Israël en guerre - Jour 228

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Le meurtre non résolu de Haim Arlosoroff est au cœur de "The Red Balcony" de Jonathan Wilson. (Crédit : Domaine public/Autorisation)
Le meurtre non résolu de Haim Arlosoroff est au cœur de "The Red Balcony" de Jonathan Wilson. (Crédit : Domaine public/Autorisation)
Interview

Le mystère autour de l’assassinat d’Arlozoroff inspire un nouveau roman policier

L’assassinat de ce sioniste de la première heure, il y a 90 ans, reste controversé. Que feront les personnages de Jonathan Wilson de ce crime insoluble dans « The Red Balcony » ?

LONDRES – C’est le grand mystère de l’histoire du sionisme. Par une douce soirée d’été de juin 1933, Haim Arlozoroff a été abattu alors qu’il se promenait avec sa femme sur une plage de Tel Aviv.

À 34 ans, Arlozoroff était le chef du département politique de l’Agence juive et une étoile montante du mouvement sioniste. De multiples théories existent, mais l’identité de son assassin fait toujours l’objet de mystères et spéculations, 90 ans après les faits.

Cet assassinat constitue la toile de fond de The Red Balcony, une histoire passionnante de meurtre et de haute politique, de sexe et de trahison, écrite par le romancier Jonathan Wilson. Le livre a été publié le 21 février.

Si certains ont désigné les nationalistes arabes et même le ministre nazi de la propagande, Josef Goebbels, comme coupables idéaux de l’assassinat d’Arlozoroff, le nuage de suspicion s’est d’abord concentré sur les partisans de droite de Zeev Jabotinsky. Quelques jours avant son assassinat, Arlozoroff était rentré de Berlin où il avait participé à la négociation de l’accord controversé de Haavara, ou « transfert », avec le nouveau gouvernement d’Hitler.

Cet accord permettait aux Juifs allemands d’émigrer en Palestine avec une partie de leurs capitaux, mais exigeait que ces capitaux soient utilisés pour acheter des produits d’exportation allemands. Jabotinsky, le chef du mouvement révisionniste, et ses partisans étaient farouchement opposés à l’accord, qu’ils considéraient comme une collaboration avec le diable et une violation du boycott international du régime nazi que les organisations juives avaient préconisé.

Mais tandis que la droite attaquait avec virulence Arlozoroff – une figure de proue du Mapaï, précurseur du parti travailliste israélien – en le qualifiant de traître, les Arabes locaux le considéraient comme l’homme responsable de la conclusion d’un accord qui avait potentiellement le pouvoir d’ouvrir les frontières à un afflux de Juifs dans le pays.

Jonathan Wilson, auteur de « The Red Balcony » (Le balcon rouge). (Crédit : Sharon Kaltz)

Le roman de Wilson retrace vaguement l’histoire véridique de deux Juifs russes – Avraham Stavsky et Zeev Rosenblatt – qui ont été jugés pour le meurtre au printemps 1934. Rosenblatt a été innocenté, mais Stavsky a d’abord été reconnu coupable et condamné à mort. La Cour d’appel a finalement annulé la condamnation en raison de l’absence de preuves corroborantes. Mais la procédure judiciaire n’a pas ébranlé l’idée que la gauche se faisait des révisionnistes comme des meurtriers, ni la certitude de la droite qu’elle était victime d’une accusation de meurtre rituel inspirée par des considérations politiques.

Mais une grande partie de l’action de The Red Balcony se déroule autour d’une foule de personnages fictifs : Ivor Castle, jeune juif diplômé de l’université d’Oxford, qui quitte sa résidence londonienne de la classe moyenne supérieure pour devenir l’assistant de Phineas Baron, avocat de la défense misanthrope et cynique ; Tsiona Kerem, artiste mystérieuse et libre d’esprit dont Castle est chargé d’obtenir le témoignage critique, mais dont l’avocat inexpérimenté tombe éperdument amoureux ; Charles Gross, camarade de Castle à Oxford et sioniste convaincu ; et sa cousine américaine, Susannah Green, une débutante de Baltimore. À travers leurs histoires entremêlées, Wilson explore habilement les questions d’identité, de droit et de politique.

L’écrivain juif d’origine britannique, qui a vécu à Jérusalem à la fin des années 1970 et vit aujourd’hui dans le Massachusetts, admet avoir été « attiré et fasciné par » l’histoire courte, malheureuse et, au Royaume-Uni, souvent oubliée, du mandat britannique de l’entre-deux-guerres en Palestine. Avec The Red Balcony, c’est la troisième fois – après A Palestine Affair et The Hiding Room, acclamés par la critique – qu’il revient sur le sujet.

« The Red Balcony » de Jonathan Wilson. (Autorisation)

« J’ai souvent l’impression que lorsque les gens discutent de l’Histoire, ils ne remontent pas assez loin pour examiner les premières années du Yishouv, de cet État en devenir, et le conflit qui se produisait, et pour voir la Palestine pour ce qu’elle était à l’époque, qui était vraiment… un avant-poste miniature de l’Empire britannique », a déclaré Wilson au Times of Israel.

La Palestine mandataire, poursuit-il, était « un mélange fascinant de personnages et d’individus, de figures historiques et de récits concurrents ». Cette fascination repose en partie sur le fait que « le pays n’était pas encore installé ».

« Rien n’était fixé et tout était en suspens », explique Wilson. « Différents individus avaient des idées complètement différentes sur ce que l’avenir allait être, sur la façon dont les choses allaient se dérouler et sur ce que l’État allait être. »

Mais pourquoi le meurtre d’Arlozoroff ?

« De tous les événements politiques, machinations, manœuvres et assassinats qui ont eu lieu à cette époque », dit Wilson, « le meurtre d’Arlozoroff est probablement le plus significatif ».

En effet, selon lui, cet assassinat continue d’avoir une résonance aujourd’hui.

Il joue toujours un rôle important dans la conscience politique israélienne », déclare le romancier, qui note que lorsque des allégations de corruption ont été formulées pour la première fois à l’encontre du Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’un de ses assistants a répondu : « La prochaine fois, ils l’accuseront d’avoir assassiné Arlozoroff ». De manière peut-être plus substantielle, Wilson estime qu’il s’agit de l’événement de l’histoire politique israélienne qui a « cimenté le schisme entre la gauche et la droite qui est encore visible aujourd’hui ».

L’histoire se répète

Wilson explique que l’un des « catalyseurs » de sa décision d’écrire sur le meurtre a été l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995. À l’époque, se souvient-il, on a beaucoup parlé du caractère unique du crime – un Juif assassinant un autre Juif pour des raisons politiques – en dépit du fait que cela aurait pu se produire dans l’affaire Arlozoroff, et que cela s’est produit dans le meurtre en 1957 d’Israël (Rudolf) Kastner, qui était accusé de collaborer avec les nazis.

« Il y a un précédent et la même division », note Wilson. « La fureur contre Rabin qui s’est déchaînée sur la Place de Sion [où s’est déroulée une manifestation tristement célèbre au cours de laquelle Rabin était représenté en uniforme d’officier SS] était très similaire à la fureur déclenchée contre Arlozoroff en 1933. D’une certaine manière, l’avenir est lié au passé ».

Wilson est parfaitement conscient des controverses entourant l’accord de transfert et de la nécessité de traiter le sujet avec sensibilité afin d’éviter de « nourrir les antisémites ».

« D’un point de vue romanesque, le sujet est tellement ambigu qu’il invite à la profondeur que la fiction peut apporter », explique-t-il.

Wilson s’efforce tout au long du livre d’éviter de mettre des mots dans la bouche des personnages historiques qui figurent dans ses pages, mais il permet néanmoins à Arlozoroff de s’interroger sur la complexité morale de l’accord de transfert. « Dans le roman, le leader sioniste se dit : ‘C’était un accord laid et peu recommandable, mais comment les Juifs auraient-ils pu acheter leur liberté de partir autrement ?’  »

« J’ai essayé de dire la vérité à ce sujet et de présenter les différentes réactions à cet accord par l’intermédiaire de mes personnages de la manière la plus précise possible », explique Wilson. « On peut comprendre pourquoi les révisionnistes étaient si furieux. On peut également comprendre pourquoi Arlozoroff et son groupe essayaient de sauver des vies. »

Au total, quelque 50 000 à 60 000 Juifs allemands auraient échappé à un destin alors incertain aux mains des nazis.

« En tant qu’auteur de fiction historique, si j’écris sur les conséquences de l’assassinat de Haim Arlozoroff, je ne peux pas éluder la complexité des réactions à l’accord de transfert », explique Wilson. « Je dois les présenter telles qu’elles étaient. »

Les funérailles de Haim Arlosoroff à Tel Aviv, le 18 juin 1933. (Domaine public via Wikimedia Commons)

Alors, qui a tué Arlozoroff ?

Wilson fait preuve de la même impartialité lorsqu’il évoque ses réflexions sur l’identité des coupables de l’assassinat d’Arlozoroff. « Je voulais garder l’esprit ouvert pour écrire la fiction », explique-t-il.

Il souligne les multiples rebondissements de l’affaire qui figurent dans le livre. La femme d’Arlozoroff, Sima, par exemple, a d’abord suggéré que les agresseurs de son mari étaient des Arabes, avant d’affirmer plus tard qu’il s’agissait de Juifs. La thèse de la défense selon laquelle Arlozoroff avait été assassiné lors d’une agression sexuelle ratée sur sa femme a semblé bénéficier d’un coup de pouce lorsqu’un jeune Arabe a fait des aveux détaillés. Mais l’homme, qui était en prison pour une autre accusation de meurtre, s’est ensuite rétracté, déclarant qu’il avait été soudoyé par Stavsky et Rosenblatt pour dire ça. Et, bien que le roman n’y fasse qu’un bref clin d’œil, il a également été suggéré que Goebbels avait fait tuer Arlozoroff en raison de rumeurs selon lesquelles sa femme, Magda Goebbels, avait eu une relation de jeunesse avec le futur dirigeant sioniste lorsqu’il vivait à Berlin. (Avant qu’Arlozoroff n’émigre en Palestine, les deux hommes avaient été bons amis, ayant fait connaissance à l’adolescence par l’intermédiaire de Liza, la sœur de Haim).

En fin de compte, Wilson garde pour lui ses propres réflexions sur les auteurs, préférant citer Tchekov : « La tâche d’un écrivain n’est pas de résoudre le problème mais de l’énoncer correctement ». Il estime cependant qu’il est peu probable que la vérité sur l’assassinat éclate un jour. En effet, une commission créée par Menachem Begin pour enquêter sur l’assassinat – dont le Premier ministre de l’époque espérait qu’il disculperait les révisionnistes – n’est pas parvenue à une conclusion quant à l’identité des véritables assassins. Wilson décrit cette affaire vieille de 90 ans comme « figée dans l’aspic », les points de vue sur les responsables n’étant pas susceptibles de changer.

« Ce n’est pas comme si de nouveaux éléments allaient apparaître et prouver de manière concluante l’une ou l’autre des parties », explique Wilson.

Haim Arlozorov (assis, au centre, avec Chaïm Weismann (à sa gauche) pendant une rencontre à l’hôtel King David de Jérusalem, le 8 avril 1933. Sur la photo, sont aussi représentés : Moshe Shertok (Sharett) et Yitzhak Ben-Zvi (debout à droite), des représentants du Sheikh Mithqal Pasha al-Fayiz de Transjordanie, chef de Bani Sakhr ; Rashid Pasha al-Khazai, Sheikh suprême du mont Ajlun ; Mitri Pasha Zurikat, dirigeant chrétien du district al-Karak district ; Shams-ud-Din Bey Sami, chef circassien ; et Salim Pasha Abu al-Ajam, Sheikh suprême de la région Belka. Selon Davar du 11 juin 1958, page 3, la photographie a été prise la veille de Pessah en 1931 pendant des discussions sur des ventes de terrain en Transjordanie. (Crédit : via Wikipedia)

Des loyautés contradictoires

Le roman explore également avec succès les loyautés et les identités conflictuelles de la Palestine mandataire.

Castle, par exemple, ne ressent aucune affinité particulière avec les Juifs de Palestine ou le pays lui-même, est largement indifférent à la cause du sionisme et n’éprouve aucun sentiment d’allégeance à l’égard du Yishouv. « Il est en quelque sorte parti à l’aventure », dit Wilson, « mais il commence à se remettre en question une fois sur place et à s’interroger sur son identité ».

En revanche, Gross est un sioniste révisionniste ardent et un partisan de Jabotinsky, il considère Castle comme désinvolte et naïf et ne verse aucune larme sur le meurtre d’Arlozoroff. Selon Wilson, les deux hommes représentent donc à bien des égards les polarités de la réaction des Juifs britanniques au sionisme et à la Palestine pendant l’entre-deux-guerres.

Le manque d’intérêt de Castle pour la Palestine ou le sionisme ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas conscient de sa propre judéité. En Grande-Bretagne, selon le livre, il se sent comme « un invité interlope ».

« On ne peut nier qu’il a connu un courant antisémite sous-jacent en Angleterre », dit Wilson.

En même temps, il reconnaît que son pays d’origine n’a guère étouffé les aspirations et la réussite de sa famille, qui vit dans le riche quartier londonien de St. John’s Wood et dont les enfants ont fait des études à Oxford.

Baron – « loyal envers personne d’autre que lui-même », selon les termes du roman – qui, bien que juif britannique, considère les Juifs, les Arabes et les Britanniques eux-mêmes avec autant de dérision, ajoute encore à la complexité et à la couleur de l’histoire.

Comme le note Wilson, l’administration britannique en Palestine était idéologiquement hétérogène, puisqu’elle comptait aussi bien des Juifs britanniques partisans que des opposants au sionisme, ainsi que des fonctionnaires britanniques non juifs favorables aux aspirations des Juifs à la création d’un État, tandis que d’autres avaient des penchants résolument arabisants.

Mais Wilson reconnaît également que le sujet et les personnages du livre ne sont pas sans résonance personnelle.

« Je suis attiré par cette période non seulement parce que l’histoire est fascinante, mais aussi pour des raisons personnelles, parce que ces questions sont liées à des conflits potentiels concernant mon propre caractère juif britannique », explique-t-il. « Je m’intéresse aux tensions, aux tiraillements et aux poussées de ces différentes questions d’identité qui semblaient si fluides à cette époque et qui se sont poursuivies pour moi lorsque j’ai vécu en Israël il y a 40 ans. »

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