Israël en guerre - Jour 261

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Manar al-Sharif, une journaliste syrienne, lors d'une réunion virtuelle entre des Gazaouis et des Américains pendant le Ramadan à Gaza City, en 2019. (Autorisation)
Manar al-Sharif, une journaliste syrienne, lors d'une réunion virtuelle entre des Gazaouis et des Américains pendant le Ramadan à Gaza City, en 2019. (Autorisation)
Interview

« La vie sous le Hamas, c’est comme sous l’EI », dit une Syrienne expulsée de Gaza

Selon elle, la majorité des Gazaouis ne soutiennent pas le groupe terroriste, le 7 octobre n’a pas été une surprise et elle déplore l’absence de vision en vue d’un meilleur avenir

Manar al-Sharif est née à Damas, dans une famille musulmane pieuse qui soutenait la cause palestinienne et qui soutenait le Hamas. Mais son opinion sur le groupe terroriste a changé de manière drastique lorsqu’elle a passé trois années à Gaza – et notamment plusieurs mois dans une cellule du Hamas.

Aujourd’hui, elle ne vit plus dans cette enclave palestinienne. Elle s’est installée dans un pays du Moyen-Orient et elle est journaliste. A l’âge de 26 ans, elle est l’une des rares personnes  persécutées par le Hamas à être parvenue à quitter Gaza – et ainsi à être en mesure de raconter son histoire.

La famille d’Al-Sharif avait fui la Syrie pour l’Égypte, en 2013, pendant la guerre civile syrienne. Elle était alors adolescente. Après avoir terminé ses études au lycée, au Caire, elle était parvenue à convaincre ses parents d’intégrer une université. Sa famille avait insisté pour qu’elle s’inscrive dans une faculté islamique, où hommes et femmes sont séparés – et en 2017, elle avait fait le choix volontaire de partir pour Gaza City, seule, pour suivre un cursus de journalisme à l’université islamique de Gaza.

Elle avait abandonné les cours quelques mois plus tard, jugeant le programme « peu professionnel » et empreint de la propagande du Hamas. Elle avait toutefois pris la décision de rester au sein de l’enclave palestinienne.

Lorsqu’elle s’était installée pour la toute première fois à Gaza, al-Sharif avait été surprise par l’omniprésence de la radicalité idéologique du Hamas. « C’était comme l’État islamique – après la prise du pouvoir par la force du Hamas à Gaza, en 2007, le Hamas a commencé à imposer le hijab aux femmes et à forcer les hommes à changer la manière dont ils se rasaient, dont ils s’habillaient », explique-t-elle au Times of Israel au cours d’un entretien via Zoom.

« Ils ont tenté de faire ressembler Gaza à un endroit totalement islamique. Vous pouvez le remarquer immédiatement, d’ailleurs. Il y a partout, sur les murs, des affiches des martyrs d’al-Qassam », explique al-Sharif, se référant à l’aile militaire du groupe terroriste.

Des femmes agitent les mains lors d’un rassemblement dans le camp de réfugiés de Jabaliya, dans la bande de Gaza, à l’occasion du 34e anniversaire de la fondation du Hamas, qui dirige l’enclave côtière, le 10 décembre 2021. (Mohammed ABED / AFP)

Le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza lors d’un coup d’état armé mené contre l’Autorité palestinienne, après avoir remporté la majorité des votes lors d’élections palestiniennes qui avaient eu lieu un an auparavant.

Après l’arrivée au pouvoir du Hamas, Israël et l’Égypte ont mis en œuvre un blocus rigoureux de l’enclave, visant à empêcher le groupe terroriste d’importer des armes, des matériels et des équipements lui permettant de commettre des attentats. Le blocus a compris des restrictions sévères sur les déplacements des Gazaouis désireux de quitter le territoire, avec de longues listes d’attente pour quitter l’enclave par le poste-frontière de Rafah avec l’Égypte et par le poste-frontière d’Erez, avec Israël, qui n’était accessible qu’à plusieurs milliers d’employés munis d’un permis de travail.

La journaliste syrienne Manar al-Sharif, le 28 septembre 2022. (Autorisation)

« J’ai entendu dire à Gaza que lorsque la bande était placée sous le contrôle de l’AP, il y avait plus de liberté, il y avait de l’alcool, il y avait des cinémas. Mais après l’arrivée du Hamas, ça a radicalement changé. Et la mentalité de nombreuses personnes a aussi commencé à changer – pas toutes, bien sûr. Mais le Hamas a réussi à toucher une corde très sensible – il a dit aux Gazaouis de prier et de prendre les armes, parce qu’ils étaient des musulmans. Il a joué avec les esprits et les gens ont commencé à en être affectés », dit-elle.

Al-Sharif, venue de l’extérieur, évoque sa première impression de l’état d’esprit des Gazaouis – une mentalité marquée par l’aliénation, l’insularité et la répression. « En Israël, vous pouvez vous plaindre sur Facebook, vous pouvez faire entendre votre voix, vous pouvez écrire en anglais, interagir avec des gens d’autres pays. Mais aujourd’hui, les Gazaouis ne parlent que l’Arabe et ils n’ont pas de réseau, en-dehors de la bande, pour s’informer de ce qui arrive dans le monde. »

« Gaza est une communauté fermée. Les Gazaouis ne sont pas habitués à partir voyager dans d’autres pays, à avoir des interactions normales avec les étrangers. C’est une prison, au sens littéral du terme. Et quand cela fait des décennies que vous êtes ainsi emprisonné et qu’ensuite, vous sortez, vous êtes incapable d’avoir une conversation normale avec les gens de l’extérieur », déclare-t-elle.

« La vie des gens est centrée autour de la famille. Il n’y a pas de personne seule, célibataire, comme c’était le cas pour moi. Il n’y a pas grand-chose à faire s’agissant de prendre du plaisir. Les gens vont parfois à la plage, le soir. Après être restés isolés du reste du monde pendant si longtemps, la majorité des gens ne s’intéressent qu’à ce qui arrive dans leur environnement immédiat. Ils suivent ce qui se passe en Israël dans une certaine mesure – en particulier pour savoir s’ils pourront obtenir un permis de travail – ou en Cisjordanie s’ils prévoient d’y partir pour y vivre dans l’illégalité. »

En quête de changements

Quelques mois après s’être installée à Gaza, al-Sharif a commencé à remarquer des changements autour d’elle. « De nombreuses femmes ont enlevé leur hijab. Les gens ont réalisé qu’ils n’étaient pas dans l’obligation de suivre tout ce que leur ordonnait le Hamas ; ils ont réalisé qu’ils pouvaient être libres, qu’ils pouvaient dire non au Hamas. Nombreux sont les Gazaouis qui ont essayé de partir en voyage. Ils disaient : ‘e n’est pas nous, ça’. Ils étaient en train de réaliser que le Hamas ne s’occupait pas d’eux, qu’il ratait énormément de choses ».

Les activistes gazaouis Manar al-Sharif et Rami Aman pendant une réunion sur Skype entre des enfants gazaouis et européens, à Gaza, en 2019. (Autorisation)

« A cette période, certaines personnes ont commencé à se rencontrer, à s’organiser. Elles étaient traumatisées, vidées ».

En 2018-2019, un mouvement spontané des jeunes Gazaouis a fait son apparition. Ils descendaient dans les rues pour réclamer de meilleures conditions de vie sous le slogan « Nous voulons vivre ». Des dizaines de manifestants ont été arrêtés et brutalement frappés. Selon al-Sharif, certains ont été tués.

Lors de son premier contact avec l’appareil sécuritaire répressif du groupe terroriste, al-Sharif a été battue par des officiels du Hamas et emprisonnée pendant 48 heures pour avoir accueilli un dîner, dans son appartement, qui réunissait à la fois des hommes et des femmes – en violation des règles du Hamas qui interdisent la mixité.

En 2018, elle a rejoint le Comité de la Jeunesse de Gaza, un groupe issu de la société civile créé par des jeunes qui voulaient changer la société, notamment en forgeant des liens avec les Israéliens – par le biais, par exemple, de rencontres virtuelles qui devaient être connues sous le nom de « Skype avec ton ennemi » ou en organisant des sorties en vélo avec des Israéliens – les deux groupes roulant côte à côte de chaque côté de la frontière en signe de solidarité mutuelle.

Parmi les initiatives prises, des marches pacifiques le long de la clôture frontalière – un contraste saisissant avec les émeutes hebdomadaires violentes qui avaient lieu à ce moment-là au même endroit, un mouvement de protestation auquel le Hamas avait donné le nom de « marche du retour ». Lors de ces manifestations en faveur de la paix, des démarches symboliques, comme la libération de dizaines de pigeons s’envolant dans les airs – alors qu’à cet instant-là, plus loin, des ballons incendiaires étaient lâchés en direction du territoire israélien dans le cadre des échauffourées pilotées par le Hamas.

Des enfants gazaouis lors d’une manifestation pour la paix sur la clôture frontalière avec Israël qui a été l’occasion de libérer des pigeons, dans la bande de Gaza, le 4 mai 2018. (Autorisation/ File)

« Même si vous êtes en colère, vous ne pouvez pas envoyer des ballons qui vont mettre le feu – parce qu’il y a des gens, de l’autre côté. Ce n’est pas eux que vous êtes censés combattre. Est-ce que ces gens-là ont seulement une vision pour leur lutte ? », s’interroge al-Sharif. « Et c’est la même chose pour la population en Cisjordanie, avec des gens qui vont tuer des civils israéliens avec un couteau. Mais qu’est-ce qu’ils font ? »

Parmi les initiatives lancées par le Comité de la jeunesse de Gaza, une rencontre virtuelle et publique avec des gens du monde entier pendant le confinement entraîné par la pandémie de COVID-19, au mois d’avril 2020. L’occasion, entre autres, de comparer les expériences de vie des uns et des autres avec les limitations imposées sur les déplacements. Un événement en ligne qui a rassemblé plus de 200 participants dans le monde entier.

Le Hamas a affirmé, de son côté, que la rencontre avait été organisée avec des Israéliens exclusivement – alors qu’en fait, cet événement public avait réuni des participants de pays variés – et le groupe terroriste a arrêté les personnes à l’origine de ce projet. La majorité d’entre eux ont été condamnés à des peines de six mois de prison. Al-Sharif, de son côté, a été relâchée sous caution après avoir passé trois mois derrière les barreaux – avec notamment une période où elle a été placée à l’isolement.

Elle a été expulsée de l’enclave par le Hamas après sa libération.

« La majorité des Gazaouis préféreraient avoir affaire à Israël qu’au Hamas », maintient al-Sharif. « Il y avait deux filles qui étaient avec moi en prison. L’une d’entre elles avait été condamnée à sept ans d’emprisonnement, accusée d’avoir collaboré avec Israël – ils disaient qu’elle avait envoyé la localisation de sites sensibles. L’autre fille avait été placée en détention avec son mari. Ils étaient artistes et ils avaient vendu des œuvres à des Israéliens ».

« J’ai de nombreux amis, à Gaza, dont les proches ou des parents ont été tués par le Hamas soit parce qu’ils étaient liés à l’AP, soit parce qu’ils avaient été accusés de collaborer avec Israël. Tous ceux qui ne sont pas avec le Hamas peuvent potentiellement être mis en accusation. Dans mon casier judiciaire, au tribunal militaire, il est écrit que j’ai collaboré avec Israël ou avec des entités étrangères. Ce n’est pas vrai mais ils ont retenu des charges mensongères ».

Le soutien au Hamas est en hausse – mais il y a une vague de colère

Al-Sharif estime qu’environ un quart de la population de Gaza est liée, d’une manière ou d’une autre, au Hamas – en tant que membres actifs du mouvement terroriste, en tant fonctionnaires ou en tant que membres de ses services de sécurité. Les 75 % qui restent, selon elle, préféreraient vivre une vie hors du joug du Hamas. « Les Gazaouis ont très peur des leaders du Hamas », précise-t-elle.

Des Palestiniens brandissant des drapeaux du Hamas célébrant la libération des prisonniers sécuritaires palestiniens dans le cadre d’un accord conclu entre Israël et le Hamas, dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 24 novembre 2023. (Crédit : Majdi Mohammed/AP Photo)

Al-Sharif raconte que pendant la récente trêve de sept jours dans les combats opposant Israël et le Hamas, alors que 240 prisonniers palestiniens incarcérés au sein de l’État juif pour atteinte à la sécurité nationale recouvraient la liberté contre la libération de 81 otages israéliens et de 24 otages étrangers qui étaient jusque-là gardés en captivité dans les geôles du groupe terroriste, les Gazaouis, dans les groupes WhatsApp, se sont indignés face aux scènes de liesse en Cisjordanie. « Au même moment, les gens étaient en train de mourir à Gaza. Les dirigeants du Hamas s’inquiètent davantage de leurs prisonniers que des civils », fait-elle remarquer.

A VOIR : « Murmuré depuis Gaza » : Quand les Gazaouis tentent de défier le Hamas

Sur une capture d’écran que nous montre al-Sharif, un usager gazaoui, sur WhatsApp, déclare « qu’un vrai leader, c’est celui qui sait épargner le sang de la population, ce n’est pas celui qui le sacrifie sur l’autel d’ordres du jour étrangers ».

Une enquête réalisée par l’organisme Arab Barometer, qui a été menée en partenariat avec le Centre de recherche politique et statistique palestinien – elle s’était achevée le 6 octobre, à la veille du massacre commis par le Hamas en Israël – avait établi que 29 % seulement des Gazaouis avaient « énormément confiance » ou « très confiance » dans le gouvernement du Hamas. 44 % des personnes interrogées avaient indiqué « ne pas avoir confiance du tout » dans le Hamas et 23 % avaient dit « ne pas avoir beaucoup confiance ». 29 % seulement des sondés avaient fait savoir qu’ils voteraient pour le leader du groupe terroriste, Ismail Haniyeh, lors d’hypothétiques élections présidentielles.

Selon une étude plus récente, réalisée à Gaza et en Cisjordanie, trois Palestiniens sur quatre ont déclaré soutenir le Hamas suite à l’attaque du 7 octobre. Pour sa part, Khalil Shikaki, qui réalise des enquêtes d’opinion à Ramallah, a annoncé que le soutien en faveur du Hamas, en Cisjordanie, avait été multiplié par trois suite à la libération des prisonniers palestiniens au cours de la trêve.

« Les gens sont vraiment très naïfs en Cisjordanie. Ils ne savent absolument rien de la vie sous l’autorité du Hamas ; ils ne savent absolument rien des Gazaouis », s’exclame al-Sharif.

Des activistes du Comité de la jeunesse de Gaza, avec notamment la journaliste Manar al-Sharif (première à droite) rencontrent des membres du ministère de l’Intérieur du Hamas pour évoquer la libération de membres du groupe qui ont été arrêtés, le 1er avril 2019. (Autorisation)

Commentant l’objectif poursuivi par Israël, qui est de détruire le Hamas, al-Sharif déclare : « Je souhaite bonne chance à Israël, mais je crois que le pays n’y parviendra pas. Les États-Unis ont essayé pendant 20 ans d’écarter les Talibans en Afghanistan et finalement, les Talibans sont revenus au pouvoir. »

« Je comprends d’où reviennent les Israéliens. Le massacre du 7 octobre a été un énorme choc – mais parce que j’ai vécu à Gaza, je dois dire que je n’ai pas été surprise par ce qui est arrivé. Éradiquer le Hamas, ça va être difficile et il y aura de nombreuses étapes à franchir. »

« Israël devrait faire sortir beaucoup de gens de Gaza – et l’Égypte, de son côté, devrait ouvrir les frontières. Mais même après une évacuation des civils, le Hamas connaît tous les recoins à Gaza – même si l’armée a des cartes, elle ignore où le Hamas se cache ».

Évoquant le lendemain de la guerre pour l’enclave côtière, al-Sharif espère que le territoire pourra ouvrir ses frontières, qu’il établira une coopération économique avec Israël – comme avec la création d’une zone industrielle pour les travailleurs de Gaza, ce qui pourrait aussi être dans l’intérêt de l’État juif. Les dirigeants israéliens, pour leur part, ont fait savoir qu’ils voulaient rompre tous les liens avec Gaza, refusant notamment de continuer à laisser entrer des travailleurs sur son territoire.

Elle admet que pour le moment, ces perspectives sont de l’ordre du vœu pieux. « Personne n’a présenté de plan clair s’agissant de quoi faire à Gaza. Il n’y a aucune vision de l’avenir, et c’est tellement décevant ».

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