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  • Le rabbin Golan Ben-Chorin et l'évêque Malkhaz Songulashvili s'embrassent dans la cathédrale de la paix. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)
    Le rabbin Golan Ben-Chorin et l'évêque Malkhaz Songulashvili s'embrassent dans la cathédrale de la paix. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)
  • La cathédrale de la paix de Tbilissi abrite une église, une synagogue et une mosquée dans un ancien entrepôt. (Crédit : Nano Saralishvili/via JTA)
    La cathédrale de la paix de Tbilissi abrite une église, une synagogue et une mosquée dans un ancien entrepôt. (Crédit : Nano Saralishvili/via JTA)
  • Des personnes se rassemblent lors de l'inauguration d'un rouleau de la Torah à la cathédrale de la paix à Tbilissi. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)
    Des personnes se rassemblent lors de l'inauguration d'un rouleau de la Torah à la cathédrale de la paix à Tbilissi. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)
  • Des membres du clergé de la cathédrale de la paix et de ses inspirations, notamment la Maison de l'Un à Berlin, vus à l'extérieur du complexe à Tbilissi. (Crédit : Nano Saralishvili/via JTA)
    Des membres du clergé de la cathédrale de la paix et de ses inspirations, notamment la Maison de l'Un à Berlin, vus à l'extérieur du complexe à Tbilissi. (Crédit : Nano Saralishvili/via JTA)

La cathédrale de la paix pourrait aider à sauver la communauté juive de Tbilissi

Un lieu de culte inter-confessionnel recherche l’unité dans une Géorgie de plus en plus divisée ; l’évêque affirme que son projet est tellement fou qu’il pourrait bien fonctionner

TBILISI, Géorgie (JTA) – Un coup de shofar, des cloches d’église et un appel à la prière musulmane ont marqué le début de l’office dimanche à la cathédrale de la paix de Tbilissi, en Géorgie, par une chaude journée de juin.

Les fidèles ont pu apprécier l’encens, un feu rituel et les sermons d’un rabbin, d’un pasteur et d’un imam. L’office s’est terminé par l’inauguration d’une Torah, tout juste arrivée de Haïfa, dans la synagogue, l’un des trois lieux de culte réunis sous un même toit dans le cadre d’une expérience idéaliste, voire chimérique, de coopération inter-confessionnelle.

Il s’agissait du point culminant d’un week-end exceptionnel dans l’ancien entrepôt qui abrite désormais la cathédrale de la paix. Les premiers offices ont eu lieu simultanément dans la mosquée, Masjid as Salaam, et dans la synagogue, Beit Knesset HaShalom.

Alors que l’antisémitisme et l’islamophobie ne cessent d’augmenter en Géorgie, la cathédrale de la paix est un symbole de « possibilités ». Parfois appelée « projet de paix », elle est la réponse de l’évêque Malkhaz Songulashvili à une série d’incidents antisémites, anti-musulmans et homophobes survenus entre 2013 et 2015 dans cette ancienne république soviétique.

Malkhaz Songulashvili, évêque métropolitain de l’Église évangélique baptiste de Géorgie et professeur de théologie comparée à l’université d’État Ilia de Tbilissi, explique ce « projet de paix » comme une façon de « répondre à la laideur par la beauté. »

Il a transformé son église en un bâtiment abritant des espaces de culte pour les trois confessions abrahamiques, ou monothéistes. En plus de la mosquée, de la synagogue et de l’église, il y a un espace dédié au dialogue inter-confessionnel, ainsi qu’une bibliothèque inter-confessionnelle qui accueille les enfants et les adultes.

« J’espère que nous apprendrons de nos expériences spirituelles respectives et que nous nous pousserons mutuellement à élargir notre compréhension de l’être humain, de la croyance et de notre appartenance à cette belle planète », a déclaré l’évêque Songulashvili.

On y trouve également un espace particulier pour la communauté juive libérale naissante de Tbilissi.

« Il est vraiment difficile de trouver ici autre chose que le Mouvement  Habad Loubavitch ou des synagogues orthodoxes si l’on cherche à s’intéresser au judaïsme », a déclaré Veronika Ferdman, qui apporte sa contribution dans plusieurs organisations juives à Tbilissi, où elle étudie.

La communauté juive de Géorgie remonte à 2 600 ans en arrière. Riche et diversifiée, elle est actuellement fracturée et en déclin, les Juifs n’ayant cessé d’émigrer par vagues vers Israël depuis les années 1970. Alors que la population juive comptait autrefois 80 000 personnes, et cinq synagogues dans la seule ville de Tbilissi, il ne reste aujourd’hui environ que 3 000 Juifs en Géorgie, rendant la communauté de fidèles de plus en plus fragile et âgée.

Des personnes se rassemblent lors de l’inauguration d’un rouleau de la Torah à la cathédrale de la paix à Tbilissi. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)

La communauté non orthodoxe émergente, dirigée par de jeunes Géorgiens et quelques expatriés d’Angleterre et des États-Unis, n’a été acceptée par aucune des deux congrégations orthodoxes restantes ni par le Habad local – l’avant-poste du mouvement hassidique mondial. La communauté orthodoxe n’a pas participé à l’inauguration de la Torah de la cathédrale de la paix et ne s’est pas engagée dans le travail de l’évêque Songulashvili.

Au carrefour de l’Europe et de l’Asie, bordée par les montagnes du Caucase et la mer Caspienne, la Géorgie a résisté à la menace constante d’une invasion par les Mongols, les Ottomans, les Perses, les Russes entre autres, en raison de sa localisation stratégique. Comme l’Ukraine, la Géorgie aspire à entrer dans l’Union européenne et à adhérer à l’OTAN ; elle observe, avec inquiétude, l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Selon la croyance populaire, les Juifs sont arrivés en Géorgie au VIe siècle avant Jésus-Christ, après la destruction du Premier temple. Les Juifs figurent en bonne place dans la légende de la fondation de l’Église orthodoxe géorgienne, qui est centrée sur l’arrivée du christianisme dans la région par l’intermédiaire d’une femme juive. Ni ashkénazes ni séfarades, ils sont fièrement géorgiens, avec leurs propres traditions et coutumes. Les influences séfarades sont arrivées beaucoup plus tard, par l’intermédiaire de l’Empire ottoman au XVIIe siècle, et les Juifs ashkénazes de Russie ne sont arrivés qu’au XIXe siècle.

Les Géorgiens sont fiers de l’accueil qu’ils réservent à la communauté juive du pays et célèbrent une histoire remarquable par son absence d’horribles explosions de violence antisémite, fréquentes dans la région. Mais Ran Gidor, dont le mandat d’ambassadeur d’Israël en Géorgie a pris fin au début du mois de juillet, craint que la montée de l’antisémitisme en Géorgie ne mette fin à la relation chaleureuse que les Juifs ont partagée avec leurs voisins jusqu’à présent.

La grande synagogue géorgienne, construite dans les années 1800, et utilisée jusqu’à aujourd’hui par la communauté juive de Tbilissi. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

En 2013, des hooligans ont brisé une menorah de Hanoucca en cours d’allumage sur une place publique. Les témoins du meurtre en 2018 d’un militant juif géorgien des droits de l’Homme se souviennent d’insultes antisémites criées par les assaillants. Les enfants juifs ne se sentent plus à l’aise lorsqu’ils portent une kippa dans la rue ; de plus, au cours des deux dernières années, des membres du clergé de l’église orthodoxe géorgienne – la religion dominante du pays – ont prononcé ce que Gidor appelle des « sermons ouvertement antisémites », qui sont disponibles sur YouTube.

Bien qu’il ne pense pas que le problème soit encore ingérable, il affirme que »si cela continue ainsi, alors ça deviendra un réel problème d’ici une dizaine d’années ».

Gidor a qualifié le projet de l’évêque Songulashvili de « courageux » ; pendant son mandat, l’ambassade d’Israël a contribué à soutenir financièrement la cathédrale de la paix.

Fondée en 1867 en tant que première église baptiste de Tbilissi, la cathédrale de la paix est l’église mère de l’église évangélique baptiste de Géorgie. Sous la direction de l’évêque Songulashvili, la cathédrale de la paix a adopté à plusieurs reprises des positions impopulaires en faveur des femmes et des minorités opprimées, ce qui lui a valu d’être harcelée, si ce n’est pire. L’évêque a ordonné des femmes comme diacres, prêtres et évêques, et a offert l’hospitalité et le refuge aux communautés musulmanes. Il embrasse également la communauté LGBTQ+ dans un pays où ce soutien peut être passible d’une condamnation à mort.

L’évêque Songulashvili, autrefois archevêque de l’Église baptiste de Géorgie a payé le prix fort pour ses opinions ; il a été rétrogradé en 2013 au rang d’évêque métropolitain de Tbilissi en raison de ses prises de position contre l’homophobie et l’islamophobie.

Le rabbin Golan Ben-Chorin et l’évêque Malkhaz Songulashvili s’embrassent dans la cathédrale de la paix. (Crédit : Nano Saralishvili/ via JTA)

Avec ses sandales de marque aux pieds, sa longue barbe blanche et ses cheveux tirés en queue de cheval, l’évêque ressemble étrangement à Dumbledore, le sorcier avunculaire d’Harry Potter. Il se qualifie lui-même de « fou » pour ses prises de position et recherche des « fous » partageant ses idées. Il a été ravi de trouver un pasteur en Allemagne, Gregor Hohberg, qui a lancé un modèle similaire, connu sous le nom de The House of One, à Berlin en 2011, avec des partenaires juifs et musulmans.

La cathédrale de la paix et la House of One ont travaillé en étroite collaboration : c’est la House of One qui a fourni la Torah, apportée par le rabbin Golan Ben-Chorin, un rabbin réformé de Haïfa qui dirige la filiale israélienne de la House of One, appelée le Garden of One.

« Ce dont nous sommes témoins n’est pas anodin », a déclaré le rabbin Ben-Chorin, faisant référence à la cathédrale de la paix pendant son sermon. « C’est la vision d’un monde meilleur ».

Lela Tsitsuashvili fait partie de ceux qui travaillent à la préservation de l’héritage juif de la Géorgie. Conservatrice à la Galerie nationale de Tbilissi, formée au musée d’État de l’Ermitage en Russie (l’un des plus grands musées d’art du monde) et juive géorgienne élevée pendant l’ère soviétique, elle a toutes les qualifications requises pour ce travail. Elle a écrit sa thèse sur le Géorgien juif Shalom Kobashvili, un artiste autodidacte qui a peint des souvenirs de la communauté juive de son enfance. Aujourd’hui, elle tente de préserver ce qui reste.

Elle est l’un des six gardiens, ou shamashim, de la Torah à Beit Knesset HaShalom, qui se trouve dans la cathédrale de la paix. Ensemble, ils travaillent actuellement à la rédaction d’une charte pour la synagogue, afin de déterminer comment elle sera utilisée.

La cathédrale de la paix de Tbilissi abrite une église, une synagogue et une mosquée dans un ancien entrepôt. (Crédit : Nano Saralishvili/via JTA)

« C’est une chance incroyable de participer à ce miracle », a déclaré Tsitsuashvili, qui a également participé à la havdalah, la prière clôturant le Shabbat, la nuit précédant l’inauguration de la Torah – le premier office de ce type à être organisé dans la synagogue. Sa famille fréquentait, jusque-là, les synagogues orthodoxes lors des fêtes. « C’est un rêve de faire partie d’une communauté aussi inhabituelle ».

Un autre des shamashim est Keti Chikviladze, qui, comme beaucoup de jeunes en Géorgie, a perdu son lien avec les traditions juives de sa famille pendant les décennies de répression soviétique. Son arrière-grand-père maternel était un rabbin géorgien, mais lui et son arrière-grand-mère sont morts pendant l’Holodomor, ou Grande Famine, au début des années 1930, une catastrophe orchestrée par Staline. Chikviladze connaissait peu l’histoire de sa famille jusqu’à ce qu’elle participe à un voyage de Taglit en Israël lors duquel elle eut un aperçu des coutumes, rituels et pratiques juives.

« C’est comme si j’avais été frappée par une vague », a-t-elle expliqué.

Aujourd’hui, elle est directrice du Hillel Tbilissi et, comme Tsitsuashvili, elle se sent investie d’une mission au sein de la communauté juive de Géorgie. Elle prévoit de rester dans le pays plutôt que d’émigrer en Israël, comme le font la plupart de ses congénères juifs. Jusqu’à la création de la cathédrale de la paix, la section locale de Hillel International – qui gère des centres pour les jeunes juifs dans les universités américaines et dans les villes du monde entier – était l’une des rares voies d’expression juive pour ceux qui ne répondaient pas aux définitions de l’identité juive selon la halacha, ou loi juive, suivie par les congrégations orthodoxes.

Une semaine avant l’arrivée du rouleau de la Torah, un groupe d’étudiants s’était réuni au lac Lisi, qui surplombe la capitale. Des khachapuri – de la pâte feuilletée géorgienne classique fourrée de fromage – ont été mis à disposition accompagnés de boissons. Après quelques instants de détente, ils ont formé un cercle au milieu des arbres pour entamer la havdalah en musique, dirigé par Keti et son mari, Misha Grishashvili, accompagnés de leur jeune fils et de leur fille. Ils ont conclu, comme le font les Juifs du monde entier, par des salutations de shavua tov, « une bonne semaine », chantées en hébreu, en anglais et en géorgien (« Ketili Kvira ») avant de se dépêcher de rejoindre leurs voitures alors qu’un orage commençait à gronder.

Veronika Ferdman avec d’autres membres du Georgian Hillel, au lac Lisi. (Crédit : Johanna Ginsberg/via JTA)

Parmi les étudiants se trouvait Veronika Ferdman, dont le grand-père avait travaillé pour l’Agence juive. Elle est active au sein de nombreuses organisations juives et espère que l’afflux de jeunes Juifs de Biélorussie et d’Ukraine – fuyant la guerre ou le gouvernement autoritaire de Biélorussie – aidera la communauté juive libérale géorgienne à s’organiser plus efficacement. Elle prévoit de partir en Israël, mais pense qu’elle finira par revenir en Géorgie.

Ferdman est pleine d’espoir mais se méfie du projet de l’évêque Songulashvili et s’inquiète de l’impact qu’il aura sur la communauté juive locale. « Nous verrons bien », est tout ce qu’elle s’est permise de dire.

Alors que l’office du dimanche dans l’église touchait à sa fin, les portes de la cathédrale se sont ouvertes. La Torah était sur une table juste à l’extérieur, sous un châle de prière tenu par les shamashim. Le rabbin Ben-Chorin chanta plusieurs versets, puis sorti le rouleau de son étui métallique d’origine séfarade. Les shamashim ont porté le rouleau en procession à travers l’église, en passant par la mosquée et en entrant dans la synagogue, tandis que l’étui passait parmi les fidèles. Pour certains des chrétiens et des musulmans présents, c’était la première fois qu’ils voyaient une Torah.

« Toute cette cérémonie, c’était comme un rêve dont on ne voulait pas se réveiller. Cela a directement touché nos âmes », a déclaré Mustafa Shahin, un partisan musulman de la House of One de Berlin qui n’avait jamais rencontré de rabbin ni vu de rouleau de la Torah auparavant. « Nous partageons tous la même idée, juifs, chrétiens et musulmans : la paix. »

Ted Jonas, l’un des shamashim, un expatrié d’Atlanta, en Géorgie, trouve le projet fascinant. « Ils se sont intégrés et exposés à d’autres religions ; ainsi ils comprennent qu’ils n’ont pas à avoir peur », a-t-il déclaré après l’office.

Salome Kumalashvili, une jeune femme chrétienne qui a assisté à l’inauguration, a déclaré à propos de la cathédrale de la paix : « Je pense que c’est étonnant que des personnes de religions différentes essaient de se parler et d’être amies ». Mais elle a reconnu que l’évêque Songulashvili est un marginal. « La Géorgie est un pays [chrétien] orthodoxe, et pour la plupart des Géorgiens, c’est probablement assez étrange », a-t-elle déclaré. « Mais je trouve cela tellement positif ».

Même si les paroissiens venaient à s’éloigner, l’évêque Songulashvili s’accrochera à ses principes, et à la certitude que – comme il le dit : « je ne suis pas le seul fou qui existe ». « J’ai toujours foi en Dieu et foi en l’humanité. Sans cela, je ne pense pas que je pourrais continuer à vivre dans ce pays. »

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