Dudu Tassa et Jonny Greenwood : une musique arabe envoûtante plus puissante que la politique
Les rockeurs présentent « Jarak Qaribak », un album de chansons d’amour arabes revisitées, devant un public nombreux à l’ouverture du Festival de l’oud de Jérusalem - surmontant les divisions à travers un répertoire régional
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C’est un tonnerre d’applaudissements qui a accueilli jeudi soir les partenaires musicaux Dudu Tassa et Jonny Greenwood, alors que les 17 membres du groupe montaient sur scène, dans une atmosphère survoltée.
L’ensemble, dirigé par le rockeur Tassa et Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead, a donné le coup d’envoi du Festival international de l’oud de Jérusalem en interprétant des morceaux tirés de « Jarak Qaribak », leur album de 2023, qui revisite des chansons d’amour arabes traditionnelles avec des accents de rock jazzy.
Tout au long de ce concert de 90 minutes, Tassa et Greenwood, à la guitare solo et à la basse, ont dirigé un groupe de talentueux musiciens et chanteurs locaux parlant arabe et hébreu, parmi lesquels figuraient l’épouse israélienne de Greenwood, Sharona Katan, au clavier, et leur fille, Omri Katan, l’une des deux choristes.
Sur scène, un oud, un instrument à cordes en forme de poire et sans frettes, un qanun, une table d’harmonie traditionnelle du Moyen-Orient à cordes plates et un rebab, sorte de vièle à pique, côtoyaient un violoncelle, un saxophone, un alto, des violons, une batterie, des percussions, une flûte et un trombone, créant un son puissant aux multiples nuances.
En ouverture du concert, Tassa a chanté en arabe le premier morceau de cette setlist de 18 titres, « El Hajar », devant un public sous le charme, tapant des mains, hochant la tête et balançant les épaules en rythme, en parfaite harmonie avec les artistes sur scène.
La collaboration musicale de Tassa et Greenwood dure depuis vingt ans. Ils ont sorti « Jarak Qaribak » en septembre 2023, un mois avant le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7-Octobre.
Depuis lors, les deux artistes se produisent ensemble. « Jarak Qaribak » continue de rassembler des chanteurs et des musiciens de tout le Moyen-Orient, créant des collaborations autour de cet album, dont le titre en arabe signifie « votre voisin est votre ami », avec ses reprises de chansons arabes de toute la région.
Mais la collaboration entre Greenwood et Tassa a aussi suscité une vive opposition de la part de groupes anti-Israël. En 2023, leur tournée européenne a été annulée en raison de la guerre à Gaza ; en 2025, deux concerts au Royaume-Uni ont également été annulés suite à des menaces jugées crédibles à l’encontre des salles et du personnel.
Lors de sa sortie, Tassa et Greenwood ont tenu à souligner que leur album se voulait dépourvu de toute connotation politique. C’est ce même concept qui a trouvé un écho jeudi soir, lorsque les deux chanteurs invités, Karrar Alsaadi, de Bagdad, et Jianna Nadaf, de Nazareth, ont interprété de nombreux morceaux, partageant leur joie avec le public, leurs sourires, leurs pas de danse et leur enthousiasme sur scène.
« Nous sommes tellement, tellement, tellement heureux d’être ici », a déclaré Tassa, qui n’a pris la parole qu’après plusieurs morceaux. Compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde, a-t-il expliqué, « nous ne savions pas si ce concert allait vraiment avoir lieu ».
Il a expliqué avoir longtemps réfléchi à ce qu’il devrait dire sur scène, avant de finir par improviser. Ce dernier mois a été marqué par « tant de politique, tant de discussions, et surtout tant de colère, de haine – rien qui ne favorise le rapprochement », a poursuivi Tassa.
« Mais ici, j’ai un ami britannique », a-t-il ajouté, désignant Greenwood, sous les acclamations de la foule.
« Un ami de Bagdad, un ami de Nazareth », a continué Tassa.
« La musique, c’est ce que nous aimons tous. Nous ne sommes pas obligés d’être d’accord sur tout. Chacun peut avoir son opinion, mais nous devons respecter celle des autres ; ce n’est pas grave. »
Ces quelques remarques mises à part, la politique, au sens strict, est restée largement absente de ce concert de chansons arabes, dont six interprétées par Tassa, qui reprend régulièrement des morceaux irakiens et koweïtiens avec son groupe, The Kuwaitis. Ces compositions sont issues du répertoire que lui ont transmis son grand-père et son oncle, deux figures emblématiques de la musique irakienne. C’est dans la musique, chez les musiciens, dans la salle et au sein du public que résidait le seul message politique : une célébration capable de surmonter les divisions sans les évoquer explicitement.
Cette soirée avait également pour but de faire découvrir des chansons dont les textes étaient probablement incompréhensibles pour une grande partie du public – et sans que ce point soit réellement important, même si, durant le concert, une spectatrice a interpellé Tassa en hébreu, lui demandant des « liens avec l’hébreu ».
Après un moment d’hésitation, un peu décontenancé, Tassa a répondu que son groupe, The Kuwaitis, se produirait la semaine suivante sur la scène du Barby à Tel Aviv.
Une manifestation politique a toutefois marqué le début de la soirée, avant que les musiciens ne montent sur scène. Effie Benaya, directrice artistique du Festival de l’oud, a présenté l’événement et souhaité la bienvenue au ministre de la Culture, Miki Zohar, qui a été hué par une partie bruyante du public. Zohar, allié du Premier ministre Benjamin Netanyahu au sein du Likud, a déjà menacé de supprimer les subventions publiques accordées à des initiatives culturelles israéliennes.
Zohar, déjà très impopulaire dans le milieu artistique et culturel local, l’était particulièrement auprès du public réuni jeudi soir. Après avoir assisté à l’intégralité du spectacle, il a quitté les lieux avant les rappels.
Chacun des titres de la soirée a été introduit par l’un des différents musiciens d’un groupe composé de Dan Mayo à la batterie, des percussionnistes Nour Bar Goren et Louay Khoury, d’Ariel Qassis au qanun, du flûtiste Yitzhak Ventura, Sefi Zisling à la trompette, Maayan Milo au trombone, le violoncelliste Eden Djamchid, la violoniste et joueuse de rebab Johanna Rittmüller, Tomer Moked au violon, l’altiste Siraj Abdelmoati, Yaniv Teichman à l’oud, Sharona Katan aux claviers, ainsi que les choristes Omri Katan et Tamar Shawki.
Greenwood, silencieux, une frange épaisse dissimulant souvent ses yeux, était pourtant omniprésent, s’aidant d’une console de mixage pour intégrer des sons rock et électriques plus classiques.
Greenwood ne s’était pas produit en Israël depuis 2024, année où lui et Tassa avaient joué à Tel Aviv, ce qui avait incité le mouvement anti-Israël Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) à appeler au boycott de la tournée de Radiohead alors prévue. Celle-ci s’était néanmoins déroulée comme prévu.
Le neveu de Sharona Katan, Reef Harush, a été tué en 2024 pendant les combats contre le Hamas à Gaza.
Dans une interview accordée au Sunday Times l’année dernière, Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, et Greenwood se sont tous deux irrités des appels lancés par les fans pour que Radiohead prenne clairement position sur la guerre à Gaza et s’engage à ne pas se produire en Israël.
Greenwood, dans une interview accordée au Times, a évoqué une situation « complètement insensée ».
« La seule chose dont j’ai honte, c’est d’avoir entraîné Thom et les autres dans cette tourmente, mais je n’ai pas honte de travailler avec des musiciens arabes et juifs. Je ne peux pas m’excuser pour cela », a-t-il déclaré.
Le contexte politique, implacable, a rappelé combien l’organisation du concert de jeudi (ainsi que d’un deuxième spectacle à guichets fermés prévu vendredi) a dû être complexe, compte tenu notamment de la période et de la diversité des artistes – qui ont, pour leur part, préféré se laisser guider par leur musique.
Greenwood et Tassa ont choisi d’utiliser leur influence pour créer et interpréter ces morceaux. Une entreprise complexe sur le plan logistique, enrichissante sur le plan musical et, sans que cela soit explicitement dit, source d’harmonie politique.
Pour le public, cette soirée a marqué un moment d’appréciation mutuelle, au cours duquel les spectateurs ont pu voir, entendre et comprendre à quel point les artistes étaient heureux de leur présence, et où ces derniers leur ont offert cette magie que la musique est capable de créer.
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