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Alfred Dreyfus dans le jardin de Villemarie, Carpentras 1899-1900. (Collection de la famille Dreyfus)
Alfred Dreyfus dans le jardin de Villemarie, Carpentras 1899-1900. (Collection de la famille Dreyfus)

Le Musée Dreyfus pour ne pas être tenté de réécrire l’Histoire

Récemment inauguré dans les Yvelines, l’espace jouxtant la Maison Zola est une occasion, pour le grand public, de redécouvrir cette affaire qui a – vraiment – marqué l’Histoire

Nous sommes le 28 octobre 2021, à l’invitation de François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, le premier Dîner du Cercle Charles Gide – Protestants pour une économie responsable bat son plein. Ce rendez-vous inaugural, sorte d’équivalent au dîner du CRIF version protestante (sic), a pour but de faire entendre une parole évangélique sur des questions importantes concernant la société française.

Parmi les convives, le président du Consistoire récemment élu, Élie Korchia, le grand rabbin de France, Haïm Korsia et le rabbin Moché Lewin, un proche du pasteur Clavairoly. Après l’allocution de ce dernier, le président de la République française, Emmanuel Macron, invité d’honneur de la soirée, décrypte les thèmes qui font l’actualité. Les participants sont ensuite invités à lui poser des questions. Le président se prête à l’exercice.

Marie-Georges Picquart (Crédit : Domaine public)

C’est ainsi que le grand rabbin de France, Haïm Korsia, — il faut le rappeler ancien aumônier en chef du culte israélite des armées — l’interroge suite à leur visite, pendant l’après-midi, même au nouveau Musée Dreyfus.

Son souhait : « Ne serait-il pas possible pour la République de reconnaître les douze ans (1894-1906) qui ont été volés au Capitaine Dreyfus et de lui remettre à titre posthume la progression en grade qu’il aurait dû obtenir durant cette période terrible d’humiliation et de déportation sur l’Île du Diable. Cette nomination au grade de général serait symboliquement forte. Cela avait été fait pour le Colonel Picquart qui a été élevé au rang de général puis ministre de son vivant ».

Le grand rabbin de France Haïm Korsia aux côtés du président de la République française Emmanuel Macron lors de l’inauguration du Musée Dreyfus. (Crédit : DR/Présidence de la République)

Dans sa réponse, Macron détaille, improvisant : « Je pense qu’il ne faut jamais fermer la question de l’Affaire Dreyfus. Parce que la fermer voudrait dire en quelque sorte que l’on pourrait l’avoir réglée par une réparation a posteriori. Je pense que l’importance du Musée que nous avons inauguré aujourd’hui et de ce qui continue d’être fait, c’est d’abord de rappeler les faits et la vérité historique sans laquelle on ne peut pas construire un vrai discours politique en même temps qu’un vrai débat démocratique. Mais c’est également de comprendre l’extraordinaire machination de la haine et du rejet de l’autre pendant une époque. Et c’est au fond de montrer que l’Affaire Dreyfus n’est que le symptôme de quelque chose de plus profond que la société avait laissé s’installer par passivité ou par faiblesse. […] Alors est-ce qu’il appartient au Président de la République de faire de Dreyfus un général aujourd’hui ? Ma réponse de principe serait non pour la première raison qui est d’éviter des ennuis [Rires] et pour la deuxième plus profonde : on ouvrirait alors la possibilité au Président de la République de restaurer ou de dégrader quiconque en fonction du moment. […] Le risque au fond est de le faire avec le regard d’aujourd’hui. […] Il faut comprendre que quand la haine sort de son lit dans une société, elle met du temps à y revenir. On voit les années que Dreyfus a vécues après : interdit de participer à la panthéonisation de Zola, on lui tire dessus […]. Ça dure longtemps la haine quand c’est sorti. C’est sans doute l’institution militaire dans un dialogue avec les représentants du peuple français qui pourront le faire dans un cadre harmonieux, plus que le Président de la République dans une décision souveraine comme un fait du prince, ce qui serait inapproprié. »

En réponse à la question du Grand Rabbin de France Haïm Korsia, sur le capitaine Alfred Dreyfus. Ne serait-il pas possible pour la Republique de reconnaître les 12 ans qui lui ont été volés et de le reconnaître comme général à titre posthume comme pour le Colonel Piquart qui a été élevé au rang de général de son vivant.

Posted by Moché Lewin on Tuesday, October 26, 2021

L’après-midi, le Président de la République Emmanuel Macron s’était en effet rendu à Médan, à l’occasion de l’inauguration du musée Dreyfus et de la réouverture au public de la Maison Zola, après des travaux de restauration qui auront duré dix ans.

A LIRE : Macron appelle à ne pas oublier l’affaire Dreyfus, sans dire le mot « antisémitisme »

« Consacrer un musée à la vie d’Alfred Dreyfus, c’est réparer une injustice. Le faire dans la maison de Zola, qui prit tous les risques pour l’innocenter, c’est dire que la République ne tient que par les combats de femmes et d’hommes. Jamais un acquis, toujours à reconquérir… » a rappelé sur place M. Macron.

À Médan, dans les Yvelines, vient donc d’être inauguré le Musée Dreyfus, qui jouxte la Maison Zola.

Zola et Dreyfus, liés de leur vivant par une lutte sans concession pour la vérité et la justice, sont désormais célébrés, ensemble, dans ce lieu symbolique du croisement de leurs destins et des valeurs pour lesquelles ils se sont tant battus.

Émile Zola, grand défenseur d’Alfred Dreyfus et auteur du célèbre
« J’accuse », publié dans L’Aurore le 13 janvier 1898, rejoint ainsi la mémoire du capitaine Alfred Dreyfus.

Chaque année, depuis plus d’un siècle, dans sa propriété de Médan, on rendait hommage au premier des dreyfusards.

Le Musée Dreyfus et la Maison Zola dans les Yvelines, enfin ouvertes au public. (Crédit : Nicolas Schimp Maison Zola-Musée Dreyfus)

« Le projet d’en faire un lieu de mémoire et d’y établir un musée semblait donc naturel. Il était aussi impérieux de contrer le travail de sape du temps et de l’oubli, » explique Louis Gautier, président de l’association Maison Zola — Musée Dreyfus.

Il ajoute : « L’Affaire Dreyfus reste plantée comme le feu fanal d’une balise dans notre mémoire collective. C’est un repère imprescriptible pour notre République, une leçon pour toute démocratie. Mais Alfred Dreyfus, l’homme, celui qui ne plie ni devant ses juges ni devant l’injure, l’officier courageux et intègre, le citoyen trahi et calomnié qui, en résistant aux machinations, sauva les Français du déshonneur, lui n’avait droit à aucun mémorial pour honorer son combat. C’est chose faite, par ce projet qui à la fois sauvegarde un lieu emblématique d’une pensée engagée dans son siècle, celle de Zola, et consacre à Dreyfus un musée qui est porteur des principes de tolérance, de dignité et de respect attaché à ce nom. »

Theodor Herzl sur le balcon de l’hôtel Les Trois Rois à Bâle, Suisse, 1897. (Crédit photo : CC-PD-Mark, par Wikigamad, Wikimedia Commons)

Le procès a eu de vastes implications sur le siècle suivant de la pensée juive : Theodor Herzl, que beaucoup considèrent comme le père du sionisme laïc moderne, a couvert le procès en tant que journaliste et l’a décrit plus tard comme un moment décisif dans son développement idéologique – passant d’un juif assimilationniste à un juif sioniste.

Cela ne pouvait tomber mieux pour rappeler l’Histoire, la vraie, celle de l’Affaire Dreyfus qui a vu un innocent capitaine juif de l’armée française condamné à tort, – parce qu’il était juif. Il sera réhabilité, mais l’Affaire laissera des blessures durables pour les Juifs de France et pour toutes les personnes éprises de justice et de vérité.

Et l’on pense à l’actualité qui nous rattrape. Si l’éventuel candidat à l’élection présidentielle Eric Zemmour pointe du doigt les problèmes d’insécurité et d’immigrations qui parlent aux Français, il est en même temps l’auteur de saillies indécentes sur l’histoire de France.

Avec ses propos sur Vichy et les Juifs, il y a aussi ceux qui laissent planer le doute sur l’innocence du capitaine Dreyfus et installent l’idée de sa culpabilité. Puise-t-il dans les tréfonds de l’extrême-droite française ? Jusqu’à lui, personne n’avait jamais osé jeter le doute, même les idéologues de la droite la plus extrême.

« Beaucoup étaient prêts à dire Dreyfus innocent, même si c’est trouble cette histoire aussi, mais on ne va pas refaire le procès de Dreyfus ici », avait-il ainsi déclaré dans Face à l’info sur CNews, le 29 septembre 2020, dans une émission consacrée à Émile Zola.

L’idéologue d’extrême droite français Eric Zemmour lors d’une séance photo à Paris, le 22 avril 2021. (Crédit : JOEL SAGET / AFP)

Quinze jours plus tard, le polémiste enfonçait le clou expliquant à propos des expertises mensongères qui ont conduit à la mise en accusation d’Alfred Dreyfus que l’on « ne saura jamais ».

Et à propos de l’innocence de Dreyfus, que « ce n’est pas évident » et qu’en tout état de cause Dreyfus n’était pas attaqué « tellement en tant que juif », mais en tant qu’ « Allemand » ..! Cela se passait une seconde fois dans Face à l’info, le 15 octobre 2020, toujours dans cette émission où il est chroniqueur. N’est pas historien qui veut !

La révision de l’Histoire à l’aune des dernières découvertes archivistiques est un exercice pratiqué par les historiens de métier. L’Affaire Dreyfus est notamment un champ de réflexion investi par de nombreux spécialistes. Et, unanimement, ils continuent de démontrer l’innocence d’Alfred Dreyfus.

Parce que les faits ne se réécrivent pas à l’ombre de l’idéologie, le retour à l’Histoire nous aide à comprendre.

Le Musée Dreyfus narre l’événement à travers un parcours de documents, textuels et visuels, mais il est avant tout un musée du présent non seulement en vertu de cette évidence que le passé et sa connaissance éclairent le futur, – mais encore que les doutes n’ont pas leur place concernant l’innocence du capitaine juif.

Dans le parcours proposé par le Musée Dreyfus, l’idée est de faire revivre l’Affaire Dreyfus.

L’accent est mis sur des documents et des médias moins connus et rarement vus, permettant de comprendre les stratégies des dreyfusards et des antidreyfusards : la photographie, la chanson, les projections lumineuses, la brochure, l’affiche, le tract et le papillon…

Hommage au capitaine Dreyfus – une statue de l’artiste français Louis Mitelberg, installée place Pierre-Lafue, Paris (Crédit: Ashrane/Wikimedia Commons)

Le musée interroge également sur les questions fondamentales et encore actuelles des droits des femmes et des hommes, de la justice, de la lutte contre l’antisémitisme et contre le racisme, de la tolérance et de l’altérité, de la laïcité et de la République, de la raison d’État, du rôle et du pouvoir de la presse.

Tout au long de l’année, le Musée Dreyfus va proposer de nombreuses activités aux petits et aux grands, amateurs ou simples curieux : des rencontres avec des auteurs à l’occasion de la parution d’ouvrages consacrés à l’Affaire, à Zola, au Naturalisme ou à la période ; des débats autour de la diffusion de films sur Zola, l’Affaire ou les questions qu’elle pose ; des concerts (chansons, musiques ou visions modernes des œuvres de l’époque) : des colloques universitaires et des expositions temporaires.

Robert Wilson (CC BY-SA 3.0 DE)

Par ailleurs, chaque année, le Musée Dreyfus va donner carte blanche à un artiste pour qu’il présente sa propre vision de la fameuse affaire.

Bob Wilson, plasticien et metteur en scène, est le premier artiste invité par le musée.

Il faut noter qu’au même moment, vient de paraître sous la direction de Marc Knobel, dans la collection des Études du CRIF, un ouvrage consacré à « L’Affaire Dreyfus. Une histoire médiatique ».

Son auteur, Alain Pagès, professeur émérite à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, est considéré comme un grand spécialiste du sujet et, parallèlement, de l’œuvre d’Émile Zola.

Pour lire en ligne l’étude gratuitement, cliquez ici.

Par ailleurs, dans la cour du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, l’hommage au Capitaine Dreyfus de Tim reste visible. La même statue avait été inaugurée à Tel-Aviv–Jaffa le 27 novembre 2018, non loin de l’Institut français.

L’Affaire Dreyfus est donc au cœur de l’actualité. Un épisode dramatique de l’histoire de France à se rappeler parce que l’Histoire ne s’invente pas.

Le Musée Dreyfus est accessible sur réservation uniquement : 26 rue Pasteur – 78670 Médan.

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