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Dix ans après la mort de Leonard Cohen, ses chansons sur le thème de la foi continuent de vivre

Alors que les fans commémorent le 10e anniversaire de la disparition du célèbre auteur-compositeur-interprète, un professeur de théologie examine l'influence sur son œuvre des prières juives et des psaumes bibliques

Leonard Cohen salue ses fans au début de son concert à Toronto, le 6 juin 2008. (AP Photo/Aaron Harris, CP)
Leonard Cohen salue ses fans au début de son concert à Toronto, le 6 juin 2008. (AP Photo/Aaron Harris, CP)

THE CONVERSATION via Reuters — Aujourd’hui, Leonard Cohen occupe les pensées de ses nombreux fans.

Le poète, romancier et auteur-compositeur-interprète canadien est décédé le 7 novembre 2016, un jour seulement avant la première élection du président américain Donald Trump.

Dix ans plus tard, alors que la « vague bleue » démocrate semble sur le point de mettre fin au mandat d’un président qui s’était un jour lui-même comparé à une incarnation de Jésus, les œuvres de Cohen ont pris une dimension épique — voire biblique — d’une toute autre nature.

Hommages

Les hommages rendus au chanteur se multiplient. Fin octobre, une soirée dédiée à Cohen a fait salle comble au Festival international des auteurs de Toronto.

Avec sa tournée familiale, qui a débuté au Canada ce mois-ci et qui se poursuivra en Europe à l’hiver 2027, Adam Cohen a choisi d’associer la musique de son père à des photos et des films d’archives.

Le Gladstone Theatre d’Ottawa a annoncé son hommage « Ten Years Gone » avec une question particulièrement évocatrice pour ceux qui, comme moi, étudient l’évolution des textes sacrés : « Que dirait Cohen aujourd’hui ? »

Leonard Cohen au Festival international de Beincassim. (Crédit : Diego Tuson/AFP)

Les « psaumes contemporains » de Cohen

En réponse à ce questionnement, je souhaiterais mettre en avant un aspect méconnu de l’œuvre poétique et musicale de Cohen. Comme je l’explique en détail dans mon ouvrage publié en 2023, « Prophets of Love: The Unlikely Kinship of Leonard Cohen and the Apostle Paul », toute l’œuvre de Cohen est imprégnée d’allusions bibliques. Mais certaines de ses pièces vont au-delà d’un simple écho aux thèmes bibliques.

Ces œuvres adoptent une forme biblique, dans la tradition de la prière poétique connue en hébreu sous le nom de tehillim. Les tehillim, ou Psaumes, inspirent la tradition liturgique juive qui consiste à s’adresser directement à Dieu, non seulement pour le louer, mais aussi pour se plaindre, pour exprimer son désespoir ou pour le défier.

Cette approche est particulièrement évidente dans ce que l’éditeur McClelland and Stewart a qualifié de « psaumes contemporains », écrits par Cohen dans son Book of Mercy. En 1984, alors que Cohen fêtait ses 50 ans, c’est sa vie qui a fourni la matière première aux 50 psaumes de lamentation, de plainte, de joie, de doute, d’adoration et de désespoir qui ont composé ce recueil de poésie.

À l’instar des Psaumes bibliques, ces courts poèmes sont numérotés plutôt que titrés. Cohen présentait ce recueil comme « destiné à des personnes comme moi qui pourraient en avoir besoin, dans des moments particuliers », comme « un livre de prière ». De nombreux interprètes continuent d’analyser ce recueil comme un Tehillim.

Écrire la liturgie

Malgré son humilité en public, Cohen n’a jamais manqué d’ambition pour sa poésie. Le rabbin Mordecai Finley, qui a lu à haute voix les poèmes de Cohen lors des Grandes Fêtes, se souvient que ce dernier lui avait confié qu’il avait toujours le sentiment d’écrire autre chose que de la poésie : une liturgie.

La chanson de Cohen « If It Be Your Will » fait écho à l’office du vendredi soir qui accueille le Shabbat, et « Who By Fire » est une adaptation presque mot pour mot de la prière des Grandes Fêtes, l’« Unetaneh Tokef ».

La chanson « Anthem » de Cohen, avec son célèbre passage « that’s how the light gets in », suscite la réflexion tant chez les chrétiens que chez les Juifs.

« Hallelujah » – un terme biblique que l’on entend lors des offices religieux – est quant à elle l’exemple parfait d’une chanson de Cohen devenue hymne religieux, malgré ses références à des textes bibliques étonnamment charnels.

La confrontation de Cohen avec le divin, qu’elle soit manifeste ou enfouie dans les vers sensuels de sa poésie, pourrait bien, je pense, devenir son héritage le plus durable.

De multiples traditions et dimensions

Harry Freedman, biographe et auteur spécialiste de Cohen, rapporte que ce dernier a étudié en Inde, faisait fréquemment référence à la Kabbale, et connaissait les traditions des Pères et Mères du désert chrétiens.

La Kabbale et les ascètes des débuts du christianisme estompent tous deux les frontières entre l’érotique et le divin.

La manière dont Cohen aborde simultanément le sensuel et le spirituel permet à une même chanson de toucher différents publics – ou de toucher une même personne à différents moments.

Leonard Cohen, au centre, se produit aux côtés du chanteur israélien Matti Caspi, à la guitare, devant les troupes israéliennes dans le Sinaï en 1973. Ariel Sharon se trouve à gauche de Cohen, les bras croisés. (Yaakovi Doron)

Il pouvait également tirer parti de son expérience de plusieurs traditions. Cohen avait été ordonné moine zen de l’école Rinzai ; il était le petit-fils d’un célèbre rabbin et érudit du Talmud. Enfant, sensible et curieux, il assistait à la messe avec sa nounou irlandaise à Montréal, une ville aux nombreuses églises.

Dans « I’m Your Man », la journaliste musicale Sylvie Simmons revient sur la grande érudition de Cohen, un Juif qui évoluait avec aisance entre la Torah, le Talmud, le Tao Te Ching, le mysticisme soufi et le Nouveau Testament.

Pas un touriste religieux

Peu de Canadiens se souviennent du critique littéraire Northrop Frye, alors que beaucoup connaissent Cohen. Le poète s’est pourtant avéré être l’exemple parfait de ce que le professeur souhaitait démontrer : l’imagination cultivée vit et respire le vocabulaire du sacré. Cohen n’était pas un touriste religieux.

Le chanteur « parlait couramment plusieurs religions », en s’appuyant toujours sur ses racines juives.

À l’occasion de ce 10e yahrzeit de son décès, mérite réflexion la question de savoir à qui (en dehors de son public) il s’adressait dans ses dernières prestations. Dans « Traveling Light », extrait de l’album « You Want it Darker », il chantait :

« But if the road leads back to you, Must I forget the things I knew… Traveling light, like we used to do. (Si le chemin me ramène vers toi, Dois-je oublier ce que j’ai su… Voyager léger, comme nous le faisions autrefois.) »

Débattre avec Dieu

À l’instar du roi David, le psalmiste par excellence, détrôné et en fuite, Cohen traversait une période difficile de sa carrière lorsqu’il a écrit Book of Mercy.

Au cours de ces jours sombres marqués par un échec apparent, avant que l’album Famous Blue Raincoat de Jennifer Warnes ne relance sa carrière, Book of Mercy témoignait de la volonté de ce poète juif d’âge mûr de laisser derrière lui une trace durable :

« We talk in this manner, we sing the time-honored songs, and we compose new ones, as we were commanded (Nous parlons ainsi, nous chantons les chants traditionnels et nous en composons de nouveaux, comme il nous a été ordonné) », écrivait-il dans « 25 ».

Pourtant, à mes yeux, ce sont les derniers albums de Cohen, qui sont sortis 20 et 30 ans plus tard, vers la fin de sa vie, qui ressemblent le plus aux Psaumes dans la manière dont ils s’interrogent sur Dieu.

Des psaumes pour chaque expérience humaine

Au fil des ans, Cohen s’est adressé à Dieu sous les yeux de tous, en le personifiant sous les traits d’un être aimé. À la fin de sa vie, il a courageusement révélé cette relation qui avait toujours été là, notamment dans la chanson « You Want it Darker ». Il s’y adresse à Dieu en l’appelant « My lord », incorporant des éléments de la prière des pleureurs juifs et adaptant la liturgie de Rosh HaShana.

Cohen écrivait-il et adaptait-il le Kaddish en prévision de sa propre mort ? J’en suis convaincu, même si, fidèle à lui-même, il pleure également l’humanité tout entière et interpelle le divin dans ses textes.

Comme je l’ai écrit dans « Prophets of Love », pour Leonard, en tant que « Cohen » (« prêtre » en hébreu), le désir existentiel et le lien avec le divin sont indissociablement liés, au cœur même de la condition humaine.

Leonard Cohen assiste à une soirée de présentation de son nouvel album « Popular Problems » à New York, le 18 septembre 2014. (Photo : Charles Sykes/Invision/AP, archives)

Alors, aujourd’hui, dix ans plus tard, même si vous êtes déjà un inconditionnel, réécoutez-le. Soyez particulièrement attentif à la manière dont Cohen interpelle, implore, réprimande et va même jusqu’à courtiser le divin.

Si vous n’êtes pas encore un fan, procurez-vous l’un des derniers albums de cette icône canadienne, l’un de ceux qu’il a enregistrés alors qu’il sentait la mort frapper à sa porte. Vous découvrirez peut-être que, tout comme pour de nombreux croyants qui lisent les psaumes anciens, les psaumes contemporains de Cohen traitent de toutes les expériences humaines, y compris la vôtre.

Matthew Robert Anderson est professeur associé au département d’études théologiques de l’université Concordia. The Conversation est une collaboration entre universitaires et journalistes qui publie des articles sur la science, la santé, la politique, l’environnement et bien d’autres sujets.

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