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Analyse

Cisjordanie : une économie fondée sur les shekels… que les banques n’acceptent plus

Depuis 30 ans, Israël impose un plafond à la conversion des shekels par l’AP, entraînant un excédent incontrôlé et une crise économique

Nurit Yohanan

Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Une femme passe devant les bureaux fermés de la société d'échange Alkhalej à Ramallah, le 16 mai 2024. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH / AFP)
Une femme passe devant les bureaux fermés de la société d'échange Alkhalej à Ramallah, le 16 mai 2024. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH / AFP)

Il y a quelques semaines, après avoir vendu sa voiture, Muhammad a déposé à la banque un chèque de 10 000 shekels — le produit de la vente. Mais il s’est vu refuser le dépôt.

« Si vous voulez simplement déposer de l’argent, la banque ne l’accepte pas », témoigne ce père de trois enfants, habitant de Ramallah, qui a requis l’anonymat.
« Même pour une transaction simple ou un dépôt de chèque, c’est compliqué. »

Il a donc attendu, chèque en main, jusqu’à ce que son compte tombe dans le rouge. Puis il a tenté une nouvelle fois de déposer la somme.

« Ils ont vu que j’étais dans le rouge », poursuit Muhammad. « Et quand je leur ai dit : ‘J’ai un chèque de 10 000 shekels’, ils ont répondu : ‘Ah oui ? Alors donnez-le-nous.’ »

De telles scènes sont désormais monnaie courante en Cisjordanie, où une politique israélienne en vigueur depuis plus de trente ans a entraîné une accumulation massive de shekels dans les banques palestiniennes. Face à cette situation, l’Autorité palestinienne (AP) a restreint l’acceptation de nouveaux dépôts, paralysant une économie locale pourtant largement dépendante du shekel et étroitement liée au marché israélien.

Cet excès de liquidités en shekels a des conséquences concrètes à travers tout le territoire et aggrave une crise déjà alimentée par la guerre à Gaza et les difficultés budgétaires chroniques de l’AP.

« Les importations et exportations palestiniennes se font principalement à destination et en provenance d’Israël, et elles sont réglées en shekels », explique Sameh Al-Ataout, économiste à l’université An-Najah de Naplouse, au Times of Israel. « De nombreux Palestiniens travaillent en Israël et sont payés en shekels. Plus de deux millions de citoyens arabes israéliens visitent chaque année les territoires palestiniens, y font leurs achats, vont au restaurant – et paient tout cela en shekels. »

Des Palestiniens font leurs courses dans le centre commercial de la vieille ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 15 septembre 2024. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)

Une restriction sur les échanges de devises vieille de trente ans

Le cœur du problème remonte aux accords d’Oslo, signés en 1994, qui ont conduit à la création de l’Autorité palestinienne. Leur annexe économique, connue sous le nom de protocole de Paris, désigne le shekel comme monnaie officielle dans les territoires palestiniens. Les banques palestiniennes devaient s’appuyer sur la Banque d’Israël pour convertir les devises, principalement en dollars américains et en dinars jordaniens.

Bien que ce protocole ne fixe pas de plafond formel, il précise que « pour éviter les fluctuations indésirables du taux de change, des plafonds mensuels de conversion seront convenus lors de réunions annuelles et semestrielles » entre la Banque d’Israël et son homologue, l’Autorité monétaire palestinienne (AMP).

Créée également dans le cadre des accords d’Oslo, l’AMP est l’organisme de régulation bancaire en Cisjordanie et à Gaza. Elle supervise un réseau de banques dont la plupart ont été créées bien avant la création de l’AP.

Dans les faits, cela fait près de trente ans qu’Israël impose une limite de change informelle fixée à 18 milliards de shekels par an, soit 4,5 milliards par trimestre. Ce plafond n’a jamais été révisé, malgré une inflation soutenue et une croissance notable de l’économie palestinienne depuis le milieu des années 1990. Le PIB de l’AP est ainsi passé de 5 milliards de dollars en 2005 à 17 milliards en 2023, selon la Banque mondiale.

« L’économie palestinienne s’est développée au cours des 25 dernières années. Il y a eu une véritable croissance », souligne Al-Ataout. « Ce plafond ne reflète plus du tout l’ampleur des relations économiques entre les parties israélienne et palestinienne.

L’AMP a déclaré dans un communiqué récent qu’Israël avait imposé « des restrictions et des plafonds sur les transferts d’argent ». En clair, elle a cessé de convertir des shekels, de peur d’atteindre le plafond annuel.

Résultat : les banques palestiniennes accumulent des piles de billets qu’elles ne peuvent ni échanger ni écouler. Le 29 mai, l’AMP a annoncé publiquement que les banques cesseraient d’accepter les dépôts en shekels.

Sollicitée par le Times of Israel, la Banque d’Israël a répondu qu’il n’y avait eu « aucun changement dans les instructions ou les directives concernant ces questions. Le porte-parole du ministère israélien des Finances a lui aussi assure que « le ministère des Finances n’a pas modifié ses instructions à ce sujet ».

Un Palestinien comptant des liasses de billets de banque à un comptoir de change, dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 5 octobre 2021. (Crédit : Abbas Momani/AFP)

Une crise qui alimente le marché noir

L’interdiction du shekel exacerbe une crise économique déjà aiguë en Cisjordanie. La forte réduction du nombre de permis de travail israéliens accordés aux Palestiniens à la suite du pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas a privé la Cisjordanie d’une source majeure de revenus. Aujourd’hui, de nombreux Palestiniens sont confrontés à des comptes gelés, à un marché noir des devises en plein essor, et à des perturbations dans leur quotidien économique.

« Si j’essaie de déposer un chèque en shekels, la banque le refuse – elle demande des dinars jordaniens à la place », a confié au Times of Israel un habitant de Naplouse qui a demandé à rester anonyme. « Et si vous essayez de changer vos shekels en dinars ou en dollars, la banque refuse aussi. »

Ce dernier a expliqué que « pour la première fois, un marché noir pour les échanges de devises étrangères est apparu en Cisjordanie », où les shekels des consommateurs finissent par perdre de la valeur et sont échangés à quatre shekels pour un dollar, alors que le taux officiel est d’environ 3,3.

Outre les particuliers, les institutions et les entreprises peinent elles aussi à déposer leurs revenus. Les stations-service palestiniennes — où les paiements se font majoritairement en espèces — figurent parmi les plus touchées. Les banques refusent d’accepter leurs stocks de shekels accumulés certaines ont été contraintes de réduire leurs services.

Le 2 juillet, l’Autorité monétaire palestinienne (AMP) a annoncé avoir repris le transfert des shekels excédentaires des banques palestiniennes vers les banques israéliennes, envoyant 4,5 milliards de shekels dans le cadre du troisième des quatre transferts trimestriels prévus cette année.

Mais selon Iyad Zaitawi, un responsable de l’AMP interrogé par un média affilié à l’AP, ce montant ne représente qu’une fraction du total. Les banques palestiniennes détiennent encore quelque 13 milliards de shekels excédentaires et refusent toujours d’accepter de nouveaux dépôts. Zaitawi a précisé que l’AMP tente actuellement de renégocier avec Israël un relèvement du plafond annuel de conversion, de 18 à 25 milliards de shekels.

L’AP ne dispose d’aucun moyen concret pour créer une monnaie indépendante, un processus qui nécessiterait non seulement l’accord d’Israël, mais aussi une coordination économique étroite — envisageable uniquement dans le cadre d’un accord sur le statut final.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich dirigeant une réunion de faction de son parti HaTzionout HaDatit, à la Knesset le 30 juin 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le ministre des Finances menace de couper les liens avec les banques palestiniennes

La crise expose la profonde interdépendance économique entre Israël et les territoires palestiniens. Les deux économies fonctionnent comme un système intégré, avec une monnaie commune et des échanges transfrontaliers.

Selon le Bureau central des statistiques (CBS) d’Israël, l’AP était, en 2022, le troisième marché d’exportation d’Israël, représentant 0,7 % de son PIB selon les données les plus récentes. Des milliers d’Arabes israéliens étudient, visitent ou séjournent en Cisjordanie, tandis que des dizaines de milliers de Palestiniens travaillent en Israël, principalement dans les secteurs de la construction et de l’agriculture.

Mais ces derniers mois, Israël a pris plusieurs mesures pour restreindre sa coordination économique avec l’AP. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, en charge de la politique de change, a exprimé son hostilité à l’égard de l’AP. Il a également gelé le transfert des recettes fiscales perçues par Israël pour le compte de l’AP, en réaction à certaines démarches diplomatiques ou décisions politiques palestiniennes jugées inacceptables par le gouvernement israélien.

Des Palestiniens marchent devant un comptoir de change dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 5 octobre 2021. (ABBAS MOMANI / AFP)

Le mois dernier, quelques heures après que le Royaume-Uni et d’autres pays ont imposé des sanctions à Smotrich et au ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir pour « incitation à la violence contre les Palestiniens », Smotrich a ordonné l’annulation de garanties juridiques essentielles à la coopération entre les banques israéliennes et palestiniennes. Plus précisément, il a proposé de révoquer une indemnité gouvernementale qui protège les banques israéliennes de toute responsabilité lorsqu’elles entretiennent des relations avec des institutions financières palestiniennes.

Pour que cette décision entre en vigueur, elle doit encore être signée officiellement par Smotrich et approuvée par le cabinet de sécurité. Aucune de ces étapes n’a encore été franchie. (Le bureau du ministre n’a pas répondu à une demande de commentaire.)

« L’objectif du ministre des Finances israélien est aujourd’hui de démanteler l’AP sur le plan économique », a déclaré au Times of Israel Nidal Foqaha, directeur de l’Initiative de Genève, un groupe qui promeut une solution à deux États au conflit israélo-palestinien.

« S’il y avait un autre gouvernement en Israël, nous ne serions pas dans cette situation », a-t-il ajouté. « Israël n’a aucun problème à accepter les shekels, c’est sa propre monnaie. »

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