LONDRES — Lorsque des milliers de personnes se sont rassemblées dans le centre de Londres à la fin du printemps pour manifester contre l’antisémitisme, Fiyaz Mughal était là.
Fondateur de l’association Muslims Against Antisemitism (Musulmans contre l’antisémitisme), Mughal reconnaît volontiers n’être que l’un des rares musulmans britanniques présents à la manifestation, et le seul à s’être joint aux responsables politiques et aux représentants communautaires pour prendre la parole devant les participants.
Mughal reste convaincu d’avoir pris la bonne décision en intervenant lors de cette manifestation, et n’hésite pas à dénoncer le silence de certains de ses coreligionnaires face à la recrudescence de l’antisémitisme au Royaume-Uni.
En avril, deux Juifs ont été poignardés lors d’une attaque terroriste dans le quartier à forte population juive de Golders Green, au nord de Londres, l’une des plus de dix attaques antisémites qui ont visé des synagogues et des centres communautaires ces derniers mois, après le meurtre de deux Juifs à la synagogue de Heaton Park, à Manchester, en octobre dernier.
« J’ai décidé de participer à ce rassemblement et d’y prendre la parole pour exprimer ma profonde déception concernant l’attitude de certains membres de ma communauté, qui n’ont montré aucune empathie ni ne se sont publiquement rangés aux côtés des communautés juives lorsque cela était nécessaire », a déclaré Mughal au Times of Israel.
« Certains membres de ma communauté appellent des membres des communautés juives pour leur exprimer leur sympathie au téléphone, sans pour autant être prêts à le reconnaître publiquement et à créer un précédent », a-t-il ajouté.
« Ils jouent sur les deux tableaux, ce qui est pour moi inacceptable. Soit on vit selon ses valeurs, soit on est accusé d’hypocrisie. Et vivre selon ses valeurs signifie parfois qu’il faut faire ce qui est juste. »
Mughal n’est pas un nouveau venu dans cette cause. Ancien conseiller gouvernemental et conseiller municipal, il a beaucoup œuvré dans les secteurs associatif et caritatif. Depuis longtemps en première ligne dans la lutte contre l’extrémisme, les crimes de haine et l’antisémitisme, il est également un grand défenseur du dialogue interconfessionnel entre musulmans et juifs.
Alors que l’association Muslims Against Antisemitism œuvre à promouvoir l’éducation, au sein des communautés musulmanes britanniques, aux questions de l’antisémitisme et de la Shoah, une autre organisation fondée par Mughal, Tell MAMA, recense et signale les crimes de haine anti-musulmans et offre son soutien aux victimes.
L’heure est venue d’une nouvelle interprétation des textes
Mughal critique vivement ce qu’il appelle le « langage ambigu » de certains dirigeants de la communauté musulmane. Les condamnations toutes faites de l’antisémitisme, ou le refus d’admettre qu’il est lié à l’activisme radical anti-israélien, ne suffisent tout simplement pas, selon lui.
« Je suis en totale unité et solidarité avec la communauté juive. Je maintiens fermement ma position selon laquelle le déni total de l’État d’Israël relève du discours antisémite et doit être combattu, également au sein de certaines franges de ma communauté », a souligné Mughal.
Cela ne signifie pas pour autant, a-t-il précisé, qu’il ne soutienne pas la création d’un État palestinien ou qu’il ne s’oppose pas à certaines politiques et à certains discours du gouvernement israélien actuel.
Selon lui, la réticence des autres dirigeants musulmans à se ranger publiquement aux côtés des Juifs britanniques s’explique par leur volonté de ne pas « faire de vagues », ainsi que par leur désir de conserver le soutien de leur communauté et leur audience sur les réseaux sociaux.
Mughal soulève également un enjeu plus fondamental : la nécessité d’une « réinterprétation des textes sacrés de l’islam ». Depuis l’attaque meurtrière menée contre Israël par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, trop de mosquées ont accueilli « des prédicateurs qui ont utilisé certaines interprétations des hadiths et certaines caricatures profondément ancrées dans la tradition religieuse islamique pour justifier les actions du Hamas ou soutenir les attaques contre les Juifs », a expliqué Mughal.
Alors que les attentats du 11-Septembre et ceux du 7 juillet 2005 à Londres auraient dû conduire à « une réinterprétation fondamentale des textes sacrés », a-t-il poursuivi, la « très grande et écrasante majorité » des imams en Grande-Bretagne n’a « rien fait à ce sujet ».
« Si nous n’agissons pas maintenant, jamais rien ne changera », a-t-il conclu.
La banalisation choquante de l’antisémitisme
Mughal, cependant, n’est pas le seul musulman britannique de premier plan à avoir apporté son soutien aux Juifs de Grande-Bretagne. Au début du mois, il a été rejoint par quelques autres personnalités, parmi lesquelles l’ancienne commissaire gouvernementale chargée de la lutte contre l’extrémisme, Sara Khan, dans une lettre ouverte dénonçant la réaction « insuffisante et décevante » face à la montée « bruyante et implacable » de l’antisémitisme depuis le pogrom du 7-Octobre.
Cette lettre soulignait comment la « contestation légitime » contre le conflit à Gaza avait été utilisée par certains pour « banaliser l’utilisation de slogans, de symboles et d’un discours qui glorifient la violence ». Elle opposait également le « silence et l’absence de condamnation » suite aux agressions contre les Juifs britanniques aux « manifestations de protestation et de solidarité massives » qui avaient eu lieu au Royaume-Uni après le meurtre de George Floyd par la police à Minneapolis en 2020.
Selon Mughal, si les Juifs de Grande-Bretagne n’ont pas bénéficié d’un niveau de solidarité comparable de la part de leurs compatriotes, c’est du fait de « perceptions profondément ancrées » au sein des mouvements antiracistes, selon lesquelles Israël serait tout-puissant et les Juifs, riches et fortement influents sur le plan politique.
Ces perceptions, qui « frôlent la rhétorique antisémite et la dépassent même à bien des égards », sont devenues un prétexte à « l’inaction », a affirmé Mughal. Il y a quelque chose de choquant, a-t-il poursuivi, dans le fait qu’un mouvement antiraciste qui prétend défendre les « communautés minoritaires » ignore le sort des Juifs britanniques, « une minuscule communauté minoritaire », alors qu’elle subit des attaques incessantes.
Pour Mughal, les efforts déployés au Royaume-Uni pour dissocier le mouvement pro-palestinien de l’antisémitisme ont été « très limités et très tardifs ».
« Le fait que ce mouvement soit entaché d’antisémitisme pose un problème majeur », a-t-il estimé, préconisant plutôt une stratégie de « désolidarisation, d’exclusion et de contestation ouverte ».
« On ne peut pas parler d’un État palestinien sans se désolidariser de tout élément, de tout groupe ayant des antécédents d’antisémitisme », a déclaré Mughal. « C’est une réalité que personne ne veut vraiment affronter pour l’instant. »
Les politiciens attisent les tensions anti-israéliennes
Selon Mughal, le Parti vert, anti-israélien, représente aujourd’hui la version la plus influente et la plus puissante, sur le plan électoral, d’une alliance entre l’extrême gauche et les islamistes, qui ne cesse de se renforcer depuis la guerre en Irak de 2003. Sous la houlette de leur nouveau leader, Zack Polanski, un juif anti-sioniste d’extrême gauche, les Verts ont fait de la question de Gaza, ainsi que de la « complicité » du gouvernement travailliste dans le « génocide » perpétré par Israël, un thème majeur de leur campagne pour les élections locales de mai dernier. (Les collectivités locales britanniques ne jouent aucun rôle dans la politique étrangère du Royaume-Uni.)
Les bons résultats du parti aux élections ont néanmoins été ternis par de nombreuses accusations d’antisémitisme portées contre plusieurs de ses candidats. Pour Mughal, les Verts ont « pris une décision stratégique » en choisissant d’utiliser leur position très critique à l’égard des actions d’Israël à Gaza pour capter de nouveaux soutiens.
« Ils devaient bien savoir qu’en agissant ainsi, ils allaient attirer des individus au passé très trouble », a souligné Mughal. Pour lui, les promesses « hypocrites » du parti concernant le renforcement de ses procédures de sélection « sont insuffisantes ».
Mughal s’est dit peu convaincu par la réponse apportée par le Parti travailliste aux enjeux de l’antisémitisme et de l’extrémisme depuis son arrivée au pouvoir en juillet 2024. Il a néanmoins salué la bonne compréhension dont font preuve certains ministres quant à l’impact de ces phénomènes sur la communauté juive, et reconnu que le gouvernement a investi massivement dans le renforcement des mesures de sécurité.
Mais, a-t-il noté, « les Juifs ne veulent pas, je pense, vivre derrière de hauts murs… [avec] des caméras et des agents de sécurité. Ce n’est pas une vie ». De plus, a-t-il fait remarquer, la lutte contre l’antisémitisme nécessite un « véritable changement sociétal » et le gouvernement n’a pas de plan pour y parvenir.
Mughal a également reproché au gouvernement de ne proposer aucune « solution alternative… pour faire face à l’extrémisme islamiste ou à l’antisémitisme des extrémistes islamistes ». Il existe un contraste « saisissant » entre son approche « creuse » et les efforts déployés par le précédent gouvernement conservateur pour « s’attaquer » à ce problème, a affirmé Mughal. D’après lui, le Parti travailliste craint que « s’il commence à parler d’extrémisme islamiste, cela lui fasse perdre une partie de son soutien politique ».
Ces craintes, a-t-il estimé, ont été encore exacerbées par l’élection de quatre députés indépendants « pro-Gaza » à l’issue des législatives de 2024. « Cela a déclenché un sentiment de peur, puis un état d’apathie » de la part du gouvernement, d’après Mughal.
Par ailleurs, Mughal a fait valoir qu’en conseillant au gouvernement d’éviter d’évoquer l’extrémisme islamiste, certains membres de la communauté musulmane transmettent aux ministres « une vision faussée des communautés musulmanes britanniques », une vision « parfois rigide et conservatrice de l’islam ».
Mughal connaît bien le phénomène du racisme. Lorsqu’il était enfant, sa famille a été chassée d’Ouganda lorsque le président de l’époque, Idi Amin, a décidé en 1972 d’expulser la minorité indienne du pays. Élevé en Grande-Bretagne dans les années 1980, il a également été victime de racisme. Selon lui, les attitudes qui sous-tendent ce racisme sont « exactement les mêmes » que celles affichées par les islamistes.
« Certains détournent ma religion pour justifier leur brutalité, leur sentiment de supériorité et leur conviction d’avoir tous les droits », a-t-il déploré.
La lutte contre l’antisémitisme est « intimement liée » à la défense des valeurs démocratiques libérales souligne Mughal.
« J’ai le sentiment qu’au cours des trois dernières décennies, l’antisémitisme [en Grande-Bretagne] s’est fortement aggravé », a-t-il déclaré. « Cela témoigne également de la manière dont l’intolérance s’est développée dans l’ensemble de notre pays. La réalité, c’est que nous sommes confrontés à une vague nationale d’intolérance. »
la Communauté du Times of Israël !
