Un roman israélien revient sur l’injuste affaire Kastner
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Un roman israélien revient sur l’injuste affaire Kastner

L'écrivaine israélienne Michal Ben-Naftali revient sur cet épisode dramatique de l'histoire d'Israël dans un roman, L'énigme Elsa Weiss

Michal Ben Naftali (Crédit : capture d'écran YouTube)
Michal Ben Naftali (Crédit : capture d'écran YouTube)

Qui était Rudolf Kastner ? Un héros qui a sauvé près de 1 700 juifs hongrois de l’extermination durant la Seconde Guerre mondiale. Certains ont pensé qu’il était au contraire une crapule qui n’a pas hésité « à vendre son âme au diable » en négociant ce sauvetage avec les nazis ?

L’écrivaine israélienne Michal Ben-Naftali revient sur cet épisode dramatique de l’histoire de la Shoah dans un roman, L’énigme Elsa Weiss, qui vient de paraître en français chez Actes Sud.

« Avec la disparition des derniers témoins directs, il ne reste que la fiction pour parler de l’holocauste », affirme l’écrivaine rencontrée chez son éditeur à Paris par un journaliste de l’AFP.

L’énigme Elsa Weiss dresse le portrait d’une femme tourmentée, sévère professeure d’anglais à Tel Aviv dans les années 1970, qui mit fin à ses jours « une nuit de tempête » en 1982 en se jetant d’une fenêtre de son appartement situé sous les toits.

« Elsa Weiss n’a pas existé. Mais elle ressemble à une professeur d’anglais que j’ai eue à Tel Aviv dans les années 1970 », confie la romancière âgée de 55 ans.

Dans son livre, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, l’écrivaine, récompensée en Israël par le prix Sapir (une des plus importantes récompenses littéraires israéliennes), imagine que son héroïne, originaire de Hongrie, a fait partie du « train Kastner ».

L’Histoire a retenu ce nom car ce convoi fut conçu par l’avocat et journaliste juif hongrois Rudolf Kastner.

Rudolf Kastner (1906-1957) dans une cabine de radiodiffusion à Kol Yisrael, station de radio officielle israélienne, où il a animé une émission en hongrois. (Crédit : domaine public)

Kastner n’hésita pas à négocier avec Adolf Eichmann (le responsable de la Solution finale, jugé et exécuté en Israël en 1961), pour organiser, contre paiement d’une rançon, le sauvetage de 1 684 juifs hongrois.

Ces juifs parmi lesquels des notables, des proches de Kastner mais aussi de nombreux orphelins, purent quitter Budapest et rejoindre la Suisse après un passage par le sinistre camp de Bergen-Belsen.

La « culpabilité » des victimes

Michal Ben-Naftali, auteure de plusieurs essais (non traduits en français), éditrice et traductrice en hébreu d’auteurs comme Jacques Derrida, André Breton, Maurice Blanchot ou Annie Ernaux, pose des questions qui continuent de hanter la société israélienne.

Une rescapée qui doit sa survie à une négociation avec les nazis est-elle « une victime pure », « la victime n’a-t-elle pas sa part dans une négociation qui l’a sauvée » ?, s’interroge l’écrivaine en rappelant le sentiment prégnant de « culpabilité » de nombreux survivants.

Et Rudolf Kastner, faut-il d’abord retenir qu’il sauva des juifs d’une extermination certaine ou qu’il « vendit son âme au diable » ?

Après guerre, Rudolf Kastner s’installa en Israël, rappelle Michal Ben-Naftali. En 1953, travaillant pour le gouvernement de David Ben Gourion il est accusé par « un petit journaliste » d’extrême droite, Malchiel Gruenwald, d’avoir collaboré avec les nazis. Le gouvernement israélien défend Kastner et poursuit le journaliste devant les tribunaux pour « diffamation ».

Mais le procès Gruenwald deviendra vite le procès Kastner.

« Dans les années 1950, il y eut des moments très pénibles dans l’histoire d’Israël avec des juifs accusant d’autres juifs », déplore l’écrivaine. « Une personne dans la rue pouvait en accuser une autre d’avoir été un Kapo dans un camp ».

Gruenwald sera acquitté et pour une partie de l’opinion israélienne Kastner sera considéré comme « un collaborateur ». En 1957, un militant d’extrême droite assassine Kastner en pleine rue. L’année suivante, la Cour suprême israélienne lui rendra justice mais, aujourd’hui encore, l’opinion israélienne est divisée entre ceux qui le considèrent comme un héros et ceux qui le voient comme une crapule.

« C’est seulement 50 ans après son assassinat que Kastner a eu sa plaque commémorative à Yad Vashem », regrette Michal Ben-Naftali en jugeant cette reconnaissance tardive « incroyable et scandaleuse ».

Merav Michaeli, députée de l’Union sioniste, à la Knesset, le 27 février 2013. (Crédit : Flash90)

En juillet 2007, la famille de Kastner (dont sa petite-fille, députée travailliste au Parlement israélien) est venue à Yad Vashem faire don de ses archives privées.

« Si l’on voulait rassembler tous les enfants et les enfants de ces enfants sauvés par Kastner pendant la guerre, le plus grand stade d’Israël n’y suffirait pas (…) Il n’y a pas eu d’homme dans l’histoire de l’holocauste qui ait sauvé tant de juifs tout en subissant autant d’injustice », avait alors déclaré le président du Mémorial national des héros et des martyrs de la Shoah.

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