Gould. « Ils ont en réalité une personnalité inhabituelle parce qu’ils défendent, dans de nombreux cas, ce qui est parfois qualifié de ‘pire du pire’. »

Il y a différentes motivations qui viennent expliquer cette détermination à intervenir dans de tels dossiers, a expliqué Gould. Certains avocats sont de farouches opposants à l’idée d’un meurtre commis avec l’approbation de l’État. Pour d’autres, « c’est l’excitation du défi posé par ce que la loi a de plus compliqué ».

D’autres spécialistes des dossiers impliquant une éventuelle condamnation à la peine capitale recherchent « le prestige professionnel » et d’autres, encore, le font par appât du gain – ce genre de défense étant mieux rémunérée que des affaires plus simples – a expliqué Gould. D’autres le font par conviction religieuse.

« Cela s’inscrit dans un contexte plus large : aucun de ces avocats ne considère les faits comme autre chose qu’une horrible tragédie », a souligné Gould. « J’ai également constaté que nombre d’entre eux éprouvent une grande sympathie pour les membres de la famille des victimes. Ils ne regardent pas ces affaires en se disant que ce n’est pas grave. Ils pensent que ce qui est arrivé à la famille de la victime est quelque chose d’horrible, mais ils regardent aussi l’accusé et pensent, comme l’un d’entre eux me l’a dit, que ‘personne n’arrive sur le banc des accusés sans qu’il lui soit arrivé quelque chose d’horrible au préalable’. »

« Les affaires de peine de mort sont vraiment, vraiment, vraiment difficiles pour les avocats de la défense », a ajouté Gould. « C’est un travail très pénible. Les preuves qu’ils doivent examiner sont horribles. Nombre d’entre eux souffrent de stress post-traumatique. »

Alors que de nombreuses personnes « regardent les avocats de la défense et pensent qu’il doit y avoir quelque chose qui ne va pas chez eux », Me Gould a déclaré qu’il était essentiel de se rappeler « qu’ils remplissent une fonction très importante dans le système de justice pénale qu’aucun d’entre nous ne voudrait jamais avoir à remplir ».

« Cela ne veut pas dire que nous n’éprouvons aucune sympathie pour les victimes », a-t-elle souligné.

« Personne ne mérite ce qui s’est passé dans ces affaires. Mais si nous croyons en l’État de droit, il faut qu’il y ait des avocats spécialisés dans la défense de la peine capitale. Et nous devons respecter le travail qu’ils accomplissent, car c’est ce que signifie vivre dans un système d’État de droit et pas simplement dans un système où l’on exécute des gens sur la place publique sans leur donner la possibilité d’être défendus. »

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