Analyse

La paix, grande absente de la campagne électorale israélienne

Le débat politique s’est éloigné de la résolution du conflit israélo-palestinien, alors que les violences en Cisjordanie rendent cette question de plus en plus difficile à ignorer

Des affiches de campagne électorale des partis Likud (au centre, à droite) et Otzma Yehudit (à gauche), à Safed, au nord d'Israël, à l'approche des prochaines élections législatives, le 21 octobre 2026. (Crédit : David Cohen/Flash90)

Une courte vidéo circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux israéliens : on y voit une foule immense de jeunes Israéliens en liesse lors d’un festival de musique, chantant en boucle « Shir LaShalom » (« Une Chanson pour la paix »).

Cette scène, qui reprend un hymne à jamais associé au Premier ministre assassiné Yitzhak Rabin et à la dynamique de paix qui l’entourait dans les années 1990, semble aujourd’hui empreinte d’ironie. Alors que les Israéliens s’apprêtent à voter le 27 octobre, la paix – cette idée qui est au cœur de la chanson et qui était autrefois au cœur du débat politique en Israël – frappe par son absence cette fois-ci.

Plus de trois ans de guerre ont bouleversé le pays, mais rares sont les candidats qui proposent une vision des relations avec les Palestiniens, sans parler d’une voie vers la résolution du conflit.

Parallèlement, la montée de la violence des résidents d’implantation en Cisjordanie et la pression internationale croissante en faveur d’une solution à deux États pour résoudre ce conflit insoluble qui dure depuis des décennies rendent le coût de ce silence politique de plus en plus difficile à ignorer.

« Objectivement, ce n’est tout simplement pas le sujet principal de cette élection », a déclaré le Pr. Gideon Rahat, politologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, lors d’une récente interview accordée à la Jewish Telegraphic Agency.

Contrairement aux années précédant l’assassinat de Rabin en 1995, et même à celles qui ont suivi, les clivages de cette élection n’ont guère de rapport avec la question de la paix avec les Palestiniens.

Le Pr. Gideon Rahat, chercheur principal au sein du programme de réforme politique de l’Institut israélien de la démocratie. (Crédit : IDI)

Selon Rahat, ils portent plutôt sur les fondamentaux, le caractère futur de l’État et la sécurité. Au cours des quatre dernières années, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu a tenté de réformer en profondeur le système judiciaire, tandis qu’une population ultra-orthodoxe en pleine expansion échappait au service militaire obligatoire, alors même qu’Israël menait une guerre sans relâche sur sept fronts.

Et même si le Likud, le parti de Netanyahu au pouvoir, a tenté de présenter le débat comme un affrontement entre la droite et la gauche, entre partisans et opposants à la création d’un État palestinien, Rahat estime que cela est trompeur.

La plupart des partis composant l’opposition – ceux qui cherchent à renverser Netanyahu et le gouvernement actuel – sont un mélange de partis de centre-droit et de droite. Seul le parti juif HaDemocratim semble disposé à aborder la question palestinienne.

Rahat a souligné que l’attaque du Hamas contre des communautés civiles israéliennes dans le sud d’Israël et lors d’un festival de musique avait contribué à durcir la position même de ceux qui pensaient auparavant qu’une solution pacifique avec les Palestiniens était envisageable.

Des sondages publiés ces dernières années avaient déjà montré que le soutien à un État palestinien, voire à un processus visant à trouver une solution quelconque, était en constante diminution, et ce, avant même le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.

Selon l’Indice de la paix de l’université de Tel Aviv, qui publie régulièrement des données sur les attitudes des Israéliens à l’égard de la paix avec les Palestiniens depuis la signature des premiers Accords d’Oslo en septembre 1993, en juillet de cette année, seuls 29 % de la population juive d’Israël soutiennent désormais toute forme de négociations avec l’Autorité palestinienne (AP), l’instance dirigeante qui gouverne les Palestiniens en Cisjordanie.

Si l’on distingue les électeurs de droite de ceux de gauche, les divisions sur la question du processus de paix semblent toujours très marquées : seuls 7 % des électeurs de droite se disent favorables aux négociations, contre 83 % des électeurs de gauche. Ce chiffre est toutefois quelque peu trompeur, car le pourcentage de personnes qui s’identifient aux opinions traditionnellement associées au camp de la paix en Israël et à la gauche a globalement diminué.

Suite au taux de participation historiquement bas enregistré par les deux partis traditionnels de gauche, Avoda et Meretz, lors des dernières élections de 2022, les deux formations ont uni leurs forces pour former HaDemocratim, désormais dirigé par l’ancien général de l’armée israélienne Yaïr Golan. Bien qu’HaDemocratim soit favorable à une séparation d’avec les Palestiniens par le biais d’un processus diplomatique et régional, Golan s’est abstenu d’évoquer cette position tout au long de la campagne électorale.

Une affiche de campagne du parti Yashar de Gadi Eisenkot, à Tel Aviv, à l’approche des prochaines élections législatives, le 20 octobre 2026. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

L’ancien Premier ministre Yaïr Lapid, qui dirige le parti de centre-gauche Yesh Atid et s’était déclaré par le passé favorable à une solution à deux États pour les Israéliens et les Palestiniens, a depuis adopté une position plus réservée à ce sujet.

Il s’est associé à l’ancien Premier ministre Naftali Bennett, qui s’oppose catégoriquement au concept de deux États côte à côte, et affirme que le 7-Octobre a reporté la possibilité d’un État palestinien, du moins pour l’instant.

« Je ne pense pas que l’idée soit morte. Je pense qu’elle sera considérablement retardée, car nous devons trouver des moyens d’assurer la sécurité de notre peuple », aurait déclaré Lapid lors d’une interview accordée en décembre 2023 à un journal saoudien basé à Londres.

Le chef de l’opposition Yaïr Lapid (à droite) et le chef du parti Beyahad, Naftali Bennett, participant à un débat public avec des citoyens lors d’un meeting électoral, à Haïfa, dans le nord d’Israël, à la veille des prochaines élections, le 21 octobre 2026. (Crédit : Sharon Leibel/Flash90)

Concernant la question des implantations en Cisjordanie, des sondages récents montrent que la majorité des Israéliens juifs y sont favorables. Un sondage publié ce mois-ci par l’Institut israélien de la démocratie (IDI) révèle qu’environ 55 % des Israéliens juifs soutiennent les politiques menées par divers gouvernements visant à autoriser, voire à encourager, l’expansion de la présence juive. Seuls 32 % estiment que l’expansion des implantations n’était pas justifiée.

Alors que la question de la paix avec les Palestiniens, et la possibilité d’un État-nation pour eux à Gaza ou en Cisjordanie (que de nombreux Israéliens désignent par son nom biblique, Judée et Samarie), n’est pas débattue au niveau politique, les événements violents dans cette zone contestée deviennent de plus en plus difficiles à ignorer.

Vendredi dernier, Heidi Levine, photojournaliste au Washington Post, a été brutalement agressée par des extrémistes juifs masqués, comme le montrent des images vidéo. Le lendemain, un groupe de diplomates européens a déclaré avoir subi une agression similaire. Ces deux agressions ont eu lieu alors que des agriculteurs palestiniens récoltaient leurs olives.

Un rabbin influent, proche du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, a rendu une décision halakhique qui autorise les Juifs à récolter des olives sur des terres palestiniennes.

Le rabbin Dov Lior, figure de la ligne dure et ancien Grand Rabbin de Kiryat Arba, a écrit que « le peuple juif n’a jamais renoncé à la Terre d’Israël, comme nous l’exprimons chaque jour dans nos prières. Les Arabes n’ont jamais acheté cette terre au peuple juif ni à aucun Juif en particulier, et il s’agit donc d’une terre volée qui se trouve entre leurs mains… Ils ne l’ont jamais acquise de quelque manière que ce soit et elle est restée la propriété du peuple juif ».

Le phénomène des résidents d’implantation israéliens extrémistes s’en prenant aux Palestiniens n’est pas nouveau, mais, selon les organisations de défense des droits de l’Homme et les Nations unies, il s’est intensifié depuis le 7-Octobre. Ben Gvir, qui supervise la police israélienne, peine, aux côtés de Tsahal, à maintenir l’ordre public.

Ces violences ont entraîné la mort de plusieurs Palestiniens. Différents gouvernements ont imposé des sanctions à des individus et des organisations liés aux violences commises par les résidents d’implantation. Netanyahu continue d’affirmer que seule une poignée de jeunes délinquants turbulents est responsable de ces troubles.

La recrudescence des violences a suscité la condamnation des rivaux de Netanyahu et même de certains de ses partisans.

Des soldats israéliens se tenant aux côtés d’un Palestinien blessé gisant sur une route à la suite d’une attaque présumée de résidents d’implantation contre des Palestiniens récoltant des olives dans le village d’Abu Falah, en Cisjordanie, le 16 octobre 2026. (Crédit : Leo Correa/AP)

Gadi Eisenkot, l’ancien chef d’état-major dont le parti Yashar est à la tête du bloc d’opposition, a qualifié ces attaques de « terrorisme juif sous l’égide du gouvernement israélien » dans un message publié sur le réseau social X.

Il a déclaré que cela « réduisait à néant le peu de légitimité dont dispose encore l’État d’Israël ».

Avigdor Liberman, ancien ministre de la Défense sous Netanyahu et désormais membre du bloc d’opposition, a également critiqué ces violences, affirmant qu’elles « anéantissaient les derniers bastions de soutien d’Israël aux États-Unis et dans le monde entier ».

« Bibi publie des communiqués en anglais, mais le ministre de la Défense et le ministre de la Sécurité nationale ne font rien pour mettre fin à cette folie », a écrit Liberman sur X, en désignant Netanyahu par son surnom.

Le journaliste Amit Segal lors d’une conférence du groupe « Besheva », à Jérusalem, le 24 février 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

« Au final, ce sont avant tout l’État d’Israël et les implantations qui en pâtissent. Cela prouve simplement que Bibi se moque du pays – tout ce qui lui importe, c’est de rester au pouvoir », a-t-il ajouté.

Le journaliste israélien Amit Segal, connu pour ses sympathies pro-Netanyahu, a écrit sur X que ces violences avaient gravement nui à l’image d’Israël auprès de ses plus grands alliés.

Ilana Shpaizman, maître de conférences au département d’études politiques de l’université Bar-Ilan, a déclaré que cette recrudescence de la violence remettait la question palestinienne sous les feux de l’actualité en Israël et au-delà.

« Pendant de nombreuses années, voire des décennies, la politique israélienne en Cisjordanie a été menée dans la discrétion… Ce n’est pas que les gens ignoraient ce qui se passait, mais on s’efforçait de la mettre en œuvre le plus discrètement possible afin de préserver la légitimité des implantations », a-t-elle expliqué, avant d’ajouter : « Quand on examine ce qui s’est passé ces derniers jours, on constate que non seulement la communauté internationale, mais aussi les responsables politiques israéliens ont condamné ces événements. »

« Les gens commencent à se rendre compte que le soutien apporté par ce gouvernement en Cisjordanie est devenu très dangereux. »

Il ne s’agit pas seulement de Netanyahu, a-t-elle précisé : le gouvernement en place entre 2021 et 2022 n’a pas non plus su s’attaquer à la question palestinienne.

Shpaizman a expliqué que Netanyahu était connu pour son indécision et sa réticence à aborder la question palestinienne, tandis que le slogan de Bennett et Lapid consistait à traiter uniquement les problèmes pouvant être résolus et à reporter la question plus épineuse de la paix avec les Palestiniens à une date ultérieure, une fois que d’autres divisions internes auraient été réglées.

Mais, a-t-elle ajouté, la question palestinienne est la plus explosive et celle qui « ne peut être ignorée pendant une longue période ».

Rahat a déclaré que les tensions croissantes en Cisjordanie et la pression internationale grandissante, qui ne manqueraient probablement pas de s’intensifier si le gouvernement Netanyahu restait au pouvoir, pourraient finir par imposer une solution, ou du moins remettre la question palestinienne à l’ordre du jour.

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