La complicité des Polonais dans la Shoah fortement sous-estimée – experts
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Dénoncés et morts pour 2 kg de sucre, ou un manteau

La complicité des Polonais dans la Shoah fortement sous-estimée – experts

D’après un article datant de 1970, 200 000 Juifs sont morts aux mains de leurs voisins polonais. Une récente loi pourrait rendre difficile la publication de ces résultats

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Des survivants de la Shoah et des militants à l'ambassade de Tel Aviv lors d'une manifestation organisée le 8 février 2018 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des survivants de la Shoah et des militants à l'ambassade de Tel Aviv lors d'une manifestation organisée le 8 février 2018 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Dans un article datant de 1970, Szymon Datner, historien juif pionnier, estimait que 200 000 juifs étaient morts aux mains des Polonais durant la Seconde Guerre mondiale. En tentant de fuir les wagons à bestiaux et les camps de la mort, ils l’ont trouvé après avoir été remis aux autorités, informés qu’ils se cachaient ou ont été assassinés par leurs voisins polonais.

De 1942 à 1945, selon les calculs de Datner, sur les 250 000 Juifs qui ont tenté d’échapper aux Allemands en Pologne occupée, seuls 10 à 16 % ont survécu.

Lui-même survivant juif de l’Holocauste, Datner devint directeur de l’Institut historique juif de Varsovie et travailla comme historien pour l’Institut de la mémoire nationale de Pologne (IPN). Mais s’il était vivant aujourd’hui, il serait potentiellement poursuivi pour ses découvertes scientifiques.

Le président polonais Andrzej Duda annonce, durant une conférence de presse, qu’il signera la loi controversée sur la Shoah,à Varsovie, le 6 février 2018. (Crédit : AFP / JANEK SKARZYNSKI)

Le 6 février, le président polonais Andrzej Duda a promulgué des amendements à la loi de l’Institut de la mémoire nationale – Commission pour la poursuite des crimes contre la nation polonaise. Parmi ces amendements, figure cette section controversée du projet de loi : « Quiconque prétend, publiquement et contrairement aux faits, que la nation polonaise ou la République de Pologne est responsable ou coresponsable des crimes nazis commis par le Troisième Reich … ou pour d’autres crimes qui constituent des crimes contre la paix, des crimes contre l’humanité ou des crimes de guerre, ou quiconque diminue d’une manière flagrante la responsabilité des véritables auteurs desdits crimes – sera passible d’une amende ou d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans. »

Avec son langage flou, cet amendement pourrait envoyer Datner, un historien respecté qui a travaillé pour l’Institut de la mémoire nationale, directement en prison.

Dans une cinglante tribune publiée après l’annonce du président, l’historien Jan T. Gross a dénoncé la loi, déclarant que, plutôt que de protéger la réputation de la Pologne, son « but ultime est de falsifier l’histoire de l’Holocauste ». Gross a été interrogé à au moins trois reprises sur des déclarations factuelles peu complaisantes concernant les actions des Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur polonais Jan Tomasz Gross, auteur en 2001 du libre « Voisins » sur les meurtres des juifs de Jedwabne par leurs voisins polonais. (Crédit : East News)

Pour être précis, il n’y a pas de débat à avoir sur le fait que les Polonais ont contribué à sauver les Juifs. Plus de 6 700 Polonais – plus que n’importe quel autre pays – ont été honorés par le mémorial de Yad Vashem de Jérusalem en tant que Justes parmi les Nations : des individus qui ont mis en danger leur propre vie pour sauver des Juifs.

Cependant, au cours des dernières années, les chercheurs ont découvert des preuves de plus en plus sombres des interactions entre Juifs et Polonais au cours de la Seconde Guerre mondiale. Et leur travail a été violemment accueilli et totalement rejeté par de nombreux Polonais qui ont l’impression que leurs ancêtres ont agi de manière tout à fait honorable pendant la guerre.

Comme l’histoire de l’Holocauste se situe désormais sur le chemin dangereux de la politisation, le dialogue entre Juifs et Polonais devient de plus en plus difficile. C’est « un sujet qui défie la caractérisation simpliste et qui est chargé d’émotion », a déclaré le Dr Laurence Weinbaum, rédacteur en chef du Journal des affaires étrangères d’Israël. Il a applaudi le travail « courageux » des historiens polonais en découvrant des faits dérangeants.

Une photographie prise durant la déportation des Juifs d’Oswiecim vers les camps de la mort et les ghettos de la région durant l’occupation nazie de la Pologne (Crédit : Centre juif d’Auschwitz)

« Une certaine partie de l’université polonaise s’est distinguée de manière courageuse et franche dans sa façon de traiter la question complexe dont les Polonais confrontaient les desseins allemands pour anéantir ses Juifs.

« L’historiographie atroce qui a émergé de leurs recherches n’a aucun équivalent dans l’Europe post-communiste, et nous a donné un vaste aperçu de l’horrible tragédie qui s’est produite dans la Pologne en temps de guerre », a déclaré Weinbaum.

Les faits

Havi Dreifuss, chercheur à l’Université de Tel Aviv et directeur du centre de recherche de Yad Vashem sur l’Holocauste en Pologne, a récemment déclaré sans équivoque : « Nous savons que des Polonais ont été impliqués dans le meurtre de Juifs à plusieurs occasions.

Des survivants de la Shoah et des militants à l’ambassade de Tel Aviv lors d’une manifestation organisée le 8 février 2018 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Selon le musée de l’Holocauste de Washington, Polonais en uniforme et citoyens individuels ont été complices dans la condamnation à mort de leurs voisins juifs.

« La Pologne a été brutalement occupée par les Allemands … Dans leur plan meurtrier d’exécutions, les forces allemandes ont fait appel à des agences polonaises, telles que les forces de police et les chemins de fer polonais, pour la surveillance des ghettos et la déportation des Juifs. Les Polonais ont souvent contribué à l’identification, à la dénonciation et à la traque des Juifs dans la clandestinité, profitant souvent du chantage associé, et ont participé activement au pillage des biens juifs. »

Il y eut en particulier le massacre notoire de centaines de Juifs enfermés dans une grange en feu à Jedwabne, ainsi que des actes similaires dans d’autres parties du comté de Łomża durant l’été 1941. Dans ces endroits, les Polonais locaux étaient « très impliqués dans le meurtre de leurs voisins juifs », a déclaré Dreifuss.

Plus tard, après la fin de la guerre, dans le cadre de la vague antisémite d’après-guerre qui a balayé l’Europe, il y a eu quelques pogroms en Pologne, dont celui de Kielce, le plus connu. En 1946, les Polonais ont massacré 40 survivants de la Shoah à Kielce et en ont blessé 40 autres. Des centaines ont été tués dans d’autres endroits après la libération de la Pologne, a déclaré Dreifuss.

Mémorial aux victimes du pogrom de Kielce. (Crédit : capture d’écran/autorisation)

« Ces deux événements – des pogroms comme celui de Kielce et les événements du comté de Łomża – ont été perpétrés à des moments et dans des lieux spécifiques », a déclaré Dreifuss. « Les dernières études concernent autre chose : ces dernières années, des chercheurs polonais ont essayé de comprendre ce qui est arrivé aux Juifs qui fuyaient les nazis entre 1942 et 1945 ».

Dreifuss a dit que le premier à se référer à ce phénomène était l’historien polonais-juif Datner, qui a porté à 200 000 le nombre de Juifs ayant péri aux mains des Polonais.

« La recherche actuelle montre qu’ils sont morts non seulement à cause des Allemands mais également en raison de l’implication profonde des Polonais de toutes les franges de la société. Parfois, les Juifs ont été capturés et remis aux Allemands, ou ont été capturés et remis à la police bleue [police polonaise dans la Pologne occupée allemande]. Et certains ont été tués par des Polonais », a déclaré Dreifuss.

Parmi les dizaines de milliers de personnes qui ont tenté de fuir, la plupart ont été tuées et les Polonais étaient très impliqués

« Parmi les dizaines de milliers de personnes qui ont tenté de fuir, la plupart ont été tuées et les Polonais étaient très impliqués », a souligné Dreifuss.

Pourquoi ?

Les motivations des Polonais dans la mort en série ou la dénonciation de leurs voisins juifs étaient variées, a déclaré Dreifuss.

« Ce n’était pas toujours de l’antisémitisme. En de nombreuses occasions, c’était la cupidité, la peur, les querelles, la vengeance. Il y avait beaucoup de raisons différentes », a-t-elle dit. « Vous ne pouvez pas limiter ou résumer les actes des communautés dans les statistiques. Il y avait beaucoup de raisons de nuire aux Juifs ou d’y contribuer. »

L’historien Jan Grabowski découvre que de nombreux Juifs qui s’étaient cachés pour échapper aux nazis ont été massacrés par leurs voisins polonais (Autorisation)

Pour les chercheurs, le spectre intégral des interactions entre Juifs et Polonais est intéressant. La Chasse aux Juifs: trahison et meurtre en Pologne occupée par les Allemands [Hunt for the Jews] de Jan Grabowski en 2013 et Une belle journée ensoleillée de Barbara Engelking en 2016, décrient l’accueil fait aux juifs en quête de refuge dans la campagne polonaise 1942-1945 par leurs voisins polonais.

Tous deux consacrent aussi des chapitres aux Polonais qui ont sauvé les Juifs. Dans son étude, Grabowski relate des documents glaçants sur un résident polonais de Bagienica appelé Przędział, qui a découvert deux Juifs cachés dans la forêt près de chez lui. Basé sur le livre, un article de Guardian dénonçant la nouvelle législation a décrit cette scène : « Après les avoir trahis, Przędział a exigé sa récompense auprès de l’occupant allemand : 2 kg de sucre. Le taux variait. Dans certains endroits, c’était 500 złoty pour chaque juif. Ailleurs, c’était deux manteaux, autrefois portés par les Juifs, pour chaque Juif apporté. » Une description peu flatteuse des efforts de guerre d’un Polonais.

Le livre de Jan Grabowski ‘Hunt for the Jews’ a été publié en anglais en 2013. (Crédit: Autorisation )

M. Grabowski, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, a déclaré au Times of Israël que son travail avait fait l’objet de nombreuses critiques, « bien que généralement fondées sur le rejet des connaissances et non sur la remise en question des faits ».

Parmi d’autres sujets, l’historien a enquêté sur le nombre de Juifs morts aux mains des Polonais.

Grabowski a expliqué que les calculs de Szymon Datner étaient basés sur une « intuition » qu’en 1942, 2,5 millions de Juifs polonais étaient encore en vie en Pologne, dont 10 % tentaient de fuir les ghettos. Seulement 50 000 personnes ont vécu jusqu’à la libération.

Ces chiffres, a déclaré Grabowski, « étaient intuitifs, sans autre recherche que sa propre spéculation. » Des décennies après les calculs de Datner, cependant, une grande équipe de recherche dirigée par Grabowski et Engelking « ont pu confirmer les estimations de Datner », a déclaré Grabowski.

« Ayant étudié, au cours des cinq dernières années, neuf comtés en Pologne, nous avons été en mesure de confirmer que Datner n’était pas loin du compte », a déclaré Grabowski.

La recherche de l’équipe sera publiée en mars dans le recueil en deux volumes, « NUIT sans fin: le sort des Juifs dans certains comtés de Pologne occupée. » Écrit par un groupe de chercheurs du Centre polonais de recherche sur l’Holocauste, il s’agira d’un compte-rendu beaucoup plus détaillé du sort des Juifs dans ces années.

Comme une page web pour le livre le déclare, « Les chiffres parlent d’eux-mêmes : deux Juifs sur trois qui ont tenté de chercher un abri parmi les gentils, sont morts. »

« Les études incluses dans les deux volumes présentés fournissent de nombreuses preuves des niveaux importants et sous-estimés de l’ampleur de la complicité de certains segments de la société polonaise dans l’extermination de leurs voisins juifs et de leurs concitoyens. »

Mais le travail global des savants polonais sera-t-il accepté par leurs propres compatriotes ?

Quand le fait devient « opinion »

En 2001, le président polonais s’est excusé pour le massacre notoire et bien documenté de Juifs à Jedwabne par leurs voisins polonais. Le président Aleksander Kwaśniewski s’est excusé en son nom et au nom du peuple polonais, « dont la conscience est touchée » par ce crime, a-t-il dit.

La ministre polonaise de l’Education Anna Zalewska. (Crédit : CC BY-SA 3.0 Adrian Grycuk/Wikipedia)

En 2014 cependant, interrogée par un journaliste de télévision sur le fait que des Polonais ont brûlé des Juifs dans une grange à Jedwabne, l’actuelle ministre de l’Education, Anna Zalewska, a semblé croire qu’il s’agissait d’ « opinion ». Dreifuss a déclaré que l’un des résultats malheureux du dernier débat sur la nouvelle législation avancée par le parti Droit et Justice de Zalewska est la montée de certaines voix antisémites, qui sont maintenant entendues en Pologne après une période de silence.

« Ce que cette querelle ou discussion sur la loi, a éveillé dans certaines parties de la population polonaise est troublant », a déclaré Dreifuss.

Weinbaum, qui a été décoré en mai 2008 par l’ancien président Lech Kaczyński avec la Złoty Krzyż Zasługi (Croix d’or du mérite) pour sa contribution continue au dialogue entre juifs et polonais, s’est dit attristé par l’atmosphère rhétorique d’aujourd’hui.

« Nous assistons aujourd’hui à une recrudescence généralisée de la rhétorique brutale qui caractérisait les pires jours de 1968, lorsque la plupart des juifs restés en Pologne furent obligés de partir. Ceux qui dirigent cette loi controversée, ostensiblement anti-communistes, cherchent paradoxalement à restreindre les droits civils durement gagnés pour lesquels les Polonais ont combattu et sont morts dans la lutte contre la tyrannie communiste », dit-il.

« En fin de compte, cependant, c’est aux Polonais eux-mêmes de déterminer l’ambiance dans leur propre pays. On ne peut nier que la situation actuelle constitue un grand, peut-être même le plus grand, défi au dialogue polonais-juif qui a été lancé dans les années 1980. Malheureusement, de nombreux « vétérans » de cette rencontre se sentent profondément déçus et sont désillusionnés.

Le ministre de l’Education Naftali Bennett (2e-G), le rabbin Meir Lau (2e-D) et le chef d’état-major de Tsahal Gadi Eizenkot (D) participent à la Marche des Vivants au camp d’Auschwitz-Birkenau en Pologne le 24 avril 2017. (Yossi Zeliger/Flash90)

Cependant, la Pologne n’agit pas dans une bulle. Weinbaum a déclaré: « Les assertions sauvages de certains des Israéliens qui ont pesé lourdement sur les accusations de culpabilité polonaise dans l’Holocauste, et les déclarations erronées et désobligeantes sur l’origine d’Auschwitz ont également contribué à attiser les passions ».

Faits alternatifs ?

Fait : 90 % de la communauté juive de Pologne a été exterminée pendant l’Holocauste. Opinion polonaise actuelle : Les Polonais ont connu pire pendant la Seconde Guerre mondiale.

« La majorité de la société polonaise croit aujourd’hui que la souffrance des Polonais au moment de la guerre était égale ou supérieure à la souffrance des Juifs », a déclaré l’historien Grabowski. Je n’essaie pas d’être facétieux; Ce sont des sondages récents. »

Dans ce contexte, il est peut-être compréhensible que la législation anti-diffamation révisée reçoive un accueil chaleureux en Pologne aujourd’hui.

Il est louable d’être précis dans son vocabulaire lors de la description de la Shoah. Un effort pour reconnaître qu’Auschwitz était un camp d’extermination allemand en Pologne occupée et non un « camp de la mort polonais » bénéficie d’un soutien général sur le front diplomatique et parmi les spécialistes de l’Holocauste.

Mais les conséquences de la législation sur le vocabulaire est également potentiellement important.

« Cette loi va geler le débat et la recherche sur l’histoire de la Shoah, j’en suis certain », a déclaré M. Grabowski.

Dans son éditorial, l’historien Gross a déclaré : « Les autorités polonaises veulent bâillonner tout débat sur la complicité des Polonais dans la persécution des citoyens juifs, rendant illégal de discuter de la question« publiquement et contre les faits »

Le Centre polonais pour la recherche sur l’Holocauste a publié une déclaration exprimant sa « profonde préoccupation » à propos de la loi, qu’il appelle « un outil destiné à faciliter la manipulation idéologique et l’imposition de la politique d’histoire de l’Etat polonais ».

A Yad Vashem aussi, on s’inquiète des effets secondaires possibles de la formulation vague de la nouvelle législation et de ses répercussions dans les domaines de la recherche sur l’Holocauste, de l’éducation et de la mémoire.

Selon Dreifuss, les chercheurs polonais qui mènent la charge de la vérité factuelle sont «à la pointe de la recherche sur l’Holocauste, non seulement en Pologne, mais dans le monde entier». Weinbaum ajoute: «Malheureusement, ces érudits sont vilipendés et remis en question.  »

Ce qui est en jeu, c’est le principe démocratique de la liberté académique.

« Dans les endroits normaux, la recherche n’est pas acceptée ou rejetée par les gouvernements », a déclaré Dreifuss. « S’il y a des changements qui se produisent en Pologne, ou dans n’importe quel pays, où le travail d’un chercheur aura besoin de l’approbation du gouvernement, c’est un très mauvais signe. »

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