L’AP, paralysée, examine ses options alors qu’Israël retient des fonds cruciaux
Ramallah envisage de suspendre sa coopération sécuritaire avec Tsahal ou déclarer l’état d’urgence en Cisjordanie, mais ces mesures risquent d’aggraver ses difficultés
L’Autorité palestinienne (AP), en grave crise financière, sollicite une intervention internationale pour convaincre Israël de débloquer plus de 2 milliards de dollars de fonds retenus, tout en examinant les options diplomatiques limitées à sa disposition, selon un diplomate de l’Union européenne et un responsable palestinien ayant parlé au Times of Israel.
Hussein al-Sheikh, bras droit du président de l’AP Mahmoud Abbas, a adressé une lettre aux ministres des Affaires étrangères de l’UE au début du mois, leur demandant d’exercer des pressions sur le gouvernement israélien afin qu’il transfère environ 8 milliards de shekels de droits de douane et autres recettes fiscales revenant à l’AP, ont indiqué les deux sources.
L’AP envisagerait également des mesures plus drastiques pour tenter de forcer la main à Israël, notamment la suspension de la coopération sécuritaire et la déclaration d’un état d’urgence en Cisjordanie, ont précisé ces mêmes interlocuteurs.
Ce n’est pas la première fois que l’AP menace de mettre fin à la coordination sécuritaire avec Israël, une coopération longtemps saluée par Tsahal comme un facteur de stabilité en Cisjordanie. Elle avait déjà interrompu cette coordination pendant de courtes périodes, notamment au début de l’année 2023. Mais une telle mesure risquerait aussi de fragiliser l’AP en ouvrant la voie à la montée en puissance de factions palestiniennes rivales.
En outre, si proclamer l’état d’urgence en Cisjordanie pourrait permettre d’attirer l’attention de la communauté internationale sur la situation budgétaire catastrophique de l’AP – en limitant les dépenses aux seules fonctions essentielles –, la réduction des services publics pourrait se retourner contre elle et provoquer des manifestations que l’AP pourrait avoir du mal à contenir.
Une autre piste envisagée serait de faire appel à diverses instances internationales pour qu’elles exigent qu’Israël transfère les fonds retenus, ou de faire avancer unilatéralement la reconnaissance d’un État palestinien. Jusqu’à présent, ces initiatives n’ont toutefois guère convaincu Israël d’assouplir des politiques perçues comme visant à empêcher toute perspective de solution à deux États.
En raison du statut non souverain de l’AP, les accords d’Oslo stipulent que les recettes douanières soient perçues par Israël en son nom, puis transférées chaque mois à Ramallah. L’AP dépend fortement de ces fonds, qui représentent la majeure partie de son budget annuel.
Ces dernières années, Israël a retranché des montants importants des transferts mensuels, affirmant qu’ils correspondaient aux sommes versées par l’AP aux familles de prisonniers palestiniens incarcérés pour des raisons sécuritaires ainsi qu’à celles des auteurs d’attentats terroristes contre des Israéliens. Cette politique, critiquée depuis longtemps par Israël et ses alliés, a été abandonnée plus tôt cette année par Abbas, sous pression américaine.
Depuis le début de la guerre déclenchée par le groupe terroriste palestinien du Hamas en octobre 2023, Israël effectue des retenues supplémentaires correspondant aux fonds utilisés par l’AP pour payer les services et les salaires de ses employés à Gaza.
Ces retenues, combinées à d’autres mesures punitives, ont entraîné une hausse significative des sommes bloquées, qui dépassent désormais les 2 milliards de dollars.
Cette situation s’explique en grande partie par le fait que, depuis mai, les transferts israéliens ont été entièrement suspendus. Selon un responsable israélien, cette décision s’inscrit dans une série de mesures initiées par le ministre des Finances Bezalel Smotrich pour sanctionner l’AP, après la décision du Royaume-Uni d’imposer des sanctions à son encontre ainsi qu’à l’encontre de son collègue d’extrême droite Itamar Ben Gvir. Rien que depuis mai, près de 900 millions de shekels ont été gelés.
Smotrich a également ordonné à son ministère de supprimer l’indemnisation accordée aux banques israéliennes pour leurs relations avec les banques palestiniennes. Cette mesure, qui n’a pas encore été finalisée, pourrait avoir un effet paralysant sur l’économie de la Cisjordanie, où la majorité des transactions sont effectuées en shekels.
Smotrich plaide depuis longtemps pour le démantèlement de l’AP et l’annexion totale de la Cisjordanie sans octroi de droits égaux aux Palestiniens qui y vivent.
Lors d’une réunion à Bruxelles la semaine dernière, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont exprimé leurs inquiétudes à Gideon Saar, ministre israélien des Affaires étrangères, selon le diplomate européen et le responsable palestinien.
Saar leur aurait répondu que la question ne relevait pas de son autorité et les aurait renvoyés vers Smotrich, seul habilité à approuver le transfert mensuel des recettes douanières à l’AP. De nombreux gouvernements occidentaux refusent toutefois de rencontrer Smotrich, estimant qu’une telle démarche reviendrait à légitimer sa politique envers les Palestiniens.
Smotrich a déjà bloqué les transferts de fonds à l’AP pendant plusieurs mois, avant de finalement céder en échange de diverses concessions. L’année dernière, il avait accepté de prolonger l’indemnisation versée aux banques israéliennes pour leurs relations avec les banques palestiniennes, affirmant avoir obtenu en contrepartie l’assurance de l’administration de l’ancien président américain Joe Biden qu’aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU défavorable à Israël ne serait adoptée avant la fin de son mandat.
Sous la présidence de Biden, les États-Unis avaient dirigé les efforts internationaux visant à convaincre Israël de transférer les fonds dus à l’Autorité palestinienne lorsque ceux-ci étaient régulièrement bloqués par Smotrich.
L’administration américaine actuelle, dirigée par le président Donald Trump, semble toutefois bien moins investie sur cette question, laissant à l’Union européenne – dont les membres sont collectivement les principaux donateurs de l’AP – le soin d’assumer cette responsabilité.
Il y a deux mois, l’AP a invité les États-Unis à envoyer une délégation pour vérifier que la réforme de son système controversé qualifié par ses détracteurs de « pay-to-slay » (« payer pour tuer ») avait bien été appliquée. En février, Abbas a signé un décret annulant la législation qui conditionnait le versement de l’aide aux prisonniers sécuritaires à la durée de leur peine.
Aucun représentant américain n’a toutefois été dépêché pour effectuer cette vérification, et des responsables israéliens affirment que l’ancien système d’allocations sociales de l’AP demeure en vigueur.
Huckabee à Ramallah
Dans ce qui pourrait marquer un revirement de la politique américaine à l’égard de l’AP, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, a rencontré mardi à Ramallah le vice-président de l’AP, Hussein al-Sheikh. Il s’agissait de la toute première rencontre entre les deux hommes.
Lors du premier mandat de Trump, l’AP avait refusé de rencontrer son ambassadeur en Israël, David Friedman, en raison de son soutien affiché aux implantations israéliennes en Cisjordanie.
Huckabee partage des positions similaires, et la décision de l’AP de le rencontrer témoigne d’un changement de ton à Ramallah par rapport à l’approche adoptée durant le précédent mandat de Trump, lorsque les relations avec les États-Unis étaient restées rompues après une brève période d’ouverture.
Outre le blocage des recettes fiscales par Israël, l’économie de la Cisjordanie s’est effondrée à des niveaux alarmants, en grande partie à cause du refus d’Israël d’accorder des permis d’entrée à plus de 100 000 Palestiniens qui travaillaient auparavant en Israël et dans ses implantations, avant le pogrom perpétré par le Hamas en octobre 2023 qui a déclenché la guerre en cours à Gaza.
Les salaires relativement élevés perçus par ces travailleurs étaient cruciaux pour l’économie palestinienne, déjà affaiblie par la multiplication des checkpoints israéliens en Cisjordanie, dont l’impact sur le commerce est considérable.
S’ajoute à cela une grave crise de liquidité frappant les banques palestiniennes, en raison des restrictions imposées par Israël au secteur bancaire, qui les empêchent de se défaire de leurs excédents de shekels.
Peinant à garder la tête hors de l’eau, l’AP semble désormais disposée à rencontrer tous les membres de l’administration Trump susceptibles de l’aider à obtenir la libération des fonds israéliens.
Sheikh a tweeté mardi que lui et Huckabee avaient discuté des efforts en vue de mettre fin à la guerre en cours à Gaza, soulignant notamment la nécessité de libérer les otages israéliens, mais aussi l’urgence d’acheminer l’aide humanitaire dans l’enclave, alors que les rapports faisant état de décès liés à la malnutrition se multiplient.
Les deux hommes ont également abordé la crise économique en Cisjordanie, les difficultés budgétaires de l’AP ainsi que la violence endémique et incontrôlée de certains résidents d’implantations israéliennes, a indiqué le haut responsable palestinien. « Les moyens de renforcer les relations bilatérales ont été examinés, ainsi que l’importance du rôle des États-Unis pour parvenir à la stabilité, à la sécurité et à la paix dans la région. »
La semaine dernière, le Premier ministre de l’AP, Mohammad Mustafa, a convoqué une réunion d’urgence du Conseil des ministres pour discuter des mesures que Ramallah pourrait prendre face à la crise financière provoquée par Israël.
Alors que des responsables de l’AP avaient envisagé d’annoncer des mesures plus radicales, ils ont été pressés par plusieurs pays arabes de la région, notamment l’Arabie saoudite, de faire preuve de retenue, dans l’espoir qu’Israël débloque au moins les 270 millions de dollars retenus depuis mai, avant la fin de la semaine dernière, ont indiqué le diplomate européen et le responsable palestinien.
Mais Smotrich n’a pas fléchi, et son bureau n’a pas répondu aux demandes répétées de commentaires.
Dans le même temps, la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a averti mardi que « toutes les options restaient sur la table si Israël ne respectait pas ses engagements » d’augmenter l’aide humanitaire entrant à Gaza.
Le responsable palestinien, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a exprimé l’espoir que l’UE conditionne également ses décisions concernant d’éventuelles sanctions à un engagement de Smotrich à débloquer les recettes douanières dues à l’AP.
Un porte-parole de Kallas a déclaré que la question était à l’étude, mais n’avait pas répondu aux sollicitations au moment de la publication de cet article.
Déplorant la dynamique politique actuelle à Jérusalem, le diplomate européen a déclaré qu’il n’y avait aucun « adulte responsable » au sein du gouvernement israélien disposé à freiner Smotrich.
« [Le Premier ministre Benjamin] Netanyahu n’est pas intervenu parce que les États-Unis ne le lui ont pas demandé », a-t-il affirmé.
Nurit Yohanan a contribué à cet article.
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