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Analyse

La victoire d’El-Sayed bouleverse le débat sur Israël et les Juifs américains

Élu sénateur du Michigan, ce Démocrate farouchement hostile à Israël démontre que ses positions peuvent séduire dans un État clé, y compris une majorité d’électeurs juifs

Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat américain dans le Michigan, s’exprime lors d’une soirée électorale, dans les premières heures du 4 novembre 2026, à Détroit. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)
Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat américain dans le Michigan, s’exprime lors d’une soirée électorale, dans les premières heures du 4 novembre 2026, à Détroit. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

Il y a quatre ans à peine, les propos d’un candidat au Sénat américain jugeant « regrettable » que les électeurs juifs refusent d’accuser Israël de « génocide » auraient probablement fait les gros titres pendant des semaines.

Il en aurait été de même pour un candidat promettant de bloquer les ventes d’armes offensives à Israël.

Quatre ans plus tard, non seulement les auteurs de ces déclarations, Troy Jackson dans le Maine et James Talarico au Texas, ont tous deux été élus au Sénat lors de la vague démocrate de mardi, mais leurs propos sont passés presque inaperçus, éclipsés par les positions encore plus radicales sur Israël d’autres candidats démocrates victorieux.

À commencer par Abdul El-Sayed, le nouveau sénateur du Michigan. Ses positions ont été largement relayées au cours d’une primaire puis d’une élection générale âprement disputées. Il accuse régulièrement Israël de « génocide » et affirme que l’argent des contribuables américains ne devrait pas servir à « larguer des bombes sur les enfants des autres », en référence à l’aide militaire américaine.

Il a dénigré l’idée même d’un État juif et a affirmé qu’Israël n’était pas un allié des États-Unis. Il a également déclaré que seul l’argent pouvait expliquer qu’un Démocrate qui « croit aux droits de l’Homme » soutienne Israël.

Dans une récente interview, il s’est moqué de l’idée de limiter un État palestinien à la Cisjordanie et à Gaza, laissant entendre que les Palestiniens devraient obtenir une partie, voire la totalité, du territoire israélien proprement dit.

« Nous voulons que nos impôts servent à financer nos écoles, nos soins de santé et nos infrastructures, ici, chez nous. Nous ne voulons pas que notre argent serve à financer l’apartheid, le génocide ou la guerre », a-t-il déclaré dans son discours de victoire, tôt mercredi matin.

El-Sayed est loin d’être le seul à défendre de telles positions. Alors que les Démocrates ont pris le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat, infligeant un revers cinglant au président américain Donald Trump, plusieurs farouches détracteurs d’Israël issus de l’extrême gauche ont également remporté leur scrutin à la Chambre. Le Parti démocrate s’est, de manière plus générale, considérablement éloigné d’Israël.

Des personnes suivent les résultats électoraux avant l’arrivée d’Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat américain dans le Michigan, lors d’une soirée électorale organisée par le Parti démocrate du Michigan, à Détroit, le 3 novembre 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

L’arrivée d’El-Sayed au Sénat représente toutefois un risque particulier pour Israël. Le nouvel élu occupera en effet une position qui pourrait lui permettre d’exercer une influence concrète sur la politique étrangère américaine et sur l’orientation du Parti démocrate. Sa victoire pourrait également marquer un tournant dans les relations entre Israël et les Juifs américains, qui ont continué à voter pour les Démocrates malgré les controverses autour de la politique du parti envers l’État hébreu.

Ce qu’un sénateur peut faire… et ce qui lui échappe

Tout au long de la campagne, certains Démocrates juifs ont appelé à voter pour El-Sayed, estimant que, malgré ses positions sur Israël, son élection renforcerait les rangs démocrates au Sénat et qu’il suivrait la ligne du parti sur presque toutes les autres questions.

Dans un climat politique marqué par une polarisation extrême, les sénateurs disposent aujourd’hui de moins de pouvoir individuel et, souvent, de moins de liberté de vote qu’autrefois. La confortable majorité dont bénéficieront désormais les Démocrates, avec au moins 54 sièges sur 100, leur plus importante depuis plus de dix ans, réduira encore l’influence que pourra exercer un sénateur à lui seul.

Par ailleurs, alors qu’El-Sayed avait fait campagne contre l’aide américaine à Israël, Trump lui a quelque peu coupé l’herbe sous le pied en annonçant mardi que les États-Unis mettraient fin à cette aide dès 2027, soit un an plus tôt que prévu.

El-Sayed ne pourra pas non plus, à lui seul, mettre fin aux ventes d’armes à Israël, qui relèvent des prérogatives du président. Les membres du Congrès peuvent s’y opposer publiquement et, en théorie, la Chambre des représentants et le Sénat peuvent bloquer des contrats d’armement à la majorité des deux tiers.

Cela ne s’est toutefois jamais produit, et il est peu probable qu’El-Sayed parvienne à rallier des élus des deux partis autour d’une telle initiative.

Quelle marge de manœuvre lui reste-t-il donc ? S’il obtient un siège à la commission des Affaires étrangères du Sénat, il rejoindra un groupe restreint de 22 membres, généralement répartis de façon presque égale entre les deux partis. Cette commission examine une grande partie des textes législatifs concernant Israël, qu’il s’agisse des ventes d’armes, de l’attribution de l’aide américaine ou de l’imposition de sanctions. Elle examine également les nominations aux postes d’ambassadeur.

Jack Lew, nommé par le président américain Joe Biden au poste d’ambassadeur des États-Unis en Israël, témoigne lors de son audition de confirmation devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, au Capitole, à Washington, le 18 octobre 2023. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/AFP)

El-Sayed ne sera peut-être pas en mesure de faire basculer les votes à lui seul. Il n’est toutefois pas le seul Démocrate critique envers Israël au Sénat et pourrait mobiliser ses collègues pour s’opposer à des mesures favorables à l’État hébreu ou imposer des sanctions contre les implantations de Cisjordanie, voire contre Israël dans son ensemble. S’il parvient à fédérer un groupe de sénateurs démocrates hostiles à Israël, celui-ci pourrait devenir un bloc décisif, doté d’une influence disproportionnée sur ces questions.

Il existe d’ailleurs un précédent, le sénateur républicain Rand Paul était parvenu, à lui seul, à retarder l’adoption d’un projet de loi sur l’aide à Israël en recourant à une procédure parlementaire, démontrant ainsi comment un élu peut imposer ses positions dans le processus législatif. Cette possibilité existe toujours. Même si l’aide américaine à Israël venait à disparaître, El-Sayed pourrait à l’avenir utiliser le même procédé pour bloquer d’autres textes concernant l’État hébreu.

L’histoire politique américaine récente offre également de nombreux exemples de sénateurs ayant exercé une influence majeure sur la politique étrangère, notamment les regrettés Lindsey Graham, John McCain et Joe Lieberman. Tous trois ont rencontré des dirigeants étrangers, élaboré des projets de loi et conseillé des présidents sur les orientations à adopter. Tous étaient également de fervents défenseurs d’Israël, contrairement à El-Sayed.

El-Sayed pourra-t-il donc empêcher Israël d’acheter des armes américaines ? Pas à lui seul. Mais pourrait-il convaincre son parti de soutenir une interdiction de ces ventes, ou faire de cette question une monnaie d’échange dans les négociations avec Trump ? C’est possible.

El-Sayed incarne-t-il l’avenir ?

À ce stade, El-Sayed n’a pas encore pris ses fonctions et rien ne dit qu’il consacrera son mandat à Israël. Il pourrait tout aussi bien concentrer ses efforts sur la réforme du système de santé ou du financement des campagnes électorales, deux thèmes majeurs de sa campagne, et choisir de mettre son influence au service de bien d’autres causes.

Sa victoire a néanmoins déjà marqué les esprits, notamment au regard de ses déclarations et de ses fréquentations politiques.

Le streamer d’extrême-gauche Hasan Piker s’exprimant lors d’un meeting de campagne pour Abdul El-Sayed, candidat à la primaire démocrate pour le Sénat américain dans le Michigan, à l’université du Michigan, à Ann Arbor, le 7 avril 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

El-Sayed a démontré qu’un opposant déclaré à Israël pouvait remporter une élection dans un État clé qui avait voté pour Trump deux ans plus tôt ; qu’une campagne ouvertement hostile à Israël pouvait triompher malgré les dizaines de millions de dollars dépensés pour la faire échouer ; et qu’un candidat pouvait l’emporter sans renier son alliance avec Hasan Piker, ce streamer d’extrême gauche hostile à Israël qui a fait campagne à ses côtés et qui a récemment comparé les électeurs juifs du Michigan au Ku Klux Klan.

En ce qui concerne Israël, la victoire d’El-Sayed a déplacé la « fenêtre d’Overton », qui désigne l’éventail des idées considérées comme acceptables dans le débat politique. Elle montre qu’il est désormais possible de remettre ouvertement en question l’existence même d’Israël sans se disqualifier politiquement pour le Sénat américain, ou encore de refuser de dire lequel, d’Israël ou de l’Iran, représente la plus grande menace pour les Américains.

Si de telles positions peuvent conduire à la victoire dans un État clé comme le Michigan, les candidats démocrates à la présidence pourraient y voir un discours susceptible de séduire les électeurs à l’échelle nationale.

La campagne présidentielle de 2028 ne devrait pas tarder à commencer. Une candidature d’El-Sayed paraît peu probable, mais alors que la guerre contre l’Iran s’éternise sans qu’une issue se dessine et que la situation à Gaza reste présente dans les esprits, les prétendants à la Maison Blanche chercheront à défendre une politique au Moyen-Orient capable de mobiliser leur base sans pour autant rebuter les électeurs démocrates et indépendants dans leur ensemble. La grande majorité des Démocrates ayant désormais une opinion défavorable d’Israël, certains candidats pourraient être tentés de s’inspirer de la stratégie victorieuse d’El-Sayed dans le Michigan.

El-Sayed et le vote juif

La victoire d’El-Sayed pourrait également avoir bouleversé une autre donnée que les Israéliens suivent de près : le vote juif américain.

Depuis près d’un siècle, les Juifs américains votent très majoritairement pour les Démocrates. La plupart restent également attachés à l’existence d’Israël en tant qu’État juif, même lorsqu’ils désapprouvent son Premier ministre et nombre de ses politiques.

Un électeur remplit son bulletin de vote à la bibliothèque Martin Luther King Jr. Memorial Library, à Washington, le 3 novembre 2026. (Crédit : Kevin Dietsch/Getty Images/AFP)

Jusqu’à récemment, ces deux convictions étaient parfaitement compatibles dans l’isoloir. La plupart des responsables démocrates étaient favorables à Israël, permettant aux électeurs juifs de voter conformément à leurs valeurs libérales tout en ayant l’assurance que leurs représentants au Congrès défendraient l’existence et la sécurité de l’État hébreu.

Cette année, dans le Michigan, les électeurs juifs ont été confrontés à un choix bien différent : un Républicain favorable à Trump et partisan d’Israël, face à un Démocrate progressiste hostile à l’État hébreu. Les premiers résultats laissent entrevoir un scrutin serré au sein de cet électorat, mais El-Sayed aurait néanmoins recueilli une courte majorité des suffrages juifs, soit 57 %.

Ce résultat laisse entrevoir une nouvelle configuration du vote juif américain, avec une répartition des voix plus proche de 50-50 que des scores de 80 % contre 20 % sur lesquels les Démocrates ont longtemps pu compter. Il montre aussi, aux électeurs comme aux responsables politiques, que pour la majorité des Juifs du Michigan, être le candidat au Sénat le plus hostile à Israël du pays ne constitue pas un obstacle rédhibitoire.

Dans d’autres États, les électeurs juifs commencent eux aussi à être confrontés à ce type de dilemme. Ces situations devraient se multiplier à mesure que les candidats démocrates accorderont davantage d’attention à leur base électorale hostile à Israël. Si de tels scrutins deviennent la norme, les Démocrates juifs devront faire un choix difficile : quitter leur parti, renoncer à leur soutien à Israël ou s’abstenir de voter.

Beaucoup choisiront inévitablement de rester fidèles à leur parti. Pour Israël, cela signifie que le fossé entre l’État juif et la plus grande communauté juive du monde ne fera que se creuser.

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